CHAPELLE DE SAINT-LOUIS, A CARTHAGE
A CAHTIIAGK «5
Sur l(\s gravures dn piorrrs fines, d'un Uni cxlraordiiiaire, lr(Hiv«''('s aux rii\ irons do Sou8S4\ di^ Sfax, dans les ruiner d«î Carlliagt», on voit très souvent la n»|)résrnlalion du cheval. L espèce d(î cheval ainsi hnriné lirnt hî milieu entre !<• clicval {ie> race an^lo-normanch' et !«' pclil cheval tunisien actuel, (le cheval était plus grand (pie celui de l'épocpic actuelle; il est représenté avec une télé un peu allongée, le chanfnMu husqué, les oreilles droites et courtes, l'épaule oblique mais hien musclée; le garrot élevé, les côtes arrondies, la croupe un [nm inclinée et le corps un peu long.
Les cuisses et les jambes fortement dessinées montrent des muscles puissants.
Dans les bas-reliefs, la même race de cheval se trouve aussi quelquefois représentée.
« Sur ces ruines de Garlhage, s'écriait un jour le cardinal Lavigerie, tout parle des grandeurs humaines, et tout parle aussi de leur vanité. C'est des lieux où nous sommes que partirent, presque à l'aurore des temps historiques, les premiers conquérants de l'Afrique, des iles de la Méditerranée, des rivages les plus lointains de l'Océan lui-même, et les grands capitaines qui balancèrent un moment la fortune de Rome. Quels noms que ceux de Magon le Grand, d'Hannon, d'Hamilcar, d'Annibal, d'Asdrubal qui, sur celte même colline, vit sa patrie en flammes et ses fds égorgés devant le vainqueur, dans le temple dont les débris nous entourent. Quels noms que ceux des Régulus, des Scipion, des Marins, des César, des Justinien. des Bélisaire , et, dans des temps plus rapprochés de nous, des saint Louis et des Charles-Quint.
M. Tl M.sll. I.l IIMSIENS
Tous (nil I;iis8(î sur ce sol le souv(Miir mcinorahlc dr leurs acli(ms cl «le leur gloire.
)• Oiiellc iercMi pour les illusions liuiuaincs!
» De res grands souvenirs il ne reste riei». pas même en apparence, el il faul Iduillcr m)U.s le> Mlloiib du laboureur pour savoir (|ue (larlliage a existé en ces lieux.
» Mais son nom n'a pas été moins illustre dans Thisloire de l'Eglise (pie dans celle du monde profane. La terre que foulent nos pieds a été foulée par les plus éloquents docleurs : les Terlullien , les Augustin , les Fulgence ; par les saints les plus adiiiirables : les Eugène, les Moniijue, les Félicité, les Perpélue; par les plus grands évêques, à la tête desquels se place Gyprien, (jui résume en lui seul toutes les gloires de Carlhagc chrétienne : docteur, pontife, confesseur, restant soumis, sans se plaindre, aux outrages, aux calomnies, el couronnant enfin sa vie par le plus généreux sacrifice.
)) Et, à côté de lui, (jue de légions de martyrs! Nulle part dans le monde, Rome seule exceptée, le sang chrétien n'a coulé avec plus d'abondance. Sous les coups des païens persécuteurs, des Vandales, des iVrabes conquérants, il a inondé ces collines, ces plaines, ces vallées. Pourpre sacrée, restée si longtemps sans honneur, et qui semble se soulever aujourdhui, à la voix de Léon XIll. pour couvrir l'Eglise africaine renaissante et la rendre vénérable, malgré sa faiblesse, au mjonde chrétien tout entier (1). ••
(1) Carihage est le centre religieux de la Tunisie. Le collège, inauguré en ISno, ayant été transféré à Tunis, fut remplacé par un scolasticat et un graud séminaire, destinés a former le premier les missionnaires d'Alger, le second les prêtres qui doivent desservir les paroisses de Tunisie.
