‹ Tunisie et TunisiensChapitre 18 sur 48 · LES RAGES · texte numérisé non relu

LES RAGES

Les Maures.

L'aristocratie indigène de la Tunisie est constituée par les Maures.

Ces Maures furent recueillis d'Espagne, au xv^ siècle, par les Etats barbaresques (1).

(1) « Dans la population (Maure) de la Tunisie entrent aussi pour une certaine part les renégats de toute nation inoportés comme esclaves à l'époque de la Traite. >

(E. Reclus).

i:i2 TUNISIE ET TUNISIENS

On leur arronlo de grands avantages en Tunisie.

Toujours Irrs doux, polis, courageux, (|aoi(|ue très hautains , ils ne fréquenlenl guère que ceux de leur casle.

ils sont généralement lettrés et aiment tout ce (jui louche à l'élégance.

Ils continuent les industries de Gordoue et sont appréciés comme fort habiles ouvriers ou plutôt comme artisans.

Ces Maures conservent un antique usage très caractéristique.

Pres([ue toutes les familles ont gardé comme un trésor, comme un véritable talisman, les clefs des demeures que leurs aïeux habitaient en Andalousie.

Ces reliques parlent aux descendants des gloires envolées, et (jui sait si elles ne servent pas à entretenir dans l'âme des enfants de secrètes espérances.

Ils persistent h se marier entre eux et jamais ils ne consentiraient à unir leur famille à un Arabe, pas plus qu'à un Kabyle.

Les jeunes Maures se marient sans connaître leur fiancée autrement i|ue par ce que leur en disent des amis qui servent d'intermédiaires.

On comprend dès lors facilement que les divorces soient fréquents dans les mariages maures.

Presque toutes les femmes mauresques sont belles; elles ne font rien, mais sont presque complètement privées de liberté.

Leur unique occupation , c'est la toilette ; changer de toilette est pour elle une distraction.

IIACKS. MOKIIIS, (ISACES YJ^ rOllTIJMUS ir»3

Les Maures sont lirs jaloux df liMirs fruunrs; aussi les Maun'S(|U(s sout-clh's ol»li;^(^(»s, (|uan«l rlles voiil rciulrc visihi à l(Mirs amies, de dissiniiih'i Irnrs formes sous him» masse de viMvmeiils i|iii les l'ail ressembler à des paipie-ls, ou, (|uahd eil(»s sont riches, d(; sorln* dans une Vfûluro lierméliijuemenl fermée.

Les Juifs.

Les Juifs (Ir Tunisie sont d'un très heau type ; ils le rend(MU encore [)lus |)iltores(iu(; avec la clieritid rouge qu'enloure une cravate noire en guise de turhan, avec leur large calolle turque, leurs deux vestes, leur ceinture (jui entoure les reins, et leur burnous de drap jeté élégamment sur les épaules.

On donne spécialement le nom de Grana (Livournais) aux juifs expulsés du Portugal ou de l'Espagne, ainsi qu'à tous ceux qui ont émigrés depuis deux siècles, Livourne ou Gourna ayant été le marché principal des juifs chassés de la péninsule Ibérique (1).

Quelle que soit l'origine des juifs de la Régence, qu'ils soient du pays ou qu'ils viennent du dehors, ils suivent tous le rite espagnol, lisent le Pentateaqae et font leurs prières en langue hébraïque (2).

(1) H. von Maltzan, Reise in den Regentschaften Tunis und Tn'polis.

(î) Ils ont cependant une invocation en arabe, et c'est, dit von Mallzan, la plus fréquemment prononcée et même la seule que répètent les femmes : celte antique prière d'un peuple opprimé demande au Seigneur de « répandre sa colère sur l'Espagne, ainsi que sur Ismaël, sur Kedar et sur Edom, » trois noms imagés, qui signifient les arabes, les musulmans et les chrétiens.

151 TUNISIK hi lliNISlKNS

Les Juils sont lies nclu.'.s (Ij, prodigii'uscinciit riches.

('(nniiu^ ils vicinieiil de |)ass(3r d'une servitude assez Iminiliante à une émancipation inattendue, ils sont facilenienl devenus insolents. Il y a (|uel(|ues années à peine, ils ne porlaieni ipie des vêlements marrons ou noirs; leur lurban était toujours de couleur noire, et jamais ils n'auraient osé monter à cheval; aujourd'luii, tout cela est changé de fond en comble. Us sont tombés par excès contraire dans un luxe num'i.

Les dimanches et vendredis , jours consacrés au repos des chrétiens et des musuhîians, ils ne se gênent guère pour se montrer bruyants.

Aussi sont -ils assez généralement détestés, mais non opprimés.

La beauté chez les femmes juives réside dans la corpulence.

Dès (pi'une jeune fille juive est fiancée, sa mère s'occupe d'abord de l'engraisser. La future femme est enfermée dans une chambre obscure ; on lui donne une nourriture succulente et abondante, qui lui est administrée sous forme de petites boulettes qu'elle doit avaler sans mâcher.

Ces boulettes se composent de graines (2) et de viande de chien (pii paraît-il a le don de pousser au développement de la graisse. Puis on administre à la pauvre fille des boissons soporifiques, afin qu'elle puisse dormir le plus possible. Au bout de six semaines de ce régime, on vient lui présenter

(1) Les Arabes, à force d'emprunter pour payer l'impôt, leur doivent des sommes considérables, el à l'époque de la recolle, ils font mettre en campagne les spahis pour faire rentrer les créances et mettre en prison ceux qui se refusent ou ne peuvent pas payer.

(l) Ce sont les graines du fenu-grec (fœnumgroecum).

UAr.KS. MuKIUS. |JSA(;KS KT UMTIJNKS ir,5

les l>ij()ii\ olïnls par It' Ciiliir cl m ,.||r priil Ic^ uiviiir .>>.iii> ris(|ii('r (Ir 1rs |H'r<liv , rllr sorl de .s;i Nrril.ihlr prison pour n'iilrcr dans sa faniillc cl sr marier ( \ i.

« Les nialliciirriiscs, dil M. {U\ iidduis de Sonhesnies, buccondienl à ces prali«|nes, surlonhpiand. (ianeéesimil lionnne.veuf, il faut (pTelles roni|)lissenl la eaiKH'Jlêdes hraœhîls qui ont appartenu à sa prêœdenlo fcîrnrne; mais, si elles ofit pu supporter ce ré;^'ime, il ost rare (pTelles perdent par la suite hmr volumineuse dilïormité. •> Maigre cela, la femfuiî «pii portiî les hracelets les plus larges étant considérée connue la [)lus belle, la jeune lille met toute sa vanité à dévelo[)per son end)onpoint (2j.

Les femmes juives ne se voilent jamais; elles ne cachent aucunement leurs charmes ni leur luxe de toilette, qui est d'une éblouissante splendeur les jours de fêle.

Comme, dans le reste de Tunivers^ les Juifs tunisiens «vivent à [)art, n'ayant avec le dehors que des relations de commerce.

Les Kabyles.

Le Kabyle ou Berbère est trapu et de formes maigres. C'est l'habitant de la montagne. Généralement il est hospitalier, toujours droit et franc, le plus souvent généreux. Mais

(1) Ce n'est certainement pas parmi elles que Dante « pourrait montrer des femmes sans parure, ne songeant qu'à leur fuseau et à leur quenouille, revenant de leur miroir sans avoir peint leur visage. » Les progrès de la richesse et du luxe ont trop bien secondé ici la coquetterie féminine.

(2) « Tandis que dans presque tous les pays du monde les Israélites se distinguent favorablement des autres éléments ethniques par la pureté relative de leurs mœurs, ceux de Tunis contrastent avec les autres habitants par une plus grande immoralité...

(E. Reclus.)

Voir von Maltzan, Siitenhtldarans Tunis und Algérien.

!:.(, TUNisir r.T ilmmens

il f.iiil rvitor (le le blesser, car sa vengeanco est à craindre. Il II ('si |Ki^ v.inili'iix comiiK* les Orientaux, mais il est très or^Mi('lll(Mi\ (le son inlclli'îonce et de sa force.

I.a femme kalylc, aussi rohusle ([ue son époux, est fort peu ("(xpiclle et ne se voile pas la ligure. Traitée avec égards, comme une égale, par son époux, elle travaille autant aux travaux agricoles (ju'aux soins du ménage.

Elle a une profonde haine contre la femme arabe.

Le costume du Kabyle est d'une grande simplicité : il se compose d'une chemise en laine fort courte, d'une calotte en feutre blanc, d'un haik fixé autour du front, au moyen d'une corde en poils de chameau.

La maison du Kabyle est habituellement d'une grande propreté. Elle est faite de briques ou de pierres, avec un toit de tuiles ou de chaume.

