‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 118 sur 163 · Le Monténégro, Paris · texte numérisé non relu

Le Monténégro, Paris

dont le nom demeure si noblement uni à l’histoire du Tsernogore sous le règne du prince Daniel, pour que nous tentions de reprendre après ces écrivains distingués un récit fait par eux beaucoup mieux que nous ne pourrions espérer de le faire. Sur un seul point il nous serait possible de produire des documents nouveaux ; c’est relativement aux rapports du vladika Pierre Ier avec le maréchal Marmont, gouverneur de la Dalmalie, rapports que le maréchal a retracés dans ses Mémoires avec son inexactitude habituelle et sur lesquels il existe de curieux souvenirs de l’évêque de Tsernogore, jusqu’à présent inconnus en France. Mais cette partie de l’histoire monténégrine n’intéresse qu’ indirectement l’objet que nous nous sommes proposé dans notre livre. Nous la réserverons donc pour l’étude que nous comptons faire un jour sur les relations de la France avec les populations chrétiennes de l'Orient pendant les guerres de la République et de l’Empire.

Constatons seulement ce fait important pour la thèse dont nous avons entrepris la démonstration, que dans l'intervalle de cinquante-quatre ans que nous venons d’indiquer l’indépendance absolue et sans réserves de la principauté du Monténégro ne semble avoir un seul instant fait question pour personne. L’Autriche en 1806, 1820, 1838 et 1841; la Russie en 1804, 1806 1814 et 1823; la France en 1808, enfin l’Angleterre elle-même en 1813, ont négocié et traité avec cette principauté comme avec un état en pleine possession de sa souveraineté et ne dépendant de personne à titre de sujétion ou de vasselage.

Quant à la Porte Ottomane, dans les derniers temps du règne de Pierre Ier et pendant celui de Pierre II, elle a plusieurs fois encore essayé d’asservir le Tsernogore. Mais c’était toujours comme une conquête nouvelle, pour se débarrasser d’un voisinage incommode et menaçant, non pour réduire à l’obéissance une province révoltée. Depuis le firman de Sélim jusqu’à l’année 1853 nous ne rencontrons aucun acte officiel où la Turquie ait argué du traité de Sistova pour déclarer les Monténégrins ses sujets. La Montagne-Noire n’est point mentionnée dans l’interminable série de titres que le Sultan inscrit en tète de ses hatti-schérifs et de ses hatti-houmayouns, et dans lesquels il cite comme encore en sa possession la Grèce, Alger, la Circassie, la Géorgie et la Crimée. Bien plus, à la suite des différentes luttes engagées sous le règne de Pierre II entre les Ottomans et les Monténégrins, plusieurs actes diplomatiques ont confirmé de la part de la Sublime Porte, dans les termes les plus formels, l’indépendance entière que le Sultan Sélim avait le premier reconnue.

Que lisons-nous, en effet, dans l’article 5 d’un traité signé le 30 octobre 1830 à Tsettinié, entre le vladika Pierre et les plénipotentiaires des vizirs de Bosnie et d’Herzegovine?

« Il y aura paix perpétuelle entre le gouvernement indépendant du Monténégro, d’une part, et les pachaliks de Bosnie et d’Herzegovine, d'autre part. »

La convention pour règlement de frontières, signée à Raguse le 12/24 septembre 1842, sous la garantie de l’Autriche, débute ainsi :

* Sont venus à Raguse, et le vladika du Monténégro, Pierre Petrovitj Niégouschi, etle vizir de l’Herzegovine, Ali-Pacha Rizvanbegovitj, et s’étant réunis en présence de deux fonctionnaires de S. M. l'Empereur d’Autriche, M. le baron Paul Karl Pocner, impérial et royal capitaine circulaire de Raguse, et M. Gabriel Ivatchitj, capitaine circulaire de Cattaro, ils ont discouru sur les frontières entre Y indépendante Puissance du Monténégro etle pachalik d’Herzegovine. »

Les mêmes expressions se retrouvent en tête d’une convention additionnelle, signée par les mêmes contractants à Cattaro, le 9 novembre 1843 *.

Nous doutons que l’on puisse rencontrer une indépendance nationale appuyée et prouvée par des actes plus explicites et plus irréfragables.