ll;i|»|M'l(nis riirmc r»» ipir Mgr liiivi^^erie a '1'^ ''•* ^''"'- (li.i<;o (i) dans (|ii('l(|iirs |).'ij^(*s (Miuu*s :
«« (larllia;^r cl liî Icrriluin* «|iii va (I/'ImmhIh' iï'Mo sont romiiie un iiimicnsc n'li(|iiairc lonj^hMiip^ ouhlir ri iirofaiH; sans ilouUî (^j, mais où loiit '^nnk \r sonvi'iiir, la |MMiS8iêre, 1(3 saii;^' (les scMviliMirs d»» Diiui, cl «in'il osl de noire devoir de riMnetlrc en Immiiiciii. Les chrélinns (rRumpc i{\n M'inicnl (Ml Tunisie, et jus([u';i nos ofliciers el nos soldats, h; compriMinetil di'jà [)our Carllidge et ne |MMivenl conteiniiler sans (Mnolion, du haut d(» Byrsa, rancienne acropole, noUc Sumt- Louis actuel, les ruimvs (|ui les entourent et qui toutes rappellent les noms, les vertus, le martyre des saints.
» Et d(jl\, à Hyrsa UKMiie, où étaient le palais du proconsul, son pr(}toire, les prisons pul)li(|ues, ([uels souvenirs louchants et incomparables ! C'est là qu'avant la tin du second siècle furent enfermés et comparurent ces martyrs scillitains qui, les premiers, firent entendre ii leurs juges, sur la terre d'Afrique, le langage et la liberté des âmes. C'est là encore que saint (^.yprien comparut une première fois au même tribunal, et fit entendre ces belles paroles : c( Je suis chrétien et évêque, je ne connais point d'autres dieux ipie le seul vrai Dieu qui a créé le ciel, la terre et la mer et tout ce ipi'ils renferment. y> C'est là que Perpétue et Félicité furent enfermées avec leurs compagnons, se montrant au-dessus des faiblesses de la nature.
» Non loin de Byrsa, voici l'amphithéâtre où les chrétiens
(1) Annales de la Propagation de la foi.
{i) Aujourd'hui Carlliage est le centre religieux de la Tunisie. On sait que Cartilage a donné le jour au célèbre Père de léglise latine, TertuUien (16Û--230).
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('laionl livrés aux bêles, où saint Augustin s'assit tout l)rûlanl (Je celle passion du sang et des spectacles dont il |)arle dans ses Confessions, Sur la voie des Mapjialcs est le lieu de la sé[)ulUire de saint Gyprien. A quelques jets de pierre, en se iap|)r()cliant de la ville, les anciens cimetières chrétiens, ces arcœ dont parle Tertullien, où les fidèles célébraient l<'ur culte au temps des persécutions.
» Près des anciens remparts, on voit la place où s'étaient réunis les quatre cents évoques catholiques qu'Hunéric avait mandés à Carthage sous prétexte de discuter de la foi avec ses Ariens, et (ju'il envoya tous en un môme jour en exil, après en avoir fait écraser plusieurs sous les pieds de ses chevaux. Dans l'intérieur de la cité, et presque toutes ensevelies dans le sol , les ruines des basiliques où se tinrent tant de conciles, lumière du monde chrétien. Enfin, près de la place Neuve, en haut des grands escaliers conduisant des quais aux plus beaux quartiers de Carthage , l'emplacement des Thermes de Gargilius , où Augustin , Possidius , Alype , soutinrent victorieusement la foi catholique contre les Donatistes , sous la présidence du tribun Marcellin , qui devait payer de son sang son courage et sa droiture
» Aucun souvenir chrétien n'y était en honneur lorsque nous sommes entré en Tunisie, sauf le monument national de saint Louis, élevé, il y a près d'un demi-siècle, sur un terrain cédé à la France. Aujourd'hui , les choses prennent un aspect nouveau; Saint-Louis, qui était dans le plus triste abandon , a vu se dresser, sur le sommet de Byrsa , des
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éditircs inaj^'iiilitiiics. hcnx coiiiiniiiiaiilcs se Iroiivciil elalilics à son i)\u\nv. : le si'iniiiaim diocrsuin dt; (larlhap^'O et la maison (rcliidr des iiiissidiiiiaircs d'Alger. Dan^ !•' <|ijarli<'r de Mr/oiia, sont ('lalilis le palais do rarclH'vr(|iie, la maison des e(Tlrsiasli(|ii(\s (|iii lui sont allacliôs, unr chapcll»; dôdiée à sailli CypritM), une rlia|)ollo panûssiah; pour les catlioli(|ues qui commonreiil à se fixer à renloiir, iiin; maison pour les Sœurs ([ui foui T/'Oole aux eufanls de tous cultes et soignent les [)auvres et les mnla(l(\s; près des anciens forts, riuipilal militaire d(^ I\ram, avec sa chapelle et ses Sœurs; sur le sommet de Byrsa, les travaux de la cathédrale définitive déjà commencés, à côté de la petite église Saint-Louis, desservie par les missionnaires, et qui en tient provisoirement lieu. Près de l'ancien temple de Junon ou Vénus céleste, témoin de tant de cruautés et d'infamies , j'ai fait construire une chapelle dédiée à Marie, et j'en ai fait un centre de pèlerinage pour la partie la plus pieuse de notre population catholique, pour les Maltais. Deux orphelinats, l'un pour les garçons, l'autre pour les filles des Européens, sont préparés. Enfin, un couvent de Carmélites françaises, maltaises et italiennes, réalise la grande pensée de fraternité nationale qui est dans les vœux de tous, et surtout dans les miens. »
Le musée de Carthage.
