CHAPITRE XIX
Et savez-vous quel personnage les Arabes désignent sons ce nom de seigneur j)ar excellence ?... Saint Lonis, notre saint Louis français.
Les chrétiens lui ont élevé une chapelle sur la colline de Byrsa, à l’endroit on il mourut de la peste, le 25 août 1270; les musulmans le vénèrent à deux kilomètres de là, au marabout de Sidi-bou-Saïd, où ils prétendent qu’il repose.
Voici comment ce fait s’explique. Louis IX, roi de France, chef d’une brillante croisade, était, suivant la légende musulmane, un homme si vaillant, si juste, si droit, si bon, (ju’ Allah ne pouvait permettre qu’il mourût en état d’infidélité : c’est-à-dire
Le bain des femmes sur la plage de la Marsa.
chrétien. Aussi envoya-t-il près de lui, peu avant qu’il ne rendît le dernier soupir, deux anges qui firent tomber le voile qui cachait la vraie foi à ses yeux et lui firent reconnaître la supériorité des lois du Coran. Il mourut musulman, converti in extremis, et sa dépouille fut portée par les anges à la pointe du cap de Carthage, sur lequel les disciples du Prophète lui élevèrent un marabout où il est encore vénéré par eux. C’est ainsi que saint Louis se trouve être doublement bienheureux.
Les rues de la petite ville, toutes blanches avec leurs petites fenêtres grillées, ont quelque chose qui captive et qui trouble. On sent derrière ces murs impénétrables une vie inconnue et d’insaisissables mystères, auxquels l’esprit curieux s’efibrce en vain de donner un corps.
En sortant de Sidi-bou-Saïd, on se trouve au sommet des falaises du cap de Carthage. De ce point, l’œil embrasse la contrée qui fut le théâtre des plus grandes guerres et des événements historiques les plus considérables, et la perspective s’étend jusqu’à l’extrémité de la presqu’île du cap Bon fermant à l’est le golfe de Tunis. Ou voit, vers le nord, l’important rocher de Cimbra, émergeant des flots infinis et
TÜXIS ET SES ENVIROKS.
rappelant la défense héroïque d’un parti de chevaliers de Malte jeté contre cet îlot par un naufrage ; le cap Kamart, qui fut le point extrême de la grande métropole punique et, au delà, la pointe de Porto-Farina, non loin de laquelle était la célèbre ville d’Utiqne, la rivale de Carthage, Je ne connais jms de panorama plus émouvant pour qui cherche à faire revivre l’histoire dans les paysages qu’il contemple !
Un phare à éclipses, de trente-cinq mètres de hauteur, marque ce point fameux an milieu des nuits étoilées.
En gravissant Sidi-bou-Saïd, on a laissé à gauche nu immense enclos entouré d’un grand mur blanc, que son parfait état d’entretien ne permet pas de prendre pour un mur arabe. Ce mur entoure un vignoble jeune encore, dont les vins rouges sont excellents et dont les vins muscats blancs sont incomparables.
Plus qu’aucune, ces vignes déjà renommées méritent qu’on les appelle les vignes du Seigneur : car elles ont été plantées par un grand Français, par un homme éminent qui, de son vivant, a cette fortune extraordinaire, que Louis IX n’a eue qu’après sa mort, d’être vénéré à la fois par les mnsulmaus et par les chrétiens. J’irai même plus loin en disant qu’il est non moins vénéré par ceux de ses compatriotes dont la pensée libre n’est enchaînée par aucun dogme. Nommer maintenant le cardinal Lavigerie n’est plus qu’une affaire d’acquit de conscience d’écrivain.
La propriété du cardinal Lavigerie est à flanc de coteau, orientée vers le sud et l’ouest. D’élégantes habitations et des dépendances très bien installées en vue de la vinification composent cet important domaine.
C’est le commencement de l’agglomération de villas et de jardins dénommée aujourd’hui la Marsa, et qui fut jadis un quartier de Carthage portant le nom de Mégara. Pour bien se rendre compte de ce coin de terre 2)rivilégié, il faut partir de la gare même. Eu quittant la gare de la Marsa, on a devant soi une large avenue qui conduit au palais habité i^ar S. A. le bey Ali, souverain actuel de la Eégence. Ce palais irrégulier, sans style accusé, bâti un peu an hasard, est très vaste. Quelques appartements en sont curieux. Mais ce qui le distingue, ce sont des jardins superbes, parfaitement entretenus. En somme, ce doit être là un séjour charmant.
Lorsqu’un bey de Tunis meurt, le successeur n’habite jamais le palais dans lequel le défunt a rendu le dernier soupir. C’est de tradition. Le bey Sadock étant mort au i^alais du Bardo, le bey actuellement régnant a installé sa famille et sa cour au palais de la Marsa.
Cependant, comme le Bardo est le palais principal, et qu’il renferme les grands aiipartemeuts de réce2)tiou, le bey s’y rend assez souvent, soit pour les récejhions officielles, soit jwnr exercer son droit de grâce. Dans ce cas, il se sertd’nn petit embranchement de chemin de fer qui relie la voie de la Marsa au Bardo.
H. A. le bey Ali est septuagénaire. C’est un homme très digne et très affable, ordonné et consciencieux dans les affaires 2)ubliques et dans ses affaires jndvées, d’une grande honnêteté et de vie irré2)rochable. Les Français qui sont en relations avec lui n’ont qu’à se louer de la correction de ses actes. Le bey Ali est un lettré, un écrivain. On a de lui un volume sur la morale, et l’on dit qu’il en termine un second.
Cet homme de bien vit 2‘)aisiblenicnt au milieu de sa famille dans son 2)alais de la