Mais la Turquie ne se fait pas faute de démentir sa signature aussitôt qu’elle y voit son intérêt, en vertu du précepte inscrit dans le Coran : ■ La foi promise aux « infidèles par les vrais croyants n’est point obliga- « toire. »

Tous ceux qui connaissent l’orgueil et le fanatisme des Osmanlis n’auront pas besoin d’explication pour comprendre quelle haine implacable devait se nourrir dans leurs cœurs contre une poignée de chrétiens qui, libres derrière leurs montagnes, défiaient les assauts de l’islam, donnaient asile aux proscrits, secours aux opprimés, repoussaient le servage du Padischah, et

1. Voyez le texte complet de ces trois actes sous le n° XXII de nos Pièces justificatives.

poussaient l’insolence jusqu’à battre les troupes invincibles du successeur des khalifes.

Depuis qu’en croyant civiliser la Turquie nous avons eu l’imprévoyance de former à la discipline européenne ce peuple, aussi foncièrement barbare qu’au jour de sa première apparition, de mettre entre ses mains des canons, des fusils et des carabines Minié sortis de nos manufactures, un double fait s’ est produit en Orient. D’un côté, l’édifice vermoulu de l’Empire des Sultans n’a pu résister au contact de la civilisation chrétienne et à l’action des nouveaux principes qu’on voulait y introduire ; aussi le gouvernement de la Turquie est-il tombé dans un état de dissolution et d’anéantissement dont rien ne peut donner une idée suffisante. Mais en même temps le vieil esprit islamique, exaspéré par l’influence croissante des giaours , s’est replié sur luimême, a concentré ses forces et retrempé son fanatisme à la source première de son inspiration. Ce n’est plus Constantinople qui dirige aujourd’hui, comme au début de ce siècle, les masses musulmanes, c’est la Mecque qui est redevenue le centre vivant de la religion de Mahomet. C’est de là que partent ces zaouias, immenses associations secrètes qui embrassent le monde musulman tout entier, de l’Inde au Maroc et d’Aden au Bosphore, qui partout méditent et préparent le meurtre des chrétiens et le renouvellement du djihad ou de la guerre sacrée, qui ont dirigé l’insurrection des Indes et les massacres de Djeddah, de Candie, de Damas, du Liban, de la Bosnie, auxquelles sont affiliés tous les personnages importants de la Turquie, même ceux qui affectent les

dehors les plus européanisés. Reprenant, comme l’Antée de la fable, une vigueur nouvelle au contact de son berceau, l’islamisme a trouvé à sa disposition un instrument puissant que lui avait préparé l’Europe chrétienne dans l’armée turque, laquelle a certainement une organisation très-défectueuse, des officiers ignorants, qui manque d’administration et n’est ni payée, ni nourrie, ni vêtue, mais dont les soldats ont les vieilles qualités fanatiques des janissaires, supportent sans y succomber les plus incroyables privations, méprisent la mort qu’ils croient leur ouvrir le ciel, et savent aujourd’hui combattre en ligne à la manière de nos soldats en se servant de nos armes les plus perfectionnées. Maîtresse de cet instrument, formidable pour les populations chrétiennes du Levant, auxquelles personne ne s’est occupé de donner les mêmes ressources, le fanatisme islamique a cru ses beaux jours revenus et a projeté de redevenir conquérant. C’est ce que Chateaubriand avait aperçu d’un regard prophétique, lorsqu’il écrivait en 1828, aux premières tentatives faites pour exercer l’armée turque à l’européenne : « Depuis quand « l’apprentissage machinal des armes est-il la civilisa- « tion? C’est une faute énorme, c’est presque un crime « d’avoir initié les Turcs dans la science de notre tac- * tique : il faut baptiser les soldats qu’on discipline, à « moins qu’on ne veuille élever à dessein des destruc- « teurs de la société. »

La première conquête à faire pour les musulmans de la Turquie- est de redevenir, comme autrefois, les maîtres chez eux, où ils trouvent que les chrétiens

rayas ont pris trop de développements, et ceux d’Europe trop d’influence. Voilà la véritable et unique cause des massacres qui depuis quelque temps se renouvellent périodiquement chaque année dans une partie ou une autre des domaines du Sultan. Mais pour arriver à cette annulation politique des chrétiens de l’empire, protégés de l’Europe, il fallait avant tout écraser les quelques groupes de populations fidèles à la croix, qui, dans un état de pleine indépendance ou soumises seulement à un vasselage nominal, se trouvaient enclavées au milieu des provinces ottomanes et encourageaient de leur exemple les efforts et les aspirations de leurs frères. Deux populations surtout, aux deux extrémités opposées de la Turquie, fortes et florissantes dans la liberté, étaient par là même désignées, avant toutes les autres, aux tentatives de la haine musulmane : c’étaient les Slaves du Tsernogore

et les Maronites du Liban.