Il existe à Carthage un musée archéologique qui est l'œuvre du savant numismate le R. P. Dehtire, dont les recherches
Ir^v
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L't les loiiillcs récentes (iinl a exnulées et dirigées avec tant (TariNMir, oui aii;^Mii('iilé le norulin; déjà grand de ces anli- (Hiil(''s grecques, hyzanlines on romaines (1).
(ùe rnusi'e représente à lui seul, lant an point de vue arlisliipie (juan point de vue religieux, tonte l'histoire de la ville fondi'C par Didon.
Les moindres ustensiles de la vie [)rivée et domesticpie, les plus petits objets, des lampes, des émaux, des sculptures de la période si florissante de l'art grec, de superbes mosaïques, des pierres gravées avec des écritures païennes ou hiéraliqucs, des bijoux, des vases, des brûle-parfums, tout ce qui concerne l'archéologie et l'histoire d'une grande cité, se trouve réuni là. Sans parler, bien entendu, de cette admirable collection de pierres précieuses et de médailles
(1) A ce sujet, on lit dans le journal La Croix :
a Carthage, 19 décembre 1888.
n Puisque je vous écris presque à la veille de Noël, permettez-moi de vous faire connaître une découverte que nous venons de faire dans la basilique de Damour-el-Karita.
» Depuis plusieurs mois, les fouilles étaient complètement suspendues, faute de ressources. Cependant, il y a quinze jours, je me suis décidé d'y mettre deux ouvriers en permanence, autant comme gardiens que comme fouilleurs. Or, quelle n'a pas été ma surprise lorsque avant -hier ils m'ont apporté un marbre du plus haut intérêt. 11 représente un sujet très rare, celui de l'ange du Seigneur venant annoncer aux bergers la grande nouvelle. Les bergers, au nombre de trois, sont sous l'impression de la frayeur à la vue de l'apparition de l'ange. A gauche de ce magniflque tableau, on voit des animaux, chèvres et brebis, sur un rocher. On ne pouvait mieux traduire, sous un ciseau chrétien, la scène de l'apparition de Tange telle qu'elle est décrite dans saint Luc.
» Ce magnifique bas-relief remonte au vie siècle de notre ère. Il a été sculpté par le même artiste chrétien des mains duquel est sortie la belle Vierge de Carthage, que tous les pèlerins de l'an dernier ont vue dans notre musée.
» Le bas-relief de l'apparition de l'ange aux bergers ne pouvait mieux choisir, pour reparaître après tant de siècles d'ensevelissement et d'oubli , que le temps où les chrétiens se préparent à célébrer la belle et consolante fêle de Noël.
1» Je vous assure que c'est avec une douce émotion que mes confrères et moi contemplons cette scène, à la veille de célébrer l'anniversaire de la naissance de notre bien-aimé
S^"^^^- .AI. Delattre,
» Prêtre, missionnaire d'Algérie. »
A CAIiTIIACiK 9i
(|iii ont eh' classées (lall^ un miln; m iiii'llinilir|iio vi ti |)aifait |Kir co savant l^êre.
()ii croiiMil vrainiciil, <|ii.iihI nn jciicfiîirf rc rfiiisn». IraviMsor une des salles dd nmsee assyma au Louvre (Ij.