Un détail qui frappe très souvent les voyageurs, c'est de voir le front du Kabyle tatoue d'une petite croix. Gel usage est très ancien et remonte à l'invasion des Vandales. Les vaimpieurs avaient exempté les chrétiens de tout impôt, et ceux-ci, pour éviter toute contestation et tout ennui, avaient adopté le signe d'une petite croix tatoué sur le front. Les Kabyles, en changeant de religion, ont conservé tout de même cette coutume (jui s'est transmise jusqu'à nos jours.

Les Arabes.

L'Arabe est inférieur au Kabyle, d'abord par son avarice et sa paresse, qu'il ne surmonte guère que par vanité et par

UACtS, MU-IUHS. USAGKS Kl COUTUHES «.%7

son ^'oùl iiom:i(l(*. Sa plus jurande (|ualil<* , c'est d'élre largnnciil , ri lies l;u\L:riiiriii môme, hospitalier. Il se conforriM' (le la sorte aux sévères prescriptions de Malmniet.

Ordiiiairenienl les Arahes de la llé^ence ont une taille élevée et um hrlle apparence. Ils sont chevaleresques, braves, inipéliKMix, têtus et lidèles dans leurs promesses. Ils ne respectent rien , pas inénK^ la force hrulale. Ils sont tout à leur amour ou tout à leur liaine , sans réflexions '•♦ ^anmesure.

L'Arabe seul va dans les moscpiées; sa femme en a l'accès interdit. Elle est reléguée au rang des animaux domestirpies; c'est une bétc de somme dont l'époux a moins soin ([ue de son chameau ou de sa jument.

Etre mère, ne la relève pas aux yeux de son maître qui souvent, (juand elle n'est plus bonne à rien, la répudie pour récompense de son attachement, de sa fidélité et de ses longues années de dévouement.

Les Arabes sont ordinairement doux.

« D'ailleurs, a écrit M. Victor Gambon, nous vérifions chaque jour davantage la vérité du proverbe arabe qui dit « que l'Algérien est homme et que le Tunisien est femme. *» A mesure que Ton s'éloigne de l'Atlantique, la population indigène se montre de moins en moins belliqueuse. Féroce et violente au Maroc, pleine de turbulence dans la province d'Oran, la race arabe est déjà beaucoup plus douce dans la province de Constantine, et devient tout à fait maniable en Tunisie. »

ir,8 TUNISIE ET TUNISIENS

Les Khroumirs.

Les Khroumirs a[)particnnenl à la race aiilochlonc du nord de l'Afriiiue. Ils forment des tribus peu iiiduslrieuses, mais adonnées presque uniquement à l'élevage du hétail. Leurs habitations se composent de cabanes en branchages ou de huttes en pierre et en terre, recouvertes d'une primitive charpente. Les chefs de tribus seuls possèdent une maison construite en pierre et qui comprend une chambre unique. Cette chambre est divisée en parties inégales par un petit mur. La plus grande portion est réservée à la famille; l'autre partie est destinée aux animaux domestiques, âne, mulet, vache, chèvre, bouc, qui doivent demeurer sous le toit du maître.

Chez les Khroumirs, à l'entrée de chaque groupe de cabanes se trouve une espèce d'édifice public, appelé le lieu d'assemblée, djemaa. C'est là que doivent se discuter les questions d'intérêt de la commune ou tribu.

Le jour de la naissance d'un enfant mâle, on pose le nouveau-né sur un cheval tout harnaché et le père le salue par deux vers traditionnels, dont le sens est que :

L enfant naura pour tout héritage que des armes et un cheval. A lui de conquérir sa vie par la force des armes.

Les Khroumirs se divisent en tribus secondaires, dont l'une est purement berbère d'origine, tandis que les trois

UAr.KS. MOKIIIS. rSA(;KS KT roi T! MM 1K9

.•mires sont arahcs; in;iis Imis p.irlnil t'^MloiinîHl le dialecte

inaiii^'iahiti.

Los Maltais.

Los Mallais servenl (1(^ traiisilioii onlrc les Musulmans rt les lùnoprens. Sujols aiiiçlais d une ilc ilalieniie, \\< îw mniiaissenl, îii lani^dais, ni rilalicn ; !(' maltais (|u'ils [larleiit (;sl une lan^i^nie aux trois (|uarls arahe.

Ils sont très actils, très lahorieux, et iornicnl d excellents travailleurs.

Presque tous les cochers de Tunis sont des Maltais.

Sujets anglais, ils délestent les Anglais et adorent les Français, qui sont calhorK|ues comme eux; ils prendront plutôt conseil de leur évê([ue que de leur consul; ils 1 écoutent, l'aiment, et au besoin le défendraient (1).

Ils vivent en très bonne intelligence avec les indigènes.

Les Maltais peuvent fournir à la France des auxiliaires précieux, car Malte a un surcroît de population (2) que les Anglais ont bien cherché à utiliser pour leurs propres colonies, mais cela sourit peu à ces populations; ils préfèrent la Tunisie , qui est une contrée fertile et où ils sont sûrs de trouver du travail.

Il serait heureux que les Français fissent de bonnes conditions aux travailleurs maltais pour les attirer en plus grand

(1) La piété des Maltais est fort souvent agressive et turbulente, par exemple.

(2) On compte de 400 à 500 habitants par kilomètre carré dans l'île de Malte.

nombre encore, et leur f.iire rnlliver Yenfuld (1 ), (|ui a besoin (l'un irranJ nouihre de bras.

Les Grecs et les Turcs.

Les Grecs qui se préparent surtout aux fonctions publiques, sont encore un des éléments de la population tunisienne.

Ils ne portent pas le turban, mais seulement la chéchia. Ils ne s'occupent pas de commerce, et on n'en rencontre qu'un petit nombre dans les souks.

Quant aux Turcs, qui composent la race conquérante, ils sont facilement reconnaissables à leur air rébarbatif, à leur moustaclie longue et rousse , à leur visage blanc.

Ils occupent la plupart des emplois, et sont janissaires chez les consuls. Détestés des Arabes et des Maures, ils le leur rendent bien, et sont heureux de pouvoir, par leurs fonctions , dominer encore ceux qu autrefois ils traitaient de Turc à Maure.

Ils croient ainsi avoir une véritable part des marques de respect données à leurs maîtres. Ils soignent extrêmement leurs visages, affectent un air farouche et portent la chcchia d'une forme très haute.

(1) Domaine de 150.000 hectares situé, dans le Saliel, à quelque distance de Sousse. Cette région était déjà célèbre chez les Carthaginois et les Romains. Le terrain en esi très fertile.

AKJiiUUS USA(fRS 1/1 COUTUiMES

Los superstitions.

« Los Arabes sont très suporslilicux : les îiiaiiis immiiIos on rouiio sur leurs portos sont doslinéos à oloi^Micr les diuhles. Le poisson, symbole mysti(|Uo du Christ pour les premiers chrétiens, jouit du même privilè«,rc et figure sur tous les bras on tatouage. Il y a dos chevaux, dos chameaux (jui portent malheur; on les rocoiniaît à certaine mar([ue : un creux sous le ventre est signe de mort; une touffe do poils disposée de cei'taine façon sous le cou indique que le propriétaire de la bête sera étranglé par le destin. Superstitieux plus que religieux, et mémo relativement sceptiques, disant volontiers avec un fin soui'ire : « A\h\\ est grand , Mahomet un peu moins! » Los années de sécheresse, ils font des processions pour obtenir de la pluie, et si la pluie n'arrive pas, alors ils célèbrent une sorte de messe du diable, lisant le Coran au rebours, mettant le burnous à l'envers et tournant le dos à la Mecque.... »

La superstition des musubiians de la Tunisie s'étend jusqu'aux étoiles, jusqu'aux planètes, qui, selon eux, doivent avoir une décisive influence sur notre destinée, parce que, disent-ils, les quatre véritables régulateurs de la création sont le chaud,

iC2 TUNISIE ET TUNISIENS

le froiil. 1(3 sec et riiuniidih'. Pour oiix, si iiîi animal osl né Ir jour (Hi la iiuil, sous Iclle ou telle plaiiôlc. il aura plus ou iiKiins (l«* valeur. Il vu ost '!(' ?iirnio pniir j.» ii;iib>aiii'e «Tun cnfanl, qui aura un caractère dillV-rent et [)lus ou inoius de chance selon la |)lanèle sous laipiclle il aura vu le jour.

SuivanI eux, la luîio est le |irinri[)e d(.' riiuuiidilé comme le soleil est celui de la chaleur.

