CHAPITRE XVIII
compte consacrer à la Tunisie. Ils y seraient d’autant mieux à leur place, qu’eux aussi prennent à mes yeux des proportions considérables.
Je ne ferai donc que les effleurer dans ce volume. Comment en pourrait-il être autrement, lorsqu’il s’agit de parler de Carthage, de la Marsa, de Sidi-bou-Saïd, du Kram, de Kheir-Eddiu, de la Goulette, de Rliadès, de Hammam-Lif, de la Moham-
Oudjack, cavalier des Caïdats.
media, des Lacs, des Oudnas, du Bardo, de Kassar-Saïd, de la Mauouba, de la Riana. de l’Aouïna? Et notez que je ne cite là que les environs immédiats, pour ainsi cUre le pourtour du lac Babira, qui, à eux seuls, rempliraient un volume.
Placé au carrefour, j’ai bravement orienté mou livre sur Tunis, et, arrivé au point où me voici, je n’ai qu’un regret, celui de ne pouvoir pas ajouter quelques chapitres relatifs à la capitale de la Régence. Mais il ne m’est pas permis de mentir à mon titre. Je tourne court, et je quitte Tunis pour m’occuper de ses Environs.
Tunis se développe de jour en jour, et sa banlieue s’en ressent. Si l’ensemble de la Tunisie septentrionale jouit d’un climat exceptionnellement doux en été comme en hiver, on n’en peut dire autant de la capitale, qui, lorsque souffle ce vilain sirocco, devient une fournaise : et l’on sent l’impérieux besoin de s’en éloigner entre le 15 juillet et le 15 septembre. Les uns vont passer ces deux mois en France, les antres vont à la campagne. Bien peu restent en ville. Ce sont, pour ainsi dire, des vacances forcées.
Je jmis donner ici une idée des différences tliermométriques de certains points des environs de Tunis, les ayant constatées.
En août 1887, je me trouvais dans les vallées du Khangat-liadjaj, par un jour de sirocco. Le thermomètre y a atteint, vers deux heures de l’après-midi, 3G®
Le même jour, je suis descendu à Bir-Kassâa, à cinq kilomètres de Tunis, où j’appris que le thermomètre avait à peine marqué 38® à la même heure. Or, en arrivant à Tunis dans la soirée, je trouvai mes amis exténués ; ils avaient enduré 44® Y,.
Poussant mes investigations jusqu’au bout, je constatai qu’on avait, le même jour et à la même heure : à la Marsa, 3G®; à la Goulette, 3G® Ys ; à Ehadès, 37®; à Hammam-Lif, 37® ; à la Biaua, 38®. On voit par là que la blanche Tunis a fait tache, ce jonr-là, au milieu d’environs pour lesquels la température était sensiblement la même partout.
Le chemin de fer italien conduit vers le nord. Il se compose en réalité de trois lignes minuscules. L’une d’elles (IG kilomètres environ) conduit à peu près en droite ligne à la Marsa; l’antre bifurque à la station de l’Aonïna pour former à droite une courbe autour du lac, jusqu’à la Goulette; un très court embrauchemeut relie ces deux lignes et permet d’aller de la Goulette à la Marsa sans revenir sur l’Aouïua. Un autre petit embranchement relie le Bardo à cette voie. Il est à l’usage exclusif du bey. Ce réseau exigu dessert la Goulette, Kheir-Eddin, le Kram, la Malga, Carthage et la Marsa.
La Goulette et tout le rivage qui s’étend au nord de cette petite ville sont devenus l’asile des Tunisiens de tonte paroisse qui fuient la métropole, lorsqii’elle jDasse à l’état d’étuve. Il y fait réellement bon, la brise de mer y soufflant chaque soir.
Les guides anglais et français donnent les renseignements les plus complets sur cette localité. Je ne leur ferai qu’un rej) roche, celui d’avoir cédé à la manie des étymologies, manie qui obsède en général les faiseurs de guides.
Xe se sont-ils pas mis la cervelle à la torture pour faire dériver le mot « Goulette » de foum-el-oued qui veut dire bouche en arabe, ou de hak-el-oued qui signifie gosier, lorsqu’il était si simple d’ouvrir le Dictionnaire an mot « Goidet » qui est défini : entrée étroite d'un port ou d'une rade; ou encore de chercher le mot « Goulette » (qui se dit aussi « goulotte ») et qui signifie : rigole pour V écoulement des eaux.