La chapelle Saint L.ouis
La chapelle de Sdifti-Louis s'élève vers rcxlrrriiih' orienlalo (lu plaloau de Cartilage, au milieu d\in enclos ceint de murs. Elle a été érii,^ée par le roi Louis-lMulippe , sur remplacement même où le saint roi mourut en 1270 (2).
(1) Une dépêche adressée de Tunis au Temps le 6 octobre annonce que l'on a découTerf, à Cartilage, un tombeau punique contenant des squelettes, des haches en bronze et des poteries pures des plus intéressantes qui vont être transportées au musée.
Au commencement de décembre 1888, M. le marquis de Vogué annonrait à CAcadémie que des découvertes archéologiques intéressantes venaient d'être faites tout récemment par le P. Delattre. Les fouilles qui ont amené ce résultat ont eu lieu en deux points : 1" sur l'emplacement de Ryrsa, l'acropole de l'antique Carthage ; 2° sur la colline de Gamart.
Dans le premier endroit, le P. Delattre a rais au jour une série de sépultures datant des origines de la Carthage punique. Une d'elles olVre un intérêt particulier : elle est d'une construction analogue à celle du tombeau trouvé près de la cathédrale actuelle. Cette sépulture était intacte; les cadavres étaient couchés sur leurs lits funéraires avec leurs armes et leurs bijoux. On y a recueilli des poteries qui jetteront un jour tout nouveau sur l'histoire de l'art aux temps primitifs. Des fragments de vases avec des graffiti phéniciens permettront de curieux rapprochements avec la céramique grecque.
Les antiquités trouvées sur la colline de damart prouvent qu'il y avait là une nécropole datant de l'époque romaine et destinée surtout à la colonie juive de Carthage. M. de Vogué se réserve de revenir, avec plus de détails, sur ces importantes trouvailles; aussitôt que possible, il communiquera à l'Académie les photographias, les plans et les dessins du P. Delattre. Mais il n'a pas voulu tarder à faire connaître le nouveau service rendu à l'archéologie par le savant missionnaire d'Afrique.
(2) « Carthage, a dit MgrLavigerie, et son territoire sont comme un immense reliquaire, longtemps oublié et profané sans doute, mais où tout garde le souvenir, la poussière, le sang des serviteurs de Dieu , et qu'il est de notre devoir de remettre en honneur. Les chrétiens d'Europe ne peuvent contempler sans émotion, du haut de Byrsa, l'ancienne acropole, notre Saint-Louis actuel, les ruines qui les entourent et qui toutes rappellent des noms, des vertus, des martyrs, des saints. »
(ne pieuse légende qui a pris naissance chez les rhrélicns <l«' Tunis, (lit que le lit de cendres, sur le(pi(îl mourut le roi de France saint Louis, se trouvait sur le plateau de Byrsa, jMvcisément où s'élève aujourd'hui la cha[)elle.
Le sommet de la colline de Byrsa où a été élevé ce monument, avait été concédé gratuitement à la France par le hey Ahmed.
La première pierre fut posée le 25 août 1840, et l'inauguration solennelle fut faite en 1842.
La chapelle a été élevée sur le lieu supposé du Temple d'EscuIape, C'est un édifice de style gothico-mauresque, de forme octogone, construit en pierres jaunâtres (Ij.
L'ensemble est d'une grande élégance. Un perron est taillé dans une plate forme dallée et circulaire, qui lui sert de plinthe.
Sur ce perron s'ouvre un portail à pignons sculptés et à rosace hlasonnée avec une porte ciselée.
On y voit la statue de Louis IX en marbre des Pyrénées, œuvre du statuaire Emile Seuvre.
Les dépendances de la chapelle consistent en trois bâtiments reliés entre eux par des cloîtres de formes agréables (2).
La chapelle est entourée d'un bosquet très ombragé.
Le jardin est orné de divers fragments d'antiquités trouvés à Carthage, à Ed-Djein, à Chemton, etc.
En 1882 , le P. Delattre a découvert aux environs une splendide mosaïque. Du reste, des fouilles intelligentes mettent
(1) M. Jourdain en a été l'architecte.
(2) C'est dans l'un de ces cloîtres que le P. Delattre a fait déposer une statue du dieu Mercure, en marbre blanc, découverte à Carthage.