On sait par quels monstrueux complots et quels carnages les Turcs sont parvenus à anéantir la puissance militaire et la liberté des Maronites, œuvre que l’Europe, complice par son aveuglement volontaire, leur a laissé consommer définitivement, sous le prétexte de rétablir l’ordre après les massacres. La tâche a été plus difficile dans le Tsernogore, et, bien que réalisée en partie, n’est cependant pas encore allée aussi loin dans sa réussite.

C’est en 1853 qu’après une assez longue paix sous le règne du vladika Pierre II, les Turcs, profitant des désordres qui avaient marqué l’avénement du prince Da-

niel, saisirent le premier prétexte pour renouveler leurs anciennes tentatives de conquête sur le Monténégro. Le renégat croate Omer-Pacha, qui devait l’année suivante se faire une réputation dans l’Europe par sa campagne du Danube, conduisit une expédition nombreuse, et secondé par la trahison dans deux des districts monténégrins, fut au moment de réussir. Mais les difficultés qui devaient si peu de temps après amener la guerre de Crimée commençaient dès ce moment à se dessiner entre la Russie d’un côté et la France et l’Angleterre de l’autre. 11 convenait à la politique tortueuse que l’Autriche professe depuis soixante-dix ans en Orient, et dont le prince de Schwarzenberg était alors la vivante expression, de se réserver toujours les chances pour pécher en eau trouble au milieu du conflit qui se préparait, et de se créer des alliés en Orient. Espérant faire duTsernogore et de son jeune prince les instruments dociles de sa politique, le Cabinet de Vienne prit ce pays sous sa protection et envoya le comte de Linange à Constantinople pour exiger la conclusion d’un traité de paix et le maintien du statu quo ante bellum , demandes que soutint énergiquement l’Ambassadeur de France auprès de la Porte Ottomane et qui finirent par triompher.

Mieux avisés que les Grecs, les Monténégrins fermèrent l’oreille aux instigations des agents de la Russie, et pendant toute la durée de la guerre d’Orient se maintinrent dans l’observation de la plus stricte neutralité. Cette conduite aurait dù leur attirer les sympathies des Puissances alors en guerre avec le Tsar et

leur valoir quelques ménagements de la part de la Turquie. Cependant, lorsque les Conférences pour la conclusion de la paix se réunirent à Paris, le nom du Monténégro ayant été prononcé dans la séance dn 26 mars 1856, Aali-Pacha, plénipotentiaire de la Porte, démentant tous les actes solennels dont nous avons rapporté la teneur, se leva et déclara au nom de son gouvernement « que la Porte regardait le Monténégro comme partie intégrante de l’Empire Ottoman. » Il ajouta, il est vrai, * que la Sublime-Porte n’avait pas l’intention de changer l’état de choses actuel, » et ses deux déclarations furent inscrites au Protocole n° XV des Conférences *.

Malgré la seconde partie des allégations d’Aali-Pacha, dont les représentants des Puissances européennes avaient pris acte de la manière la plus solennelle, le prince Daniel, instruit par expérience de la déloyauté du gouvernement turc, comprit qu’un grave danger le menacerait désormais de ce côté, et que tôt ou tard la Porte revendiquerait par la voie des armes l’exercice d’une souveraineté dont elle avait si impudemment, sans aucun droit, proclamé la prétention à la face du monde civilisé. En conséquence, il protesta devant l’Europe contre le langage d’Aali, par un acte en date du 19/31 mai 18562, et il s’occupa de chercher un protecteur dans l’Occident.

Son choix fut bientôt fait. Les vues intéressées de la

1. Les extraits des Protocoles relatifs à cet iacident se trouvent dans nos Pièces justificatives, sous le n° XXII.

2. Voyez cette protestation au n° XXIII des Pièces justificatives.

Russie dans la question d’Orient avaient été percées à jour par les incidents préparatoires à la guerre, et son prestige venait de recevoir une atteinte funeste de la prise de Sébastopol. L’Autriche avait démasqué ellemême par sa conduite les véritables causes de la mission du comte de Linange, qui aurait pu faire un moment illusion aux Monténégrins. Pratiquant dans ce pays comme dans tant d’autres la vieille maxime divide ut imper es, cette Puissance, tandis qu’elle offrait sa main au prince Daniel, accueillait sur son territoire les conspirateurs qui avaient voulu empêcher l’accession de ce prince au trône, les établissait dans ses villes les plus voisines duTsernogore, les traitait avec une distinction toute particulière et s’efforcait par leur moyen d’entretenir constamment dans la principauté des dissensions intestines qui en entravaient le développement. Quant à l’Angleterre, elle s’était déclarée si hautement « la première puissance musulmane du monde, » et elle se montrait éprise d’un si ardent amour pour la Turquie, qu’aucune population chrétienne ne pouvait songer à briguer son appui. Restait la France, « qui seule combat pour une idée, » et à laquelle les traditions de sa politique ont valu un si glorieux renom de générosité dans tout l’univers, et particulièrement dans les contrées où vivent encore les souvenirs des Croisades.