Ces deux désignations s’appliquent si bien au jietit canal qui réunit le golfe (la mer) an lac Bahira, que c’était vraiment se donner une peine inutile en cherchant l’origine du nom de la Goulette dans les profondeurs insondables de l’étymologie.
La Goulette se développe dans les mêmes proportions que Tunis. La population
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européenne de la capitale devenant plus nombreuse, ceux qui fuient ses rues brûlantes pendant les deux mois de grande chaleur sont plus nombreux aussi. Les villas poussent comme des champignons sur le rivage du golfe, au nord de la Goulette. Et bientôt la Goulette, la Goulette-Neuve, Kheir-Eddin et le Kram ne seront plus qu’un long chapelet de villas se mirant dans les eaux bleues du golfe.
Le canal de la Goulette existait probablement du temps des Carthaginois, puisque, lors de la troisième guerre punique, le consul romain Censorinus fit entrer sa flotte dans le lac de Tunis. Il a été réparé plusieurs fois parles Arabes; mais la légende d’après laquelle ils en seraient les créateurs ne semble guère admissible. La Goulette restera le port de Tunis jusqu’à ce que Tunis puisse recevoir les navires dans son propre port, ce qui aura lieu avant deux ans.
Ce que la commune de la Goulette peut perdre par la translation du port à Tunis, elle le gagnera comme point de défense militaire et maritime de la capitale. Et puis cette jolie petite ville a pour elle d’être une station balnéaire où l’on peut respirer })eiidant les mois de grande chaleur.
Actuellement les paquebots de la Compagnie Transatlantique n’arrivent pas à quai. Ils jettent l’ancre en rade à un kilomètre environ du rivage. Un canot à vapeur va chercher les voyageurs à bord pour les descendre à l’entrée du canal qui a donné sou nom à la ville. Je passe sur les embarras du débarquement, sur les formalités de la douane et sur tous les menus détails qui disparaîtront totalement ou partiellement lorsqu’on abordera à quai à Tunis et lorsque des lois ou des règlements nouveaux seront la conséquence forcée de ce nouvel état de choses.
Ou longe le canal et l’on i)asse sous la vieille forteresse pour entrer dans la ville et pour se rendre à la gare. La Goulette olîre à l’Européen, nouveau débarqué, les I^remiers aspects de cette population tunisienne si pittoresque et si artistique. Là, si c’est vers le mois de mai, à l’époque des récoltes, sur la j)resqu’île de Carthage, ils croiseront même des caravanes de nomades venues du sud, fuyant les pays dénudés, pour faire les moissons.
On y voit pour la première fois des Tunisiens dans leur beau costume national, des juives vêtues de pantalons collants et de courtes blouses et coiftees de bonnets pointus, et des petits enfants aux vêtements éclatants. C’est là que la Tunisie empoigne l’artiste, pour ne plus s’eu dessaisir.
La propreté des rues de la Goulette est confiée à des forçats invraisemblables dont les travaux forcés consistent à arroser la voie publique et à tricoter des bas en lézardant au soleil. Et encore y a-t-il toujours, sur deux forçats enchaînés l’un à l’autre, un travailleur in partibus : j’entends par là un des deux enchaînés qui se promène à côté de son compagnon de chaîne, en amateur, sans faire œuvre de ses mains. C’est à faire rêver. Ces forçats fantastiques vous demandent un hacchich (petit cadeau) en passant. Lorsqu’ils ont un ou deu.x sous, ils s’en vont au café arabe voisin pour savourer un moka à côté des consommateurs ordinaires. Personne ne les fuit. Il semble que leur état n’attire sur eux aucune déconsidération. Et en réalité cela est ainsi.
Le criminel est nii débiteur de la société. Lorsqu’il a « payé » sa peine, il ne lui doit plus rien : il est quitte envers elle et réintégré de plein droit. Il rentre alors dans la circulation comme si de rien n’était. Cette manière d’envisager les droits de la société envers ceux qui enfreignent ses lois a tout au moins ceci de bon, qu’elle ne ferme pas les portes au libéré et qu’elle ouvre toute grande la porte de la rébabilitatiou.
Le bagne est dans la forteresse même. Cette forteresse, que l’on va remettre en état, a été bâtie par les Espagnols, démolie par les Arabes et reconstruite par eux eu 1584, telle qu’on la voit. Elle sert aussi de caserne, de manutention et d’hôpital.
Caravane de nomades.
La Résidence d'été, à la Marsa
CHAPITEE XIX
Un très beau jardin fait suite à l’avenue qui conduit à la gare italienne. Puis vient un prolongement tout récent de la ville, la Goulette-Neuve. C’est là que s’installent pendant l’été nn grand nombre de baigneurs venus de Tunis.