A r.AIlTHAGK 9$
soiivont h (l(''C(uiV(Tl (!(» noiiiliKMisrs rit:lir> • > :irrlirM)lo^'i(|iu;s.
Les anihes rospocinil cviU* rliaprlh» roiniminoralivc, parce (|u'ils nul l:i croyaiict; (|ii(' le pi.Miv r.ii dp Kraiico so rnîivfrlil à rislaïuisiiic |)(Mi (lo temps ;i\.iiiL de iiimirir.
Du reste , les visiteurs aflluenl à cell(! élê;^anlc chapelle (Ij.
Les souvenirs du passé.
A Carlhap;e se rallaclic des souvenirs historiques français. On ne peut prononcer le nom de cette ville sans songer ii saint Louis. On sait que le pieux monarque s'était croisé une seconde fois en 1207, et que, parti d'Aigues-Mortes en 1270, il débarqua près de Tunis, où il remporta d'abord quelques gros avantages. Mais la peste s'étant mise dans son armée, il en mourut sur les ruines mêmes de Cartilage.
L'historien Joinville (2), dans son curieux langage, a ainsi raconté cet épisode de la vie du saint roi :
« Je ne dirai rien du chemin qu'il prit pour aller jusqu'à Tunis, parce que je n'y étais pas, et je ne veux mettre en écrit dans ce livre rien dont je ne sois certain.
(1) M. Beulé a raconté que beaucoup de Musulmans aidèrent volontairement et par un zèle désintéressé, à monter sur la colline les pierres destinées au monument de celui qu'ils appelaient le «grand marabout chrétien».
(î) Le sire de Joinville (1224-1317), sénéchal de Champagne, fut un chroniqueur remarquable. En 1248, il se joignit à la première croisade de Saint-Louis. C'est dans sa vieillesse que Joinville entreprit de faire un livre des saintes paroles et des bonnes actions du roi Louis IX.
\)\ TUNIS! r F.T TrNISlENS
Mais nous dirons du hon roy saint Louis que quand il fui il Tunis devant le rliâteau de flartliagc, il lui |>rit une maladie de flux de ventre. La même maladie, avec les fièvres (juartcs, prit aussi à monseigneur Philipi^e, son fils aine. Le bon roy se mit au lit, et comprit bien qu'il lui fallait décéder de ce monde pour passer en l'autre. Alors il appela messeigneurs ses enfants. Quand ils furent devant lui , il adressa la parole à l'aîné de ses fds, et lui donna des enseignements qu'il lui ordonna de conserver comme testament, et en qualité de son héritier principal. J'ai ouï dire que le bon roy écrivit ces enseignements de sa propre main, et ils sont tels :
« Beau fils, la première chose que je t'enseigne et commande à observer, c'est d'aimer Dieu de tout ton cœur et par-dessus tout; car, sans cela, nul homme ne peut être sauvé. Et garde-toi bien de rien faire qui lui déplaise, savoir de pêcher; car tu devrais plutôt désirer souffrir toutes sortes de tortures que de commettre un péché mortel. Si Dieu t'envoie adversité, reçois-la bien et rends-lui-en grâce ; pense que c'est que tu l'as desservi, et que le tout tournera à Ion avantage. S'il te donne prospérité, remercie-le très humblement, et prends garde que tu n'en sois pire, soit par orgueil, soit autrement; car l'on ne doit pas faire la guerre à Dieu, avec les dons mêmes iju'il nous a faits. Confessetoi souvent, et choisis pour confesseur un honnête homme, qui te puisse enseigner sûrement ce que tu dois faire pour le salut de ton âme , et aussi ce que tu dois éviter. Et sois tel que tes confesseurs, tes parents et tes amis te puissent
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rcpnMidrc sans craiiid' (|ii:iiiil tu auras fait (|uol(|iit' mal, <'l aussi Ir doiiiKM' Mil avis ulile. Mruulu le service de Dieu cl (I(î noire Mrrc la saiiilr i^j^lise, aver honm» dévotion dr rn-iir et de hiMiciic. Ml s|H''<'i;il(MiHMil à la im;.>.