Mercure, connue sous le nom de MriKifcng (chdnucnr de côte), est à la fois bon et mauvais; cela dépend de sa position respective dans l'ensemble du mouvement des astres. Mars et Saturne sont funestes ; Mars est appelé El-nchess-rs-Sserltir (la Petite-Infortune), et Saturne, EI-nrhrss-rl-KcInr (la Grande- Infortune), l'un étant sec et chaud à la fois, et Tautre froid et sec. Vénus est la Petite-Fortune , Es-Sùd-es-SserInr, La meilleure des planètes c'est Jupiter, Es-Sdd-el-Kébir (la Grande-Fortune), à cause de son influence tempérée, grâce il son mélange égal de chaud et d'humide.

On retrouve aussi chez les musulmans la superstition de la main préservatrice.

Dans toutes les maisons mauresques, on trouve une pierre noire ou mal taillée qui se détache du milieu des autres : cette pierre a le pouvoir de conjurer les djins et de les empêcher de renverser la maison, si celle-ci était mal bâtie.

Il ne faut jamais, devant un musulman, faire l'éloge d'un enfant ou d'un animal quelconque; il vous recevrait mal, croyant que vous voulez lui jeter un mauvais sort.

Les musulmans de Tunisie croient aussi au mauvais œil et l'écartent également par des conjurations. Ils prononcent le

HA(.i.>. .Mh|.iu>. l>.\i.l.S FT roiTI'Mf^S ION

mot dinfi ( Khdinnd) , nii s'i'ciiriit : Ihif Ir ^(nssnn nnit sur lui ! ( llcl'/numt-Alt'L L

Ils (Mit iiiu' craiiilc et micj vriHiralioii loiilr |iarli(:iili«T(' pour les /nus, (|ii'ils icuanlcnl coUiiin* des prrsmiîiatfps Siicrôs aii\(|ii('ls ils |>anloiiiH'iil lnitos Irurs «'Xlruvagatjci.^ cl au\(|U('ls ils (l(»niuMil drs |)iTS(5nts griirreux. Du fou ou un sni-disaiil fou |mmiI se iicrnicllrc loiil rc (\\\\ scrail dt-f'-ri'lu ;i un aulro. On'il nie S(»it permis do raconl(;r une anccdolr .nnnsante et typique dont le héros fut un naluralislr d'Allemagne : *' TonI (»('( (ip('' de sa science, ce savant avait conservé le costume des universités allemandes, le Irac et le pantalon noirs, la cravate Manche, le chapeau en tuyau de cheminée. Dans ce costume un peu excentrique, il se mil à parcourir la Régence de Tunis; il la traversa tout entière, et passa au travers de tribus que le prince même de Tunis a de la peine à tenir sous sa dépendance, sans être en aucune façon imjuiété, tracassé, volé ni maltraité. Bien au contraire, partout on s'empressa de- lui offrir l'hospitalité, et on lui lit toutes sortes d'honneurs. Les indigènes non seulement l'aidèrent dans ses recherches scientifiques; mais, empressés à lui être agréables, ils lui apportèrent des arbres énormes arrachés de terre à son intention. Ils l'avaient pris pour un fou à la vue de son costume, jamais pareil habillement n'ayant paru si proche du désert, car les Européens appelés à voyager dans 1 intérieur adoptent une partie du costume arabe. »

Les juifs de Tunisie sont très curieux et très amusants avec leurs superstitions et leurs histoires de vains présages. Ils redoutent surtout le mauvais œil et cherchent par le plus grand

IG^i TI'NISIF, F,T Tî'NI<;îFN^

noilihro do moyens possiMos à rrloiprncr de leurs p(Msonnos el (le leurs liabiuiions, (jui |)()rlenl Imites, fi rerKln/ii hî [)liis visiMe, une main avec les cinij doi^ls étendus.

G<''néralement celle main est peinlfî auprès de la porte du logis; elle doit attirer sur elle tous les m.défices du ni:mvais œil comme le paratonnerre attire la foudre.

S'ils ont une peur subite, nne crainte quelconque, ils [)rononcenl le nom de Joseph, afin d'appeler sur eux l'espril de Joseph, iils de Jacob, Ils se garantissent ainsi du Ain (1).

Les juifs n'osenl pas souvent achever la construction d'une habitation lorsipie la personne ([ui la faisait élever vient à mourir. A la pose de la première pierre de l'édifice, le propriétaire doit tuer un bœuf el donner la viande aux pauvres.

Au moment où un juif vient de mourir, ses coreligionnaires bouchent de suite les réservoirs d'eau, les puits, les citernes, de peur que Tange de la mort ne vienne y tremper son épée sanglante el ne rende les eaux mortelles.

Bien entendu que cela n'empêche pas, à Toccasion. le juif de voler et de faire son petit commerce avec gros bénéfices. Là, il n'a plus peur.

La véritable peste indigène, c'est le marabout. C'est le plus infect produit de l'islamisme, (^es moines mendiants, sales et répugnants forment une légion parfois très dangereuse, car lorsqu'ils ne reçoivent pas assez, ils ne se gênent guère pour prêcher la guerre sainte. Le mavahout est un saint qu'il faut craindre plus qu'un diable. Sa principale profession, c'est de fainéanter et de s'engraisser aux dépens des idiots indigènes.

(1) Présage néfaste.

lUCKS. MOKUUS, I SAGES KT CODTUMKS 1«7

Il nui oiiii.iil hmlr :iiil*i|-||i>. || (-iiiin.iil loiil, .^.iil Iniil , il :i «les hmiumIcs pour loiilcs 1rs lijcssiin's . il sait {^ili'rir Iniiles les maladies honnis les sioiirics, il :i\al('. en |tnlilic. foiil roinfne un Militaire .salliiiilian(|ii(', (Irs 8cor|)ioiis, ou inan;^»: «It:.^ acipciils. 1^11 soninio, son nirlicr est des [dus hirratifs, et il f.'iil souvent honne reciîtle.

A rôle des inaraliouts, il y a encore los thrhih on vrais savants iinpeecaldes; les inddoui on ;:iiérissenrs ; les canaf à la lois handagistes et denlislos ; k'S ijiKihcln (»u sages-femnies, los (diarlatans, et une masse d'antres parasites (pii 0[)(Tent an nioyen d'anudeltes, de conjurations et d'opérations cabalistiipies.

Plus d'une praliipie, plus d'une su[)erstition antérieures à rislam se sont maintenues dans le pays. On voit des indigènes suspendre des lambeaux de laine à quelques arbres désignés par la tradition.

Les chiffres ont parfois une influence heureuse ou funesie ; le père d'une très nombreuse famille se bornera à dire : « J'ai sept enfants! » par peur de dire un autre chiffre qui pourrait être funeste.

Quand la sécheresse est par trop grande et que les moissons semblent compromises, les indigènes prennent leur caïd et le plongent dans une source ou dans une fontaine, en ayant soin de faire bien ruisseler l'eau sur sa barbe (1).

D'autres tiennent le chat pour impur et redoutent le caméléon.

(I) Beulé a dit que c'était u leur manière de célébrer les Rogations.*

108 TUNISIK KT TUNISIENS

Les Aïssaoua.

La ronfrrric des Ahsnnufi. scrlo bizarre qui existe en Al'rérie et en Tunisie, a élé fondée au Maroc par Moliainmed-ben- Aïssa, marabout vénéré.

Quand on a vu une fois les Aïssaoua se livrer à leurs exercices, à la fois bideux et surprenants, il est impossible d'oublier le souvenir de leurs monstrueuses et bideuses cérémonies.

Nous les avons vu à l'œuvre, et l'admiration que les naïfs indigènes ont pour les adeptes de celte secte s'est transformée pour nous en borrcur et en dégoût.

Les Aïssaoua prétendent que Ben-Aïssa leur a légué le pouvoir de supporter les plus borribles supplices, les plus affreuses tortures ; pour nous, il y a là dedans beaucoup de jonglerie. Théopbile Gautier a décrit admirablement bien une scène qu'il avait vue chez un caïd de la Mitidja. Cette scène est tout à fait semblable à celle que nous avons vue aux environs de Tunis ; aussi empruntons-nous au grand écrivain la belle description qu'il nous en a laissée :

« L'orchestre du caïd , dit-il , débuta par une sérénade ; l'instrument dont les musiciens se servaient était une espèce de hautbois ou de flûte, avec une anche plate et cerclée d'une rondelle de bois où s'appuyaient les lèvres des musiciens ; immobiles, les yeux baissés, ne faisant d'autres mouvements

HACKS, MOKIIIS. tSAGES ET COllLilKS 1»/J

(|ii(> ('(Mi\ iiiilis|)(M)s;iM('s |)(tiir !•• plaremciil «les doigts sur le.-» Inms, ils nmis joiiôn'iil, sur une loii.ilili» In'îs rievée, une c.'iiililriKî (|iii rappcLiil Ih'.iiicoui) la danse; îles aliiires de F<';licicii David.