C’est vers la France que le prince Daniel tourna ses regards. Au commencement de 1857, il vint en personne à Paris solliciter la protection de l’Empereur et remettre entre les mains du souverain qui préside aux destinées de notre pays les intérêts de ses sujets.

L’année suivante vit éclater les événements qu’avait prévus le prince du Tsernogore. Profitant des troubles de la Bosnie et de l’Herzegovine, un corps d’armée turc envahit sans déclaration de guerre le territoire monténégrin et reçut dans l’éclatante défaite de Grahovo le châtiment mérité de la violation du droit des gens '. Ce succès des chrétiens fut au moment d’amener une lutte terrible entre le Tsernogore et la Turquie. Le gouvernement de la Porte se hâta d’envoyer toutes ses troupes disponibles contre les vainqueurs de Grahovo. Mais la France intervint et menaça de jeter son épée dans la balance si les Turcs ne s’abstenaient pas immédiatement de toute hostilité contre le Monténégro. Une division navale, sous les ordres du contre-amiral Jurien de la Gravière, vint mouiller devant Antivari pour surveiller les mouvements des troupes ottomanes, et en même temps le Moniteur publia un long article dans lequel on lisait ces phrases significatives : < Sans « doute l’existence du Monténégro importe peu à « l’équilibre de l’Europe, mais quand les faibles invo- « quent le droit, il serait peu digne et peu généreux « de ne pas les écouter, et Sa Majesté, accueillant « avec intérêt l’exposé qui lui était fait des misères

1. On trouvera dans nos Pièces justificatives, sous le n° XXIV, le récit officiel du combat de Grahovo, rédigé par M. Delarue, secrétaire du prince Daniel, tel qu’il a paru dans le Moniteur, et le piesme composé sur la même action par l’un des vainqueurs, Mirko Petrovitj, président du Sénat et père du prince Nicolas actuellement régnant. La comparaison de ces deux pièces fera juger mieux que toutes réflexions par le lecteur quelle nature d’altérations le récit des événements subit en passant dans la poésie populaire.

« d’un peuple chrétien et des souffrances si longtemps « supportées par lui pour maintenir sa foi et sa natio-

* nalité, voulut bien lui promettre son appui dans la « mesure qui serait d'ailleurs compatible avec les « droits respectifs... On ne saurait s’empêcher de re- « gretter profondément que la Turquie, après les sa- « crifices que certaines Puissances se sont imposés « pour assurer son intégrité et son indépendance, se « laissât entraîner à porter elle-même atteinte à l’exis- « tence nationale d’un petit pays qui, dans sa faiblesse,

* en a appelé, lui aussi, aux diverses Puissances de « l’Europe. »

Le gouvernement impérial ne borna pas à cela les manifestations publiques de la protection qu’il accordait auTsernogore. Sur sa proposition, une commission européenne fut chargée de fixer les frontières de la Turquie et du Monténégro de manière à éviter de nouveaux conflits, et termina son travail en 1859. En outre, la même année, l’empereur Napoléon 111 tint sur les fonts de baptême l’unique enfant née du prince Daniel et de la princesse Darinka. Ces bienfaits furent payés de retour, et depuis 1857 jusqu’à aujourd’hui, les Monténégrins n’ont cessé de montrer à la France un attachement absolu et sans limites, qui souvent s’est traduit par des expressions les plus naïvement touchantes *.

1. Après l’attentat d’Orsini, les Monténégrins firent offrir, par l’intermédiaire du prince Daniel, à l’Empereur, qui s’était déclaré leur protecteur, de choisir leurs vingt-cinq plus braves guerriers, de les envoyer à Paris et d’en former une garde qui n’aurait jamais quitté

En 1860, Daniel, qui avait déjà tant fait pour les progrès de son peuple , fut traîtreusement assassiné à Cattaro ; mort mytérieuse sur laquelle s’étend un voile qui n’a pas encore été soulevé, mais dont on peut dire avec le jurisconsulte latin : is fecit cui profuit, et dont certaines circonstances seraient de nature à ne pas compromettre seulement les hommes d’état qui gouvernent à Stamboul. Des mains fermes du neveu de Pierre II les rênes de l’état monténégrin passèrent à celles d’un enfant de seize ans, à ce moment élève d’un lycée de Paris, le prince Nicolas, neveu de Daniel.