Le long du rivage du golfe, on rencontre ensuite le palais et les beaux jardins de Klieir-Eddin, la petite ville dtr Kram, Carthage, le Lazaret avec ses jardins et, tout au bout des terres, le cap, sur les falaises rouges duquel est assis le joli village blanc de Sidi-bou-Saïd.
De Carthage il ne reste à peu près rien de visible. Les débris en sont couverts par une épaisse couche d’humus sur laquelle les moissonneurs arabes viennent chaque année, en mai, récolter l’orge et le blé.
J’aime à penser sonvent an jour où pour la première fois je traversai les champs dorés sous lesquels dort l’antique Carthage, la ville quatorze fois séculaire ; car jamais le souvenir des tableaux que je vis alors ne s’effacera de ma mémoire.
Les Arabes nomades, moissonneurs venus du sud, avaient planté leurs douars
non loin des grandes meules de céréales. Autour des tentes étaient les bêtes, clievanx, dromadaires (que l’on appelle chameanx) et ânes. La moisson de l’orge se fait par arrachement; le blé est coupé à la faucille à dent de scie. Une des gravures de ce chapitre représente une rangée de moissonneurs arrachant l’orge.
Le dépiqnetage des céréales est également très curieux et très pittoresque. Il se fait an moyen d’une sorte de traîneau en bois sons lequel sont fixés des morceaux de fer et de silex en relief. Le traîneau, sur lequel l’homme se tient debout, est attelé de deux chevaux qui sont lancés an gnlop sur l’aire, de façon îi décrire un cercle d’environ dix mètres de diamètre. De loin, le conducteur a l’air de marcher à la mécanique au ras du sol comme les bonshommes de certains joujoux à musique; mais que son attitude est belle ! On croirait voir soudainement reparaître un Romain sur son char : ses vêtements flottent au veut pendant cette course folle, comme aussi les crinières et les longues queues des chevaux, tandis que les épis s’écrasent eu laissant au vent une poussière d’or.
Eu remontant le rivage vers le nord, on se troiive au jned de la colline sur laqirelle étaient autrefois Byrsa, la forteresse de Carthage, le temple d’Esculape et la maison de Didon. L’on y voit aujourd’hui le collège et la chapelle de Saint-Louis.
Cette colline est terre française depuis jdus d’un demi-siècle.
Comme saint Louis, roi de France, y avait succombé avec l’élite de la noblesse française, le roi Charles X, immédiatement après la prise d’Alger, conclut en 1830 nu traité avec le bey de Tunis qui rendit la France propriétaire de la portion de la colline de Byrsa sur laquelle ce roi est mort. C’est M. de Lesseps, le jière de M. Ferdinand de Lesseps, qui conclut et signa cette convention au nom de la France.
IMais le roi Charles X fut emporté peu après jiar la révolution de J aillet, avant d’avoir pu réaliser le dessein qu’il avait formé d’élever à cette jilace un monument à son saint aïeul.
Le roi Louis-Philippe reprit ce projet en 1841. Par ses soins, une chapelle et une maison destinée au gardien du sanctuaire furent construites sur la colline de Byrsa. Xi l’uue ni l’autre ne répondaient à la grandeur des souvenirs ; et le patriotisme des Français qui se rendaient alors en Tunisie était péniblement affecté en voyant l’état de délabrement de cet établissement national, qui resta pendant plus d’un quart de siècle dans un complet abandon. Le cardinal Lavigerie en a entrepris la reconstruction sur des bases monumentales. Il y fit construire d’abord un magnifique édifice, à cloîtres mauresques, servant aujourd’hui de séminaire ; puis il y fit bâtir une importajite cathédrale.
Ce monument est dû à la générosité des familles nobles de France, qui ont contribué eu grande partie aux frais de sa construction. Le jdIuu de la nouvelle cathédrale est dû à M. l’abbé Pougnet, architecte de la belle église de Saiut-Yiucent-de-Paul de Marseille. Son style est byzautiu-mauresque. La première pierre eu a été posée le 11 mai 1884 par Robert, évêque de Marseille, ancien évêque de Coustantine et d’Hippone, sous la présidence de S. E. le cardinal Lavigerie et au milieu d’un grand concours de prêtres et de fidèles. Aujourd’hui la construction est terminée, et la nouvelle basilique de Saint-Louis sera livrée au culte au moment où ce volume verra le jour.