» l^a rour dans lai|iirll(' la ('(''niDoiiir, allait owuuwiKdT était assez vasl(î, eiiloiin'e par des bâlinicnls à toits plats et crépis à la chaux; elle s'éclairait hizarreuiciil par des liou- ^des et des lanipivs placées à terre auprès des groupes.

» Les feinuies de la Irihu s'étaient ran;^'écs sur les terrasses pour jouira leur aise de l'horrible spectacle qui allait avuu' lieu.

» Les Aïssaoua s'étaient accroupis, au nombre d'une trentaine environ, autour du mokaddnn ou otliciant, ([ui commença, d'une voix lente et monotone, à réciter une prière que les khouans accompagnaient de grognements sourds. De temps à autre, un faible coup de darbouka rythmait et coupait ce murmure, qui allait s'enflant peu à peu et se grossissant comme une vague avec un bruit d'océan ou de tonnerre lointain.

» Tout a coup un cri aigu, prolongé, chevroté, un piaulement de chouette ou d'orfraie éblouie, un sanglot d'enfant égorgé, un rire de goule dans un cimetière, partit à travers la nuit comme une fusée stridente. Cette note, d'une tonalité surnaturelle, cette note aigre, frêle et tremblée, fausse comme un soupir de hyène, méchante comme un ricanement de crocodile, éveilla dans le lointain les jappements enroués des chacals, et me fit froid à la moelle des os. Il me semida qu'un vol d'afrite ou de djins passait au-dessus de moi.

» Ce miaulement infernal était poussé par les femmes, qui

suuli(3mi('iil ce cri en fiappaiil leur houclic avec le jilal de la main, pour faire vihrer le son. On ne saurait iina^Mner rien de plus discordant, (k plus alïreux, de plus sinistre. Les grincements des rouets du char à Ixjeufs (|ui, pendant la nuit, dans les montagnes de l' Aragon, font fuir les loups d'épouvante, ne sont, à côté de cela, que de l'harmonie rossiniennc.

» (let é|)()uvanlalile applaudissement parut exciter les Aïssaoua; ils chantèrent d'une voix plus forte et plus accentuée. Les joueurs de darhoukas frappèrent leur peau d'onagre avec une vigueur et une activilé toujours croissantes. Les têtes dos assistants manpiaient la mesure par un petit hochement nerveux, et les femmes scandaient l'interminahle litanie des miracles de Sidi Mluimmet ben A'issa de glapissements de plus en plus rapprochés.

» La ferveur de la prière augmentait; les figures des khouans commençaient à se décomposer; ils remuatent la tête comme des poussahs, ou la faisaient rouler d'une épaule à l'autre; la mousse leur venait aux lèvres; leurs yeux s'injectaient, leurs prunelles renversées fuyaient sous la paupière, et ne laissaient voir que la cornée ; tout en continuant leur lialancement d'ours en cage, ils criaient : « Allah! Allah! Allah! » avec une énergie si furibonde, un emportement de dévotion si féroce, d'une voix si sauvagement rauque, si caverneusement profonde, que l'on aurait plutôt dit des rugissements de lions affamés que des articulations de voix humaines. Je ne conçois pas comment leurs poitrines n'étaient pas brisées par ces grommellements formidables à rendre jaloux les fauves hal)itants de l'Atlas.

HACKS. MOKIIIS, ISAi.FlS Kl COLilMIS 171

" Le lylliiiu^ (I) (les l;imli(iiir< <l<'\r|i;iil <!<• j.Im^ «m |.|ii< iiii|K'ri(Mix ; Itîs Aïss;uui;i s .ij^'il.iirnl ;i\«m', iiiir In'iir.sie fiirag<e; le lialaiiccinciil {\v Irlr, (|ui n'avait (Hr iTalHinl ('Xi''nil<' <|iic par (|ii('l(jin's-iiiis, «'lail iii.iinhMiaiil gônéral ; MMilemciit, les oscillations pnMiaicnt nue Icllc Moh'nro, (|ii(; rocripiit allait frapper les rpanlrs, et (|ur lo frcuil hallail la |nMtrine en hrèch(\ (Via lucnlôl ne siillil plus. Lr lialanccnicnl avait liru de la crinluiT vu haut, et le corps (lirrivail un dcmi-nTclc elTrayant; (''(''lai(Mil des ('()nvulsi(His, de l'rpilcpsic, dt* la danse Saint-Guy, coninio au niovcn îv^a,

» De temps en temps, «piehpie IVère, épuisé de fati;j;uc, roulait à terre, haletant, couvert de sueur et d'écume, pres(pie sans connaissance; mais poursuivi par le tonnerre im[)lacahle des darhoukas, il tressaillait et se soulevait par secousses galvanique:^, comme une grenouille morte au choc de la pile de Volta. A cette vue, les spectateurs enthousiasmés secouaient leurs linceuls sur le bord des terrasses, et faisaient grincer, avec un hruit plus sec et plus rauque, la crécelle de leur voix. On remettait le chaviré sur son séant, et il recommençait de plus helle.

» Un Aïssaoua, considérable dans la secte, et qu'on semblait regarder avec une sorte de terreur respectueuse, se tordait dans des crispations de démoniaque ; ses narines tremblaient, ses lèvres étaient bleues, les yeux lui sortaient de la tête, les muscles se tendaient sur son cou maigre comme des cordes de violon sur le chevalet (:2) ; des trépidations ner-

(1) Ce rylhme a le don de porter sur le système nerveux d'uue façon toute spéciale, (i) Ce sont là les expressions des pliénomèues de l'hystérie.

I7J TUNISli: ir Tl NISIENS

veuses a^'itaienl son cor|)s du haut en bas; ses liras se démenaipiil cnminc los ressorts d'une machine délraijuée, avec des inoiiveiiients (jui ne |)arlaient plus d'un centre commun, et au\(|uels la voionli' n'avait [)as part ; on le mettait dehout, en le tenant sous l(;s aisselles ; mais il se projetait si violemment en avant et en arrière, comme ces personnages ridicules (|ui font des saints grotesques dans les pantomimes, qu'il entraînait avec lui ses deux assesseurs, et retombait bientôt à terre en se tortillant comme un serpent coupé, et en rauquant le nom d'Allah avec un râle si guttural et si strident, quoique bas, qu'il dominait les cris des khouans, les piaulements des femmes et le trépignement des convulsionnaires.

» Le désordre était au comble, l'exaltation touchait à son paroxysme. Par la persistance du chant, du tambour et de l'oscillation, les Aïssaoua avaient atteint le degré d'orgasme nécessaire à la célébration de leurs rites; le délire, la catalepsie , l'extase magnétique , la congestion cérébrale , tous les désordres nerveux traduits en sanglots , en contorsions , en roideurs tétaniques, convulsaient ces membres disloqués et ces physionomies qui n'avaient plus rien d'humain.

» Tout cela grouillait, fourmillait, trépidait, sautelait, gloussait, burlait dans un pêle-mêle hideux. Les mouvements de l'homme avaient fait place à des allures bestiales. Les têtes retombaient vers le sol comme des mufles d'animaux, et une fauve odeur de ménagerie se dégageait de ces corps en sueur.

» Nous frissonnions d'horreur dans notre coin (i), mais

(1) Cette expression est parfaitement vraie; c'est le sentiment qu'éprouvent tous les Européens à la vue de ces scènes hideuses.

RACKS, MOI.LUS. IJSAiihS hi COl/Il-ilth 171

n' (jiic lions venions dr voir n'rl.ul (|ni' !<• (trolo'/in» du (lr;un('.

B Se Irainaul snr les ^rnonx nii les coudes, ou se soulevant il demi, les Aissaon i tendaient leurs main> lerren^^'s au u)okadd(Mn , tonrnaienl \ers lui leurs faces liaves, livides, plondiêes , Inisanles de sueur, éclairées par d<îS yeux élineelants d Une ardeur liévreuse , vÀ lin «iiMnandan' ' nianj^er avec des plenrnichenients el des càliiieries de |Mîlib eiiTanls.

» — St vous lirez jmtn , mnwjcz du poison, leur r(''|)onilil le mokaddeni , comme le lit Sidi-Mohamed-Hen-Aïssa à ses disciples (pii s'en Irouvèrent si bien, d'après la légende dont cette cérémonie est destinée à perpétuel' la mémoire.

