CHAPITRE XI
Je no connais pas de soûle plus curieux pue celui des forgerons, auquel se joignent les serruriers et les charrons de Bah-Djedid. Ce souk est à l’extrémite de 1 avenue Bab-Djedid, là où elle aboutit aux ruines pittoresques d’une antique porte arabe, qui a conservé à travers les siècles le nom de porte Neuve (Bab-Djedid) .
Le souk des forgerons de Bab-Djedid a une centaine de mètres de longueur, il est relativement large et élevé. La noire boutique du forgeron est spacieuse, largement ouverte sur la rue. La chaleur de la forge n’y est pas emprisonnée.
Une poutre, placée en travers, à trente ou quarante centimètres du sol, barre l’entrée. Au milieu se trouvent l’enclume et, de chaque côté de l’enclume, un trou dans lequel se tient un forgeron. Au fond, deux soufflets qu’un gamin fait marcher alternativement pour obtenir la continuité dans le souffle.
Le forgeron est généralement coiffé d’un turban rayé de ronge. Il porte un gilet de couleur et travaille les bras nus. Sur le devant du corps pend un solide tablier en cuir.
Les forgerons se nomment haddada (de haddid, fer). L’amine des forgerons, que le scheik el Médina a bien voulu me présenter, est un vénérable personnage, âgé de quatre-vingt-dix ans pour le moins : Si Mohammed-Omar. Les forgerons fabriquent les instruments agricoles, les socs de charrues, les essieux et toute la grosse ferraille.
Il y a un autre souk de forgerons au faubourg de Bab-Souïka, dont l’amine est Si Mohammed-Lessir.
La corporation des forgerons est la plus ancienne de Tunis, on peut même dire de tout le nord de l’Afrique. Elle est l’objet d’une vénération curieuse. Car si, au milieu des plus épouvantables massacres, un homme faisait les mouvements de travail du forgeron, il était épargné, quelque sauvages que fussent les agresseurs.
Je ne puis m’expliquer ce fait que par la rareté des gens sachant travailler le fer au milieu des peuplades des confins du désert, grandes coupeuses de routes. Un prisonnier sachant travailler le fer, sachant fabriquer des épées, des boucliers, des étriers, des fers de lance, des chaînes et des mors était un homme trop précieux pour ne pas lui conserver la vie sauve. On me dit bien qu’il y a encore des raisons d’un antre ordre ; mais le renseignement est trop peu sûr pour que je le consigne ici.
Les serruriers, koubajia (de liouba, cadenas), ne sont pour ainsi dire que des forgerons en fin. Us confectionnent ces verrous gigantesques et ces cadenas étonnants qui ferment les portes des maisons arabes à l’intérieur. Les serruriers tunisiens formaient jadis la corporation complémentaire de celle des menuisiers ; mais elle aussi est à son déclin, succombant en grande partie sous l’importation de la quincaillerie de provenance européenne. L’Allemagne et les autres pays d’Europe lui ont fait une concurrence effroyable. Les serruriers tunisiens se bornent aujourd’hui à mettre en place la quincaillerie importée et à fabriquer le cadenas arabe, kouba el arbi , qui a résisté à la concurrence.
Les chaînes et les cadenas pour le maintien des bestiaux au pacage sont toujours de fabrication indigène : le forgeron faisant la chaîne, et le serrurier le cadenas.
On compte 16 maîtres-serruriers musulmans, 25 maltais et 9 juifs.
L’amine se nomme Si el Hadj-Mohammed-el-Amrous.
Il est difficile de parler des forgerons sans parler de leurs voisins obligatoires, les charrons. Parlant de celui qui fait le soc, on ne saurait passer sous silence celui qui fait la charrue ; cela se tient.
Les charrons, el zabousi (de zabous, bois d’olivier), ont pour amine Si el Hadj- Hassen-el-Bedouï.
Les charrues les plus estimées sont en bois d’olivier.
Les charrons arabes font deux sortes de charrues : la charrue arabe proprement dite, qui porte le soc fixé sous le bois au moyen d’anneaux en fer, et la charrue à l’européenne, qui a le soc emmanché au bois. Les charrons fabriquent aussi les jougs, les herses, les bâtis des selles de chameaux et les traîneaux armés de silex qui servent au dépiquetage du blé.
Les forgerons et les charrons habitent naturellement les quartiers excentriques, les faubourgs, pour être sur le chemin des clients de la campagne, lorsque ceux-ci viennent en ville.
Affûteur de faucilles.
Bouclier de Souk-el-Grana.