C’était une circonstance trop favorable pour que les Turcs ne se hâtassent pas d’en profiter. Moins d’une année après l’assassinat de Cattaro , les excès des gouverneurs et des bachi-bouzouks turcs, l’inexécution persistante du hatti-houmayoun, l’oppression devenue intolérable, poussèrent à l'insurrection les habitants des districts de Soutorina , Baniani , Piva, Nikschitj , Drobniak et Scharanzi, dans l’Herzegovine.

Le peuple monténégrin, qui voyait ces hommes, de même race et de même religion que lui, combattre auprès de ses frontières pour la foi et la liberté contre les musulmans , et détruire sur les champs de bataille la première armée de 30,000 hommes qu’Omer-Pacha avait conduite contre eux, brûlait du désir de prendre part à la guerre et demandait à grands cris à son prince la permission de marcher contre les Turcs. Mais, docile aux conseils des Puissances européennes et croyant

sa personne, remplissant auprès de lui le même service que les mameluks auprès de Napoléon I«. Cette proposition fut refusée.

s’attirer leur sympathie par sa modération , le jeune prince résista à ces généreux entraînements et se maintint dans l’observation de la plus stricte et de la plus loyale neutralité. 11 alla même plus loin, et, sur la demande des consuls, accorda passage par le territoire du Tsernogore aux convois destinés à ravitailler la garnison turque de la forteresse de Nikschitj, serrée de près par les insurgés et réduite à la famine.

Une conduite aussi modérée et aussi généreuse ne faisait pas les affaires des Ottomans, qui voulaient à tout prix une raison, bonne ou mauvaise, de fondre sur le Tsernogore. Aussi , mentant impudemment selon leur habitude , proclamèrent-ils bien haut que les Monténégrins les avaient attaqués, et les Cabinets de Vienne et de Londres se firent les complaisants échos de ces calomnies. Puis , quand il crut que l’opinion publique de l’Europe devait être assez égarée par le ton affirmatif de ses assertions, Omer-Pacha, sur les ordres du Divan, déclara tout d'un coup, en pleine paix, sans aucune provocation de la part du Monténégro, la mise en état de blocus des frontières de cette principauté. Le prince Nicolas aurait dù à ce moment écouter la patriotique colère qui avait saisi ses sujets, relever fièrement le gant que lui jetait le serdar-ekrem, franchir ses frontières et profiter, pour se jeter sur l’armée turque, de la situation critique où la perte de la bataille de Piva venait de placer Omer-Pacha. L’offensive prise alors par les Monténégrins suffisait pour déterminer l’insurrection générale de l’Herzegovine, peut-être celle de la Bosnie , et pour soulever contre la Porte des difficultés

auxquelles elle eût eu bien de la peine à faire face. Mais le prince Nicolas commit la faute de trop écouter l’Europe et de se fier aux promesses qu’elle lui faisait de le protéger s’il demeurait neutre; faute qui a eu des conséquences funestes pour son pays , mais qui engageait d’honneur les gouvernemets occidentaux à sauvegarder les états du prince qui montrait une si loyale confiance dans la parole des diplomates.

C’est ainsi que les Turcs , grâce à l’attitude de neutralité du Monténégro , purent , après leur insuccès de l’automne de 1861 , réparer leurs forces pendant l’hiver, écraser les insurgés chrétiens de Soutorina et de Popovo, rétablir leurs communications avec la mer, coupées par une manœuvre habile de Louka Youkalovitj , et apporter sur leur flotte, aux regards de l’Europe qui n'y trouvait rien à redire, la plus nombreuse armée qu’ils eussent rassemblée depuis la guerre avec les Russes, sous prétexte d’empécher une expédition garibaldienne à laquelle celui qui y pensait le moins était certainement Garibaldi. Une fois l’armée réunie, ils levèrent le masque, et le serdar-ekrem, ayant enveloppé le Monténégro de trois cétés , en envahit le territoire au printemps, en observant les formes du droit des gens dans les déclarations de guerre juste avec autant de scrupule que les Piémontais lorsqu’ils firent irruption dans les Marches. Le prince Nicolas protesta par un acte adressé aux Puissances européennes, et, joignant scs soldats à ceux des insurgés qui tenaient encore , répondit aux actes d’hostilité du serdar-ekrem en battant les bachi-bouzouks turcs à Tsernetsi.