» Ce qui se passa après que le mokaddem eut fait signe d'apporter les nourritures est si étrange, que je supplie mes lecteurs de croire littéralement tout ce que je vais leur dire. Des crapauds, des scorpions, des serpents de diflerentes espèces furent tirés de petits sacs et dévorés vivants par les Aïssaoua, avec des marques d'indicible plaisir; ceux-ci léchaient des pelles ou des bêches rougies au feu; ceux-là mâchaient des charbons ardents; d'autres puisaient dans des terrines du couscoussou mélangé de verre pilé et de tessons, ou mordaient des feuilles de cactus dont les épines leur traversaient les joues. J'ai gardé longtemps plusieurs de ces feuilles épaisses et dures comme des semelles de botte qui portaient, découpées à l'emporte-pièce, l'empreinte des dénis de ces étranges ijastronomes.

ni ïiMsiK i:t tuni^ifns

» ClKicim, en dévorant sa dé^^oûtanlc pâliiro, imilail le cri d'un animal, ([ni le rugissement du lion, (|in le silllemenl de la vipère, (|ni le renâclement du chameau, ou ])oussait des cris inarticulés, spasmes de l'extase, échappements de riiallucinalion , ap[)els aux visions inconnues, perceptibles [)our le croyant seul (1).

» Les plus fervents se couchaient sur des lits de hraise connue sur des lits de roses; et dans cette position de Guatimozin, leur visage s'illuminait d'une ineffable expression de volupté céleste qui rappelait l'expression des martyrs chrétiens dans les tableaux des grands maîtres.

» Un de ces fanatiques, âgé à peine d'une vingtaine d'années , s'avança jusqu'à l'endroit où nous étions assis, et de l'air le plus tranquille du monde, tout en dodelinant sa tête alourdie par un hébétement de béatitude, il se posa sous les aisselles quatre mèches soufrées tout en feu et les promena lentement le long de chacun de ses bras; une forte odeur de chair grillée nous montait aux narines, et lui, souriant avec un sourire d'amoureuse langueur, marmottait à demi voix le nom d'Allah.

» Un autre, à moitié nu, sec, maigre et fauve, se frappait la poitrine d'une façon si rude, (ju'à chacjue coup il jaillissait un flot de sang; près de lui, un de ses compagnons sautait pieds nus sur des tranchants de yatagans.

» Les darboukas tonnaient sans interruption , les cris des femmes se succédaient d'instants en instants plus perçants,

(1) D'aulres sectes de l'intérieur de l'Afrique poussent les mêmes cris dans raccomplissement de leurs cérémonies religieuses.

luCKs. M0I.I1U. rsu'.ES l'.r r.oiTrMKS mt,

plus ijjrêlcs , plus clicvrolrs (|ii(* j;mi:iis , dr'p.iss.'iiil vu ariiil«'' l;i clianlciclli' des jiliis Mi'.'rcs nioImh^, il n'v ;iv;iil plij> un seul Uvw (IcIhxiI , Ions sr nniiaicnl (''|Mh'|)ti>|ii«Miii'iil (l;itis un idcMix ni(''l.iu;j:(î de d(''hris impurs comnir d«'s rm^uds dr s<»rp<Mils (pii S(» lordciil sur un luMiicr. Je I;ui5b»u:5 llniin mc^ ^cu\, fali{j;ués et Irouhlés, sur n; uionslrucux rauias de lêles, de [(U'scs vX de UKMulu'es (Irsordoimés , foiu'unllaiil dan- li poussière el la fumée, lorsipTil se lit à ruiic <1(!S porles uu niouveuienl (pii aunonrait un nouvel ê[Msode à ce sauvage poème.

» Deux Arabes entrèrent dans la cour, traînant par l(.'S eorues un moidon (pii résistait beaucoup et arc-houtait désespérément ses pattes contre terre pour ne |)as avancer. Un eut dit qu'il pressentait son sort; son grand u'il bleu pâle, fou de terreur, se dilatait prodigieusement et jetait à l'entour des regards vitrés (pii n'y voyaient pas; ses narines camuses distillaient une mousse sanguinolente, et tout son corps trend)lait comme la feuille; quoi(iuc personne ne l'eût toucbé, il était déjà mort, pour ainsi dire.

» A la vue du mouton , une clameur assourdissante , un hourra frénétiijue sprlit de toutes ces poitrines, où il ne semblait devoir plus rester que le souffle; un pareil hurlement doit jaillir d'une fosse aux ours où il tombe un homme.

» Les Aïssaoua se jetèrent sur la pauvre bêle, la renversèrent, et, pendant que les uns lui maintenaient les pattes, malgré ses tressaillements et ses faibles ruades d'agonie, les autres lui déchiraient le ventre à belles dents , mâchaient ses

17G TIINISIK I:T tunisiens

cnlraillcs |)arini les touffes de laine. (^eu\-ci liraient à eux, comme font les oiseaux carnassiers sur les charognes, un long filament de boyau , qu'ils avalaient à mesure ; ceux-là [liongeaicnl leur tête dans la carcasse effondrée, mordant le cœur, le loie ou les poumons. Le mouton ne lut bientôt (]u'une boue sanglante, un land)eau informe (|ue ces bêtes féroces se disputaient entre elles avec un acharnement que des hyènes et des loups n'y auraient certes pas mis.

» A la fin, ivres de ce repas de Lestrigons, fatigués des délires de cette nuit orgiaque, les Aïssaoua tombèrent lourdement rà el là, et s'endormirent d'un sommeil inerte. »

Gomme on le voit, ces scènes sont profondément écœurantes. Elles laissent l'impression d'un affreux cauchemar, dont on ne peut chasser la terrifiante vision.

Le Turc et T Arabe.

Il estmne anecdote qui nous fut racontée un soir à Sousse par un de nos hôtes, Mohamed, et (jui nous a fort divertis. Elle nous montre tout un côté intéressant de cette vie orientale et nous fait voir la différence existant entre le Turc et l'Arabe.

Après avoir pris le café, ce merveilleux café qui nous enchante toujours , notre hôte croisant ses mains sur son ventre nous fit le récit suivant :

K — Au temps du sultan Soliman , il y avait à Stamboul

RACES, M()i:i K:^, l^AiiK> KT COUTllMKS 177

iiiic ariin'c iiivinrihic. Ah! r'r\:\\\ un Iciiips {glorieux, celui (le l;i plus L^nuiih* |Mii.ss;iii(r de I |>l.uii. \,vs rois d'Ocridnnt sollicilaiciil l'aiiiilir du padisrliah Soliman; ils lui criNoyaiciil (l(\s vaisseaux rhargés dos producliorr^ les plus raros . d<'s (HollVs les plus |)réci(Miscs , pour ohleini de lui utk; inar(|ue de syinpalliie dont ils se montraient honorés, et il n'y avait pas un des vizirs du sidlan (pii ne se crût au-dessus du plus grand des souverains inlidèles.

» Dans ces heureux temps , le Turc avait le droit de relever sa moustache et de souiller son iniporlancc, car d était considéré comme le premier soldat du monde. L'Arahe avait la science en partage : tous deux dominaient, l'un par la force , l'autre par le savoir.

» L'orgueil et la paresse ont dévoré ces fruits savoureux ; les hommes sont ainsi faits : les succès les enivrent ; dans leur enivrement , ils se livrent au plaisir, et le plaisir les énerve.

» Un arbre porte de bons fruits tant qu'il reçoit des soins de culture intelligente; mais s'il est abandonné à lui-même, il revient promptement à l'état sauvage.

» Nous ressemblons à cet arbre; chacun doit donc travailler, et travailler sans relâche à perfectionner son intelligence, sous peine de voir s'éteindre son esprit et de ne plus rencontrer d'autre perspective que le dévorant ennui.

» Je vais vous en donner la preuve ; prêtez-moi donc votre attention, bomme qui m'écoutez.

» A ces paroles de notre hôte, il se fit un mouvement. Chacun s'agita, se moucha, toussa, cracha, comme pour

n'avoir plus à s'occuper de ces dr'Uiils (|u'exi;,'e le soin de noire iiiiséraMe liuii):inil(' , el |)(niv()ir se; recueillir ensuite plus C()in])lèleinenl aliii (renlendre le récit de Mohamed <|ui commença ainsi :

» — Il y avait autrefois à Damas un homme (|ui avait fait , dit-on , une petite fortune dans le commerce du café de l'Yémen. Il se nommait Kara-Bouschenack ; ce nom seul indique que celui qui le portait était originaire d'une autre contrée que celle où il s'était fixé.

» Kara-Bouschenack jiortait une barhe qui lui descendait jusqu'à la ceinture, et il avait un nez recourbé et pointu (jui ressemblait au bec du grand aigle noir. De chaque côté de ce nez remarquable brillait un œil noir, profond , perçant el d'iMi éclat si vif que personne n'osait regarder Bouschenack en face, et que l'on comparaît ses yeux aux escarlioucles qui étoilent les aigrettes du sultan.