^i:, d»*|iiii:5 hi i uuaecralion du corps de i\(>lro-Sei;^Mieur, p;anle-loi de raillr'r ni jaser avec aulriii. Oiie Ion cœur soil doux el com|)alissanl envers les pauvres; réconforle-Ies , el aide-les tant que tu pourras. Maintiens les ijonnes couluines de Ion royaume, abolis el corrige les mauvaises, (larde- loi d<' trop grande avidité, el n'iin|)ose pas à ton peuple d(î lro[) «.M'^'^'J^-^ tailles el subsides , si ce n'esl par absolue nécessité pour défendre Ion royaume. Si lu as ([uelque affliction en Ion cœur, dis-le aussitôt à ton confesseur ou à quelque bonne persoime (pii ne soit pas pleine de vilains [)ropos; ainsi, par les consolations que tu recevras, lu pourras mieux^ porter ton mal. Prends bien soin d'avoir en la compagnie des gens honnêtes et loyaux, qui soient exempts de cupidité et d'avarice, soit gens d'église, soit séculiers ou autres. Fuis la société des méchants , et tache d'écouler la parole de Dieu pour la graver dans ton cœur. Recherche constamment les prières, oraisons et indulgences. Aime ton honneur. Prends garde de soulïrir que personne soit assez hardi pour tenir devant loi quelque propos qui tende à pousser quelqu'un dans le péché, ni qui, par méchanceté, médise de quelqu'un présent ou absent. Ne permets pas qu'on dise aucune vilaine chose de Dieu , de sa sainte Mère , des saints ou des saintes.
» Remercie Dieu souvent des biens et de la prospérité
)|iril te (luiiiuTa. llends la justice à chacun, |)auvre comme iicIk'. Sois loyal et libéral |)our tes serviteurs, mais raide (le |)aroles pour qu'ils l'aiment et le crai|.'neiit comme leur maître. S il survient (|uel(jue discussion ou procès, informetoi l)ion do la vérité tant pour toi que contre loi. Si lu es averti d'avoir (juoi (pie ce soit du bien d'autrui, (|u il provienne de toi ou de les prédécesseurs, fais -le rendre à l'instant même. Veille avec la plus ;irande vigilance à ce que les gens et sujets vivent sous toi en paix et droiture , spécialement dans les bonnes villes , et aussi ailleurs. Maintiens les franchises et les libertés telles (juc les anciens les ont observées el maintenues , et tiens-les avec faveur et amour. Car, par la richesse et la puissance de tes bonnes villes , les ennemis et les adversaires craindront de laltaquer et de s'en prendre à loi, spécialement tes pairs, les barons et autres semblables. Aime et honore les gens d'Eglise el les religieux , el prends garde qu'on ne leur ôte leurs revenus et les dons ou aumônes qu'ils tiennent de les devanciers. On raconte du roy Philippe , mon aïeul , qu'une fois un de ses conseillers lui dit que les gens d'Église lui faisaient perdre ou amoindrir ses droits et prérogatives, et jusqu'à ses justices, et que c'était grande merveille comment il le souffrait. Le roy, mon aïeul , lui répondit qu'il le croyait bien ; mais que Dieu lui avait fait tant de biens et de dons gratuitement , qu'il aimait mieux laisser perdre quelque chose de son avoir que d'être en débats ou en procès avec les gens de la sainte Eglise. Porte honneur et ol>éissance à Ion père et à ta mère, et garde-toi de les fâcher en désobéissant à leurs bons corn-
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inandciiuMils. I)(>nnr 1rs iMMidires i|iii (l('|M'nili))iil dt* loi ;i (les |mrsoinirs sa^'os et d'iiiH' condiiiu» sans larlie, el prurids pour cela l«^ cniispil drs ;j(cfis d<' Ihcii. (larJc-loi dci faire la I^MKM'n» à un rliivlion sans mûre djIilM'ralion, ii nioi/is que tu n'y puisses ohvirr aiilromoiil. Si lu as <(ih'Ii|ih' ^niiTrc, présprve les i^eiis (l'hj}>[lisc ri lini^ «mmix (|iii ne l'aiironl point olïtMist'. S'il y a ;,nierre ou dc'hat onlre les sujets, a|)aise-les le plus loi (|ue lu pourras. Surveille d(î près les li.iillis, prrvAls cl auln\s oUicirrs, ol iuforine-loi Ihimi de leur coiiduile, alln (|ue, s'il y a v\\ eux ([iicliiue chose à rej^rrridn», il soil repris. Treuds •j;arde cpie cpielquc vilain péclié ne règne (Ml lou royaume, surtout blasphème et hérésie; et, s'il y en a, fais-les ôter el retrancher. Prends hien garde de ne faire dans la maison qu'une dépense raisonnable et mesurée.