Nous avons longuement insisté sur les antécédents diplomatiques de la dernière guerre du Monténégro et sur la manière dont s’engagea la lutte , pour bien préciser le caractère de la conduite des Ottomans dans cette affaire. Autrefois, dans ces temps arriérés où le droit et les formes étaient considérés comme ayant quelque valeur, une pareille violation de toutes les règles usitées entre les nations civilisées, un manque aussi flagrant aux engagements pris par Aali-Pacha dans les Conférences de Paris, eussent soulevé l’indignation des gouvernements chrétiens ; on se fût cru lié par l’attitude du prince Nicolas et par sa docilité à suivre les conseils de l’Europe, et une prompte intervention eût empêché dès son début l’agression brutale du fort contre le faible. 11 n’en a rien été, car notre temps a malheureusement vu tant de violations du droit des gens couronnées par le succès et célébrées par la Révolution comme des triomphes de la cause du progrès, qu’il est blasé sur ce genre d’attentats. A la nouvelle de l’invasion turque dans le Tsernogore, le Cabinet de Vienne, si imprévoyant et si coupable dans sa politique orientale, manifesta publiquement sa joie, et lord Palmerston, à la tribune du Parlement britannique, déclara « que ce serait aux applaudissements de l'Angleterre « que ces rebelles seraient châtiés par les troupes du « Sultan. » Quant à la France et à la Russie, en qui les Monténégrins plaçaient leur espérance et deva'ent trouver leurs appuis naturels, dans la seconde, à cause de la fraternité de race et de religion, dans la première, à cause des liens de sympathie qui s’étaient noués de-

puis cinq ans et des déclarations solennelles du Moniteur de 1858, au lieu d’agir activement et de montrer une ferme volonté comme celle qui avait empêché la guerre après Grahovo , elles se bornèrent à faire demander par leurs ambassadeurs à Constantinople ce que la Turquie entendait faire au Monténégro. Le grand vizir Fuad-Pacha, cet homme d'état si vanté en Europe, qui a reçu de ses compatriotes un surnom assez différent de celui de véridique, répondit que la Sublime- Porte n’avait sur le Tternogore aucun projet de conquête. On se contenta de cette réponse sans demander d’autres garanties, et les deux. Puissances qui , dans leur intérêt politique bien entendu , en dehors de tout devoir de christianisme et d’humanité, eussent dû s’opposer par une pression directe et énergique à l’écrasement d'une population chrétienne, libre et indépendante, par les musulmans, s'endormirent, après tant d’engagements violés, dans leur confiance à la parole de Fuad.

Les Monténégrins restaient seuls ; ils devaient forcément succomber, mais du moins ils succombèrent avec gloire. Leur résistance fut digne des plus nobles épisodes de leur histoire et méritera d’être écrite en lettres d'or dans les annales des guerres chrétiennes. Assaillis par près de 100,000 musulmans, auxquels ils ne pouvaient opposer que 25,000 hommes en état de porter les armes, par un général qui avait eu l’honneur de faire la guerre à côté de nos soldats et de vaincre les Russes sur les bords du Danube, par des troupes organisées d'après la tactique européenne,

munies d’une nombreuse artillerie et de tous les engins de destruction inventés par la science moderne, contre lesquelles il leur fallait combattre avec des armes grossières et 1 0 canons seulement, ils résistèrent cinq mois entiers, livrèrent 60 combats et 8 batailles rangées, et firent tomber environ 40,000 Turcs sous leurs coups dans ces différents engagements.

Le plan d’Omer-Pacha était, en 1862, celui qu’il avait déjà tenté d’exécuter en 1853, et dont nous avons parlé dans notre introduction.

Partageant son armée en trois corps, leserdar-ekrem en fit manœuvrer deux sur la vallée de la Zêta, l’un au nord, sous le commandement deDervisch-Pacha, chargé d’y pénétrer par le bassin de Nikschitj; Vautre au sud, sous les ordres d’Abdi-Pacha, chargé de forcer l’entrée du côté de Spouje, de manière à opérer leur jonction au centre même du district des Biélopavlitj. Le troisième corps, dirigé par Housseïn-Pacha, devait faire une diversion du côté de l’est et assaillir les Berdas par la frontière qu’habitent les tribus des Koulchi et des Vassoiévitj.

Les opérations de Housseïn échouèrent complètement, et après quelques engagements vers les bords de la Lim, il dut se replier sur le corps d’Abdi-Pacha par le pays des Koutchi Drékalovitj, attribué à la Turquie dans la délimitation de 1859. Sur la ligne de la vallée de la Zêta, Mirko Petrovitj, président du Sénat et père du prince Nicolas, du côté de l’Albanie, et Péter Stephanoff, du côté de l’Herzegovine, arrêtèrent pendant deux mois les corps de Dervisch et d’Abdi

par de nombreux combats livrés autour des positions de Martinitj et d’Ostrog, qui couvrent les deux entrées de la vallée, et à trois reprises les rejetèrent en désordre au delà des frontières.