» Les enfants tremblaient en passant auprès de Bouschenack, qui était toujours seul , ne parlait à personne, et vivait en célibataire, contrairement aux prescriptions des lois du Prophète, retiré dans une maison, où il n'admettait pas une âme, à l'exception de ses serviteurs, aussi peu communicatifs que leur maître.

» On racontait tout bas d'étranges choses sur Bouschenack; on l'accusait d'avoir des entreliens avec le diable, de savoir faire l'or, science damnable puisiju'il n'en faisait pas profiter ses concitoyens , el l'on débitait sur son compte mille histoires plus absurdes les unes que les autres.

» Les plus crédules et les plus sots, l'un ne va guère

IIACKS. MoLins, 11SA(;KS KT COITI'MKS 181

sans l'aiilro, alliriiiai«'iil (|ii'il rlail Ir Jialili; îiirino «l <|U0 (•(Mi\ (|iii !•' rciiconlrairnl le soir vovaiml ses veux «''Inii^zcs piijjclcr dr> ra^oiib inlciKsci (|iii illiiiuiiiait'iil Ir ^ul tinvaiil lui.

» Les (Ic'inoiis Icis (|ii(' IloiiscluMiack sont inalliriirciiscriKînl ranvs ; on rcncoiilic plus lacilenicuil des ânes : n'i^^anle/.-vous los uns les autres, et vous serez convaincus de celle vérité.... Kara-nouschenack était un lioniine comme vous el moi; seulement, son existence nu s'était point écoulée (Jans la satisfaction des appétits grossiers et dans roisivelé sans rien voir au delà.

» Il avait voyagé dans Tlndoustan et avait appris à con^ sulter le grand livre de la nature , qui lui avait révélé bien des mystères. Son regard perçant était celui du savant qui cherche la cause des choses ; le feu dont il brillait , celui du génie qu'il s'était assimilé.

» A Tépoque où Kara-Bouschenack défrayait l'oisive curiosité des habitants de Tunis, cette ville était gouvernée par un pacha dont la volonté n'avait jamais rencontré d'obstacle. Dieu l'avait comblé de ses faveurs; mais, comme il n'avait pas su les employer utilement, il était promptement arrivé à la satiété , le plus grand des maux qui puissent affliger un mortel.

» — Que ferai-je aujourd'hui? demandait invariablement à son réveil le pacha Kurchill à son vizir Mourzouck, chef du sérail et le plus intime de ses confidents.

» — Seigneur, tout ce qui plaira à Votre Altesse, répondait aussi invariablement Mourzouck. Dieu n'ayant pas mis

18i TUMSIK ET TUNISIENS

(le l»()riir> a Nuire j)m:5ban(u , l<jus >us <Il\sii^ |M'ii\eiil cire Inriiiiili's ri salisfails ofi iiiciik! Icmps.

'» — lA c'csl l;i (•(» i{iii MIC (|('sulc, Moiirzoïick : ciir je ne >ais ce (|iiL' j(j pourrais sduIkuIlt maiiilciiaiiL ri vr, <|Ui |i(HHTail inc ilislraire de iikid êleriiel ennui. Les mets les plus savoureux paraissent insipides à mon palais l»lasé; les fêles nie faligucnl; la soumission de uics sujets m'irrile; la chasse n'cxcile plus mon ardeur; les jeux m'ennuient; la promenade m'excède. J'ai tant usé de toutes choses, les résultats sont si prévus, qu'en vérité je ne vois rien qui mérite la peine quon se dérange pour l'oblenir. J'aime autant m'ennuyer ici (ju'aillcurs.

» En achevant celle phrase, le pacha étendit les bras et se mit à bâiller démesurément comme pour appuyer ses dires d'un inconteslahle témoignage.

» — N'as-tu pas, ù Mourzouck , mon frère, ajouta-t-il, une idée assez neuve pour éveiller en moi un besoin ou un désir non satisfait encore?

» — Seigneur, réj)on(lil le vizir, vous avez bu à la coupe de toutes les félicités humaines; vos volontés s'exécutent comme celles de Dieu , dont vous êtes une émanation directe. Le destin dont vous vous plaignez ferait envie, sils osaient porter leurs regards à une telle hauleur, à tous vos sujets. 11 n'en est pas un (jui ne jure par votre félicité et qui ne donnât la moilié de son existence pour passer Tautre dans une condition égale à celle de Votre Altesse.

)> — Tu le crois, Mourzouck ?

» — Je l'atteste, par le Prophète!

IIACKS, MiH.IUS. I!SA(;KS Ki (X)IJriJIIK.S in.i

» - Mil Ilicii , ils soiil shipitirs; mes siiji'ls: coiivieiis-rii, M()iii/(Mi('k !

•> li<' vi/ir, ainsi ii)l(M*|H'lh'', roiiipril \v i|;m;;i'r (|iril riicoiirait à ('(Kilicdin' son siT/nciir mi à r.'ijmniiivpr ''fi iirn* inalinc aussi «Iclicalc. Aussi, ajuvs sV.lhî grallu I on^illc comme |M)ur l'aliv jaillir uni; idn; de snn cerveau , il tourna la dillicultê et n'pondit :

» — Un seul des snjels de \ olre Altesse; diffère peutêtre des autres en ce (|ui concerne voln^ héalilude, Seigneur.

» — Ali! ah! l(M|iiel ? demanda h^ pacha (^n se soulevant sur son coude. Je ne serais pas fâché de connailn; riiomme qui dédai<ïne les délices de la puissance souveraine. Fais-le chercher, Mourzouck, qu'on me l'amène et que j'a[)prennc de lui ipielle est la i)lénitude Mwn bonheur assez ;j:rand pour placer celui qui le possède au-dessus de moi-même, car il est réellement au-dessus de moi celui qui ne m'envie point.

» Le pacha Kurchill parut non seulement stimulé par une curiosité peu ordinaire chez lui , mais son orgueil sembla froissé par ce que venait de lui dire Mourzouck.

» — Ne pas envier ma fortune ! répétait-il d'une voix qui s'élevait au diapason de celle du lion; va me chercher ce fou ou ce mécréant : il est l'un ou l'autre. Tu m'entends, vizir?

» — Seigneur, votre volonté sera faite , répondit celui-ci en faisant les génuflexions les plus humbles et les plus soumises.

» — C'est que, voyez-vous, ajouta Ben-Baghdad, les grands

(Je la lorrc ne sont jamais assez parfaits pour (pie «eux qui les scrvciil n'aicnl à se délier de riiiliinilr (pi'ils |)araisscnt leur accorder. Mourzoïick , Um[ hahile qu'il fût , avait donc eoininis une imprudence ; il pensait avoir présenté au pacha lin rayon de miel, et c'était du vinaigre ipi'il lui avait servi en lui disant nu'un homme osait ne se soucier ni de sa f fortune, ni de sa puissance.

» Pauvre Mourzouck! ses somptueux vêtements, les douces paroles (jui charmaient ses oreilles ne lui faisaient jamais perdre de vue la distance qui le séparait du pacha , lors même (|ue celui-ci le nommait son frère : tant il est vrai que la servitude la plus dorée est toujours la servitude, et qu'un maître le moins capricieux de tous est difficile à satisfaire. Qu'est-ce donc quand il est pacha, et pacha ennuyé!

» — Seigneur, se hasarda à dire le vizir lorsque Kurchill eut cessé de faire entendre sa grosse voix, me permettrezvous, à moi votre esclave dévoué, de vous présenter une simple observation avant d'exécuter Tordre que vous me donnez?

» — Laquelle? gronda Kurchill.

» — Je voudrais soumettre à Votre Altesse une idée qui me parait ingénieuse pour amener à vous l'homme qui a si justement éveillé votre colère.

» — Pas tant de préambules; parle et hâte-toi.

» — Eh bien. Seigneur, votre désir est un ordre, votre volonté ne saurait rencontrer d'obstacle; mais lorsque, de gré ou de force, cet individu aura été amené en votre auguste présence , quand vous aurez exercé contre lui votre juste

IIACKS. MiillKS, lISAOt^S KT COI TIJMKS 485

courroux. (|u;iii*i vous lui aun*/ int>iiu> fait traiiclitT la U'U* , ce (|u'il Miciilr, je le n'coiiuais , j|u'aun»z-vous fait do plus (|ii(» cv (|U(' viMis pouvrz faire cliaiiuc j(»ur ? Voire ciiiiui , lirlas I en scra-l il unuris accaManl ?

» — Il est vrai, M(Mir/ourk ; mais uia souveraine puissance méconnue veni (|U(- l'impudence de cet homme soil chàliée el (|U(', puiMpril n'appn'ni; p.i> ninii hoidieur, il recoiuiaisse du moins mon autorité.