» Je le su[)[)lie, mon enfant, qu'en ma fin tu te souviennes de moi et de ma pauvre âme , et que tu me secoures par messes, oraisons, prières, aumônes et bienfaits dans tout mon royaume, et fais-moi avoir ma part et portion dans tous les bienfaits que tu feras. Je te donne toute bénédiction qu'un père puisse jamais donner à son enfant , priant toute la Trinité du paradis , le Père , le Fils et le Saint-Esprit , de te garder et défendre de tous maux, spécialement de mourir en péché mortel, pour que nous puissions, une fois après cette vie mortelle , être ensemble devant Dieu , à lui rendre grâces et louanges sans fin, en son royaume de paradis. Amen (1).
^> Quand le bon rov saint Louis eut ainsi enseiizné et
(1) Joinville, Mémoires sur Louis 11,
cnflocliiiit* inonseij^MU'ur l*liili|i|if' . son (ils. sa iiKilinlie coiniiuMira il croitir diireinoDl. Alors il dernanJa les sacrements (le la sainte Kglise, (|iii lui furent adniinistn's on sa pleine vie. en son l»on sens ri en ferme mémoire. IJ il y [larnl hien; car, pendant (|u'(mi lui donnait rExtrême-Onction et (|a'on récitait les sept Psaumes, lui-même répondait les versets avec les autres (pii répondaient au prélre qui lui donnait rExlréme-Onction. J'ai depuis entendu dire au comte d'Alenron, son fils, que comme le l»on roy approchait de la mort, il s'efTonait d'invoquer les saints et saintes du paradis pour l'aider à le secourir à son trépas. Il invoquait spécialement monseigneur saint Jacques , en disant son oraison. Il appela aussi monseigneur saint Denis, en disant son oraison, ipii signifiait : Sire Dieu, donne-nous la grâce de pouvoir mépriser et mettre en ouMi les biens de ce monde; de telle sorte (jue nous ne redoutions aucune adversité. Il invoquait aussi madame sainte Geneviève. Ensuite il se fit porter sur un lit couvert de cendres, et mit ses mains sur sa poitrine, et, les veux tournés vers le ciel, il rendit l'âme à son Créateur \\ la même heure que Notre Seigneur Jésus -Christ rendit l'esprit sur l'arbre de la croix pour le salut de son peuple.
» C'est une chose lamentalde et digne de pleurer (jue le trépas de ce saint prince qui vécut si saintement, (jui garda si bien son royaume et lit tant de beaux faits envers Dieu I Car, tout ainsi que l'écrivain enlumine son livre pour qu'il soit plus beau et plus estimé, semblablement le saint roy avait enluminé et illustré son royaume par grandes aumônes
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cl par 1rs inonaslôres el 1rs rgliscs i\n\\ v a faits el fondes Jp son vivant, ou Dini rsl lionon* c»l Ion» mil vi jour. Il In'passa (1(3 ce siècle on I aiilr»' !•' ' m l.-finin «|.» Ii f»M«' (\>* saint HarthrliMny, apMrc, cl son cuiys lui r.ipjiirle a Siinl- Denis, on Franee. Là, il fnl enseveli an lien (|ii*il avait nian|n('' luvcédeiinnenl liii-niêine |) mr sa st''j)iillure , an |ii'»l lien l)i(Mi, par ses prières, a fait depuis maints h'*anx miracles.
"> Kl je fais savoir à tous lecteurs de ce pelil livret ([ue les ch(»ses ipie je dis avoir vues et sucs sont vraies, el ({u'ils peuvent fermement les croire. Les autres choses que je ne témoigne (]ue par ouï-dire, prenez-les selon votre hon sens, s'il vous plait : priant Dieu (|ue, par la prière de monseigneur saint Louis, il lui plaise de nous donner ce qu'il sait nous être nécessaire tant au\ corps «pi'aux âmes. Amen. »