Mais au commencement de juillet, Dervisch-Pacha, au moyen d’une feinte habilement combinée sur le défilé de Douga, parvint à tromper la surveillance du corps monténégrin chargé de faire face à l’invasion du côté de l’Herzegovine, puis, se dérobant par une marche de flanc, pénétra dans la vallée de la Zêta, au-dessous d’Ostrog, par le passage de Koutchiski- Most. Péter Stephanoff arriva trop tard pour l’empêcher de franchir les défilés, et ayant voulu arrêter la marche des Turcs dans des positions découvertes, où l’artillerie des ennemis écrasa ses soldats, fut battu avec des pertes très-considérables, d’abord à Golia, puis à Oréa- Louka. Mirko, pris entre deux feux, dut évacuer Martinitj pour se retirer dans les montagnes; les divisions de l’armée turque opérèrent leur jonction, et le pays des Biélopavlitj se trouva tout entier occupé par les musulmans.

Enivrés par ce succès, les Turcs se livrèrent à tous les ravages dans lesquels se plait leur nature féroce. Ils ruinèrent de fond en comble les villages, tuèrent les troupeaux, incendièrent les maisons, coupèrent au pied les arbres fruitiers, enfin réduisirent ce district, jusquelà le plus fertile du Monténégro, à un état de dévastation dont il lui faudra dix années pour se relever. Après des exploits aussi dignes des égorgeurs du Liban, ils tentèrent de marcher directement de la vallée de la

Zêta sur Tsettinié, au travers des montagnes. Mais pendant la dévastation du pays de Biélopavlitj, les Monténégrins avaient eu le temps de se remettre de leurs derniers échecs et de s’asseoir solidement dans des positions fortifiées par la nature. Ils attendirent l’armée ottomane de pied ferme et la repoussèrent après deux brillantes actions, livrées la première à Zagaratj et la seconde à Rokoti ; dans cette dernière journée, 50,000 Turcs furent engagés à la fois contre 1 5,000 Monténégrins. Rejetés sur leurs campements, désespérant de forcer les montagnes par ce côté, manquant d’ailleurs de bois et de vivres, grâce à l’imprévoyance de leurs dévastations, les troupes du serdar-ekrem durent repasser, en fort mauvais état, la frontière monténégrine, évacuer la vallée de la Zêta et se replier à l’embouchure de la Moratcha, sur le lac de Scutari, autour de la citadelle de Jabliak, où elles passèrent un mois immobiles à se reposer de leurs pertes et de leurs fatigues.

Jusque-là, malgré les échecs un moment subis par Péter Stcphanoff, l'issue générale de la campagne était favorable aux guerriers du Tsernogore, et une intervention diplomatique active, de la part de la France et delà Russie à Constantinople, pouvait amener une paix glorieuse pour les chrétiens. En dehors même de cette intervention, si les Monténégrins avaient eu dans ce moment le moyen de prendre l’offensive à leur tour, ils auraient mis Omer-Pacha dans la situation la plus dangereuse. Mais leurs forces commençaient à s’épuiser. Isolés comme ils l’étaient, chaque combat, terminé par un succès ou par un revers, leur enlevait des braves

qu’ils ne pouvaient remplacer. Tout conspirait contre eux. La Turquie, que l’Europe laissait faire, concentrait contre leur pays la totalité de ses forces militaires, et allait jusqu’à porter des bords de l’Euphrate auTsernogore la garnison de Bagdad. L’Angleterre envoyait de Corfou des munitions et des officiers au camp d’Omcr-Pacha. L’Autriche donnait le passage sur son territoire aux convois et aux troupes des Turcs, tandis qu’elle interceptait les vivres et les munitions qui ne pouvaient venir aux Monténégrins que de chez elle; allant même plus loin et violant les devoirs sacrés de * la neutralité à l’égard d’un peuple qui, en 1 848, fournit 6,000 volontaires à l’armée de Jellachich pour sauver l’empire des Ilapsbourg, elle faisait détruire par ses régiments les batteries élevées par Youkalovitj pour défendre la Soutorina, et frayait de ce côté la voie aux soldats du Sultan. La Russie n’avait pour les Monténégrins que des sympathies stériles et des conseils de résistance acharnée, qu’elle n’appuyait ni de l’aumône d’un seul rouble, ni d’une seule cartouche. Quant à la France, engagée cependant dans cette affaire par les traditions bien récentes de sa politique, la France, hélas! absorbée par les difficultés des inextricables questions de Rome et du Mexique, ne faisait rien, laissait écraser ses protégés, quand il eût suffi pour les sauver de manifester hautement sa volonté et d’envoyer, comme en 1858, un ou deux vaisseaux dans les eaux d’Antivari ; au lieu d’actes, elle se contentait de conversations diplomatiques sans résultat entre M. de Moustier et le grand-vizir.