» — A Dieu ne plaise «pi il entre dans ma pensée de ramoindrir, Sei'i^neur, et le Pro|)lièl(' iiTol lémoin «|u il n'est pas un de vos serviteurs aussi jaloux (|U(? moi de faire respecter la puissance de Votre Altesse; mais voici comment, sans la compromettre, je voudrais arriver au but (pie vous souhaitez, en méritant encore par la mansuétude l'admiralion de votre peuple.

» — Continue, Mourzouck , dit le pacha, dont la voix commençait à prendre des inflexions moins courroucées.

» — Je connais, Seigneur, la demeure de cet homme à qui le pouvoir souverain n'impose point; mais user envers lui d'autorité et de rigueur sans qu'aucun motif paraisse justifier de telles mesures , c'est contrevenir aux prescriptions les plus élémentaires de la loi. L'habitation de tous les serviteurs du Prophète est inviolable; mais, pour prendre les rats, il suffit d'un appât qui les attire hors de leur retraite.

» — Pas tant de métaphores, Mourzouck, arrive au fait.

» La voix du pacha reprenait ses inflexions les plus dures; aussi le vizir redoubla-t-il de flatterie et de soumission.

» — Voici ce à quoi j'ai songé, réphqua-t-il ; Votre Altesse

fH« TfM^IK Ki K NISIK.NS

va juj^MT si riinai,^iii;ili(Mi de son serviteur ii"<'sl pas fertile lors(|iril s'nr^nl de voire service et de votre gloire. Si Dieu avait voulu (|ue je fusse |jaclia de Tunis et (|uc je désirasse comiaitre llKuiiine en (|neslion, je rassciidderais mes gardes, nies arnautes, ma nmsi(|ue; je sortirais en grande |»om|)e , escorté de mes courtisans, et je [)asserais dans le (|uarlier et devant la maison de ce personnage à l'heure où chacun a I habitude d être rentré chez soi. Je présume (jue le bruit de la rue, la nouveauté d'un aussi auguste spectacle attireraient cet homme sur le seuil de sa porte, et que nous verrions sur les leurs tous les sujets de Votre Altesse, auxquels cette promenade inusitée ferait comprendre que le pacha de Tunis veille; de plus, elle occuperait l'imagination et il est bon d'occuper l'imagination des peuples de choses de cette nature, afin (ju'ils en laissent de plus sérieuses de côté.

» Si la maison (jui est le but de votre sortie nocturne demeure close , vous aurez le droit de vous renseigner sur celui (|ui l'habite ; ce point de départ est légal , plausible et vous conduira naturellement à interroger notre individu et à savoir de lui-môme ce que vous tenez à connaître.

» — Ton idée me paraît ingénieuse, Mourzouck; tu vas donc donner des ordres pour que tout mon monde soit prêt à me suivre des que la nuit sera complètement tombée.

» — Le but apparent que nous donnerons à cette promenade , ajouta le pacha . sera celui d'une visite à la mosquée de Sidi-Abd-el-Moumen, située dans le quartier que nous devons parcourir.

» — Tout sera prêt au moment voulu , Seigneur.

UACKS, NiH-.IIHs. ISM'.VS Kl (:OlJIUMf:S !»7

» Kii (lisant r<»s mois, Mmimuick s<^ pro^trrna , laina h; has (Ir la rohe du [laclia en .s estimant Immiitiix d'avoir donin* iHH' uUv il rc inailrc rniiii\«'' . i|iii , par inaiiièru de |»assetenips cl piMir savoir i|iii>l ;,'rnn* de dislrarljori |mmiI prorjirer le i'ha<^iiii de Noir ('nii|Mi' la Iric d un servilein |M.iur le<|Mel on croit éprouver (|ue|(|ue allaclieinent , aurait hien pu faire Iraiiclier celle dt» son vizir.

» Le SOU" Nciiu , ce (pu a\ail de i (»ii\rnu entre Kurclull |

et son ministre fut ponctuellement exécuté.

» Le [>aclia , préeédé d(» sa musi(pie , enlrniré de sa cour, suivi de ses arnaules, accom|)ai,Mie de ses gardes portant des torches pour éclairer la marche, traversa le ([uarlier où demeurait l\ara-Bouschenack , 1 homme à la lun^^ue barbe.

» Sur le parcours de rim[)0sant cortège, chacun se plaçait sur le seuil de sa demeure , attiré par le son de la grosse caisse et par la clarté des torches. Les femmes mêmes , voilées et groupées sur les terrasses, voulaient jouir du spectacle inusité que Kurchill olïrail gratuitement à son peuple, car c'est le peuple ordinairement (jui solde les fêles données par les souverains.

» Ainsi que l'avait prévu l'ingénieux Mourzouck, une seule maison demeura fermée : c'était celle de Ihomme à la longue barbe ; cependant , par les interstices de la porte , on y apercevait de la lumière et on voyait qu'elle était habitée.

» C'était ce qu'espérait le pacha Kurchill, qui, s'arrétant subitement devant celle habitation , demanda où était son propriétaire.

» On lui répondit qu'il était chez lui ; alors le pacha donna

l'onln» (!<• lra|>|M'r ii l;i porte et d'informer le possesseur (Je celle demeure silencieuse cpie le paclia r;illcnd:iil dans la nie cl dcsirail lui parler.

D Après un temps assez long, |)en(lant lequcd les commentaires les plus malveillants s'exerçaient aux df'pens du paisil)le Kara-Boiisclienack , et (pie la foule, — les foules sont généralement malveillantes. — allendait, espérant (ju'il serait au moins liàtonné, sinon écorclié ou égorgé, la porte s'ouvrit enfin et laissa voir dans son encadrement éclairé l'homme à la longue harbe, qui venait d'un pas mesuré s'informer de ce que le pacha voulait de lui.

» — Que désire Votre Seigneurie? lui demanda-t-il , et pounpioi vient-elle ainsi troubler mes plus douces jouissances el me faire perdre un temps [irécieux?

» Pour la première fois de sa vie peut-être , Kurchill parut troublé et fort embarrassé de répondre à une interpellation formulée sans les ménagements de langage auxquels il était habitué, et par un homme qui se plaignait d'être dérangé par sa présence que tant d'autres eussent ambitionnée comme la plus haute faveur.

» — .le regrette, dit le pacha, ipie mon désir de connaître le motif du silence qui règne dans ta maison le contrarie, lorsque la joie que cause ma présence parait animer les autres; si ma sollicitude l'occasionne (juelque dommage, je suis tout disposé à le réparer.

» L'homme à la longue barbe secoua la tête et ne put réprimer un sourire (|ui exprimait le doute railleur plutôt que la satisfaction, el, répondant au pacha, il affirma prompte-

UACES, MOF.ims, USAGES ET COUT (MES 189

iiiciil (|nf' Inii.s les Irrsur.^ ilonl il (Ii>|)(»>.iil ih- louvaieiil lui ôlro (r.'Ulcuiic iililiU'.

» - (loiniiKMil ! iniiiiiiiira Ir jjacli.i surpris, iio piiis-jf» donc alisoliiinciil iicii |)niir Inn bonlmiir?

» — Non , Scij^qKuir, cl vous venez de me causer un tort considêrciljje.

» h]x|)li<|Uc-loi , ri'piil Kiirrliill ; car, ()ar la harlu; du

Prophi'le , je ne le comprends [)as.

» — SiMiriK'ur. rêpliipia Ivara-Housclienack , an moment où vous m'avez arrachr à mon orcupalion , je voya^^eais dans la lune

>> — Allah ! murmurèn^nl on sourdine (luelijucs voix , cel homme est réellement le démon.

» Sans accorder la moindre inlenlion à celle interruplion, Bouschenack conlinua :

» — Oui, Seigneur, je voyageais dans la lune et je suivais une de ses évolutions qui ne se produisent qu'à de longs et rares intervalles ; il ne m'était sans doute donné que d'en constater une seule pendant le cours de ma carrière ; vous voyez donc que le tort que vous me causez est irréparable, car je n'ai point la folle espérance de retrouver la conjonction qui se produisait tout à l'heure.

» Le pacha paraissait soucieux et ne se hâtait point de parler, tandis que les regards des courtisans et de la foule se portaient alternativement sur lui et sur l'homme à la longue barbe, qui semblait plus désireux de rentrer chez lui que de jouir de la présence du maître de Tunis ; mais celui-ci lui dit tout à coup avec de caressantes inflexions de voix :

19(1 TUNISIR ET TUNISIENS

» — Eiïcndi, mon ;uni . ne piiis-jc l'aidor, du moins, dans les d(*penses (|uc ni'ccssilcnl les éludes, et ne pourrais-lu me perincUre de voya^^er aussi un peu avec loi dans la lune, moi (jui me trouve si fatigué et si ennuyé de fouler la terre où nous sommes ?

» — Je n'y vois aucun inconvénient, répondit l'homme à la longue barbe, et si vous voulez entrer seul chez moi, je vous ferai voir assurément des choses que vos courtisans ne sauraient vous montrer.

» Kurchill ne se le fit pas répéter; il mit pied à terre avec une ardeur juvénile, laissa les grands, les arnaules, les gardes, la musique et la foule se morfondre à la porte de la maison mystérieuse, où il entra en s'appuyant familièrement sur le bras de Kara-Bouschenack.

» Ce que vit Kurchill, je ne saurais le dire, mais il sortit transformé de la demeure de l'efTendi; il avait bu à la coupe enchantée de la science, la seule qui laisse l'homme insatiable en lui procurant de sublimes jouissances. Dès lors, le pacha revint souvent dans la maison de Kara-Bouschenack, qui fut le compagnon et l'ami de Kurchill à un degré plus élevé que Mourzouck, car le savant ne s'abaissa jamais à flatter le souverain , devenu meilleur et plus heureux : tant il est vrai que le savoir réjouit l'existence, lui enlève son uniformité, soulage ses ennuis et améliore le cœur.

» Mourzouck fut un peu jaloux du savant; puis, comme Kurchill combla son vizir des biens périssaides , les seuls que celui-ci pût apprécier, il cessa d'envier Bouschenack qui, depuis la nuit où il avait reçu la première visite du pacha.

iiACKs, M(n:i;us, iîsa(;rs trr roiTr^ns 4»i

lui s.ilin' |>:ir Ions les li.ilnlarils rominr Kiiicliill liii-mômc : (H) se proslrniiul sur sou passait* «u liaisaiil le has do Ka rohc .î IV'Lial «le rcllr d'un saint, (le ii'i't.iil (loue plus le (liahlo. "

Non sculiMiKMil on us<', mais (Ui ahusc du café en Tunisie, conuno d'ailleurs dans loul J'Orienl.

« Lo café, disent les Orienlaux, csl la hoisson d(! I)ieii, la source (1(^ la vie, inv(»ntêe par l'ani^M' (Jaluiel pour n'-lahlir la sanh' du Proplièle. »

Du reste, Itmle ptM'sonnc élrangèrc «pii entre dans la demeure d'un Tunisien , est certaiuiî de se voir offrir le café dès ipielle a franchi le seuil ih; la demeure. Cela est entré dans les nueurs de l'Orient.

Les Cafés.

Sans les cafés que deviendraient les indigènes des villes tunisiennes. Cependant, dans la plupart d'entre eux , il n'y a pas grand luxe.

Ce sont simplement de vastes salles blanchies à la chaux avec des banquettes circulaires et des nattes.

Mais ce qu'il faut noter surtout, c'est que dans le plus modeste café, la bienséance et la gravité polie ne cessent d'y régner. On bavarde, on fume, on rit, on cause, et tout cela avec bon Ion , sans bruit.

La paisible monotonie n'est guère rompue que par des

(léclanialours, des improvisateurs populaires ou dos musiciens amhulanls.

La pn'|)aralion du ('afé est toul ;i fait élôinciitairc et le matériel n'est ni coûteux ni luxueux. Il se compose d'une caisse à deux compartiments renfermant du café finement réduit en poudre , et du sucre pilé , et d'un réchaud plein de braise. La préparation du café se fait de la façon suivante :

Le cafetier prend une petite mesure en fer-blanc, fixée au bout d'une longue manette (1) en bois; il la remplit d'eau, y verse une pincée de café, une mesure de sucre, et la pose sur la liraise. Le tout bout en un clin d'œil , on verse alors dans une tasse et en moins de deux minutes le consommateur est servi.

J'ai dit qu'il y a des nattes. Ces nattes sont faites pour se coucher ou s'asseoir. C'est ainsi que s'accomplit la parole du prophète Mahomet :

« On est mieux assis que debout, couché qu'assis, mort que couché. »

Les moindres villages sont pourvus de quelques cafés et les villes en ont un grand nombre.

Les Fondouks.

Les Fondouks , qui ressemblent aux caravansérails turcs et aux khans persans sont de grandes hôtelleries arabes ,

{{) Manche en bois rond.

iiACKs. Mor.diis. rsA(;Ks kt couti mf.s m

<|tii S(M'V(Mil aux liniiiiiu's et aux ïiéUts, Ils .sont onliiiairciiieiit Tortnc's par une ^j^ramli* cour (|u'(Mnin)iiiM*nl des cliarnhn's basses.

C'osl le soir (ju'il laiil \(>ir laiiiuialioii (|ui règne dans les ftm(li)uLs oriliiiairt'uienl déserls pciidaul 1<î jour.

La cour esl alors occupée par une masse danicnaux divers, mulets, ânes, cliaincaux, etc., (jui s'y entassent et les clianihres sont envahies par les conducteurs et les personnages de la caravane. Cela ne inanipie pas de pittorcsipuî ; mais la saleté y règne en maîtresse et un Euro[)éen s'empresse de faire dresser une tente à (|uel(|nc distance, tant il esl vivement dégoûté. 11 faut dire ([ue le pavement des chambres est une chose complètement inconnue.

Le seul agrément i]ue [)uisse trouver un Européen dans les Fondoulis , c'est qu'on y boit d'excellent café maure.

Les bains.

L'usage des bains est très développé en Tunisie. (7est une pratique très hygiénique et très salutaire dans ces pays Orientaux.

La coutume orientale , on le sait , ne permet pas la réunion des deux sexes sous un même toit, à propos du bain. Aussi les femmes vont-elles au bain de une heure à sept heures du soir et les hommes de huit heures du soir au lendemain à midi.

l'ji TLMSIE ET TUNISIENS

Les femmes indi^M-nes aiment à aller an hani.

!/• pliis souvrnl ces liains de fennnes smit inslallés 1res S()ni|)liieus(;menl. Ce sont pour ainsi dire de vi'rilaMes salons de conversations.

On sait ([n'il existe nn certain nombre de sources d'eau chaude qui jaillissent du sol de la Régence. Ces bains là sont moins luxueusement installés. Les indigènes ne tiennent (|u"à user de leurs vertus curatives. Ils plantent leurs tentes près du Hammam et font ainsi une véritable ville d'eau diuil les maisons sont mobiles et changent avec les baigneurs.

L'intérieur du Hammam est Ircs modeste mais suffisant.

11 se compose de deux pièces :

Dans l'une se trouve un bassin d'où sort la source d'eau jaillissante; l'autre pièce est garnie tout autour de tentures, derrière lesquelles les baigneurs et les baigneuses vont se reposer à leur sortie de la piscine.

Les Notaires.

Les notaires sont très nombreux en Tunisie et forment une classe vraiment curieuse.

Ils sont nommés par le Bey sur la proposition du cliard (1) ou d'autres fonctionnaires importants.

Dans la capitale, on les prend de préférence parmi les anciens élèves de la grande mosquée, gens très instruits, au

(1) Tribunal religieux.

lUCKS, MOI.IUS. ISACKS KT (.(UTIMKS «97

(lin' (hi |KMi|>l(\ ciir on leur ;i fait (•(irnrmMilcr Arislole et !(• (loraii |)(Mi(laiil de l()ii;^ii(îs aniurs, éludes iiiiporlaiiles pour lin iiotain* liii)isi(Mi.

Lr iioinlu'f des nolain's est liniil<*; ils ne dorincrU d'aiilrcs ijaraiilips (|ii(» ('elles d Une iinnno répiilalinn arijuisr».

Va\ |»ri»\iiice, ils olilieiinenl leur lire\el .>iji la proposilinri des cadis.

Ces notaires ress(M]d>l(Mil à des marchands, car ils snnl accroupis, eux aussi, dans des logeltes ipii servent a la fois d'éclio|)pes, d'alidiers, d'écoles, de ina;^'asins on d'études. Ils font sémillant de liavailler sérieusement, et ils sont respectés; n ont-ils pas, en effet, Tair vénérable avec leur léle soigneusement enlurliannée, leur liarhc grisonnante, leur air réfléchi en couvrant (avec la patience orientale) de caractères arabes de longues feuilles de papier étroit?

Ils n'ont aucun meuble dans leurs logettes, si ce n'est qu'un petit coffret reposant avec le notaire sur la natte jaune qui lui sert de tapis.

Beaucoup de notaires se font attacher à de grands établissements publics comme le Dar-el-Geld, la monnaie; d'autres, qui ne travaillent pas beaucoup, mais qui veulent vivre cependant à leur aise, fabriquent de faux documents qu'ils font payer fort chers.

Page 1