Un seul gouvernement fournissait aux guerriers de la croix un appui vraiment efficace : c’était celui de cette Papauté tant calomniée par les libéràtres, qui, la première dans l’Europe, en 1821, encouragea et bénit les combats de la Grèce, et qui a toujours prêté son concours à tous les chrétiens luttant pour la liberté de leur foi contre l’islamisme, sans leur demander quelle était la communion qu’ils professaient. Le vieillard dépouillé du Vatican tendait une main paternelle aux chrétiens opprimés du Tsernogore, et, par une admirable encyclique adressée aux évêques d’Albanie, défendait aux catholiques de ce pays de prêter le concours de leurs * armes aux Turcs dans la guerre contre les Monténégrins. Mais le noble exemple donné par le Pape ne trouvait pas d’imitateurs, et Pie IX, hors d’état de prêter aux Slaves chrétiens l’appui matériel que Pie VII avait pu prêter aux Grecs, ne pouvait leur donner qu’un appui moral impuissant à arrêter les canons et les baïonnettes des Osmanlis.

Cependant une lutte aussi inégale que celle des Monténégrins contre l’armée d’Omer-Pacha ne pouvait indéfiniment durer. Reposées et accrues de nombreux renforts, les troupes du Sultan s’avançaient sur les bords du lac de Scutari et remontaient la vallée de la Tsernoiévitchka-Riéka pour marcher sur Tsettinié. Le 23 août, elles rencontrèrent les Monténégrins conduits par Mirko en arrière du bourg de Riéka, et sur ce point s’engagea la plus formidable bataille de la campagne. Elle dura dix heures consécutives. Les guerriers du Tsernogore y déployèrent une intrépidité prodigieuse,

et plusieurs fois firent reculer les Ottomans en se jetant le yataghan à la main au milieu de leurs bataillons. Mais la valeur dut à la fin céder au nombre qui l’écrasait, et les soldats du Sultan demeurèrent les maîtres du champ de bataille à la fin de cette journée, qui décida du sort de la guerre. Les Monténégrins pouvaient bien encore, en avant de Tsettinié, tenter les chances d’un nouveau combat dans la vallée de Dobersko-Sélo et se retirer, après la prise de leur capitale, dans les âpres sommets de Katounska-Nahia. Mais quelque courage qu’ils eussent encore déployé dans ces dernières convulsions de leur agonie, l’issue définitive de la lutte ne pouvait plus être douteuse, et une prolongation de résistance ne devait servir qu’à rendre la catastrophe plus complète. L’espoir d’une intervention européenne était évanoui. La diplomatie mettait tout en œuvre pour amener un compromis bâtard dans les affaires de Servie, dont les complications auraient pu sauver le Tsernogore. Les Monténégrins n’avaient plus ni vivres ni munitions, et leurs généraux Mirko, Youkotitj et Stéphanoff ne comptaient désormais sous leurs ordres qu’environ 7,000 hommes encore valides à opposer aux 70,000 soldats renforcés de troupes fraîches que le serdar-ekrem faisait marcher contre eux. Il fallut capituler, et le prince Nicolas dut se résigner à accepter les conditions dictées par le Divan.

Vaincus, mais non domptés, les Monténégrins déposèrent les armes, ayant une fois de plus sauvé leur indépendance. Car la Turquie, malgré ses triomphes militaires, n’osait exiger d’eux ni tribut ni reeonnais-

sance de la suzeraineté du Sultan; elle se bornait à imposor des conditions qui rendissent presque impossible à l’avenir une intervention des Tsernogortses dans les affaires de l’IIerzegovine et de l’x\lbanie, un appui fourni par eux aux chrétiens de ces deux provinces.

Trois ans se sont écoulés depuis lors, et durant ces trois années les Monténégrins, paraissant renoncer aux combats, n’ont eu d’autre occupation que de panser en silence les plaies faites à leur pays par la guerre de 1862. Mais une telle inaction ne sera pas de longue durée. Quelques années encore, et lorsque leurs pertes seront complètement réparées, nous entendrons les intrépides montagnards pousser de nouveau leur cri de guerre, nous les verrons faire flotter l’étendard de la croix au vent des batailles et reprendre la lutte engagée depuis quatre siècles déjà, qui ne se terminera qu’à la revanche complète de la journée de Kossovo et à la reconstitution définitive du peuple serbe dans son intégrité.

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