‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 12 sur 163 · LXX1V · texte numérisé non relu

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a été fondée à Tsettinié par le prince Daniel et est tenue aujourd’hui par le savant archimandrite Nicéphore Doutchitj. Outre les enfants du bourg, qui suivent les leçons en demeurant chez leurs parents, on y compte une trentaine d’internes, vêtus, comme uniforme, d’une espèce de capote bleue et entretenus aux frais du prince. Le programme des cours comprend : la lecture, l’écriture, l’arithmétique, le chant ecclésiastique, le catéchisme, l’histoire sainte, quelques notions de géographie et d’histoire des grands états de l’Europe. Quant à l'histoire du Tsernogore, elle est dans les chants nationaux ; chacun la sait par cœur, qu’il ait appris à lire ou non. Lorsque le prince Daniel vivait, il avait une alfection particulière pour sa petite école de Tsettinié; chaque année il venait avec la princesse Darinka, sa femme, faire passer aux enfants leurs examens, donner des prix et exciter le zèle du maître et des élèves par mille légères récompenses.

C’est également à Tsettinié que se trouve la seule imprimerie du pays. Nous verrons dans le cours de notre ouvrage comment l’art typographique, dès ses débuts au xv° siècle, avait pénétré dans le Tsernogore. Mais il s’y perdit bientôt au milieu des désastres qui accablèrent le pays et pendant près de trois siècles y étouffèrent toute civilisation. C’est seulement en 1832 que le vladika Pierre II l'établit dans la capitale de ses étroits domaines une imprimerie, dont les presses mirent au jour sous son règne plusieurs ouvrages in-

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téressants et presque inconnus dans nos pays occidentaux, tels que « l’Annuaire historique » intitulé Gorlitsa, et le « Miroir serbe, » Ogledalo srbsko , recueil de traditions et de chants populaires composé parle vladika lui-même. Dans la guerre de 1853 les Monténégrins furent réduits par la nécessité à fondre les caractères typographiques de l’imprimerie de Tsettinié pour en faire des balles, le plomb leur faisant défaut. Mais, quelques années après, cet établissement d’une si haute utilité fut réorganisé par les soins du prince Daniel. Il est aujourd’hui dirigé par M. lovan Soundeschitj, secrétaire particulier du prince Nicolas, natif de l'IIerzegovine, qui passe pour un des meilleurs écrivains actuels des pays slaves méridionaux. On y a repris en 18641a publication de l’annuaire historique, sous le titre d’ Orlitch , « l’Aiglon, » et inauguré cette année même celle d’un recueil politique et littéraire intitulé Tsemognrats , « le Monténégrin. »

Dans le reste du pays, les seuls professeurs sont les popes, qui réunissent toujours auprès d’eux trois ou quatre des enfants les plus intelligents de leurs ■villages et leur apprennent à lire et à écrire. Mais bientôt onze écoles, décrétées par le prince Nicolas, seront établies aux frais de l’État dans les principaux villages. La masse de la population , surtout les femmes, est entièrement illettrée. Quant aux sciences et aux langues étrangères, on ne les enseigne nulle

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part. Si quelques individus, en très-petit nombre, en ont une teinture élémentaire, encore fort imparfaite, c’est qu’ils ont été élevés à l’étranger, en Russie ou en Autriche.

En revanche, le Tsemogore est un pays très-avancé sous le rapport de la liberté religieuse.

La majorité des Monténégrins appartient à l’Église Orientale qui s’intitule Orthodoxe. Il y a cependant parmi eux, surtout dans les Berdas, un nombre encore assez notable de catholiques du rit latin, qui ont leurs églises et leur clergé, et qui ont constamment joui de la liberté la plus complète pour l’exercice de leur culte, dans le temps même où le pays était gouverné par l’évêque schismatique de Tsettinié. La tolérance religieuse est si absolue dans la principauté monténégrine, que certaines parties des Berdas sont habitées par des musulmans qui ont paisiblement leurs imams et leurs mosquées. Malgré la différence des religions, ces musulmans sont les frères d’armes des Tsernogortses chrétiens ; ils combattent avec la même ardeur contre les Ottomans, et chez eux la passion de l'indépendance nationale remplace l’exaltation de la foi religieuse qui anime leurs compatriotes.

Ce sentiment de tolérance est, du reste, commun à tous les états libres et chrétiens de l’Orient. Dans le royaume de Grèce, avec une population qui appartient en grande majorité à la communion orientale,

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il y a, comme dans le Monténégro, des catholiques et des musulmans jouissant de la même liberté et des mêmes droits civils ou politiques que ceux de leurs compatriotes qui professent la religion nationale. Si nous prenions même la liste des fonctionnaires publics du royaume hellénique, nous y trouverions, h côté des individus professant le culte grec, bien des catholiques des îles de l’Archipel employés jusque dans les postes les plus élevés de l’administration ; nous en verrions d’autres siéger sur les bancs du parlement, où les ont appelés les suffrages de leurs concitoyens, et nous rencontrerions même dans une semblable recherche plusieurs noms de musulmans. Le démarque ou maire de Chalcis, c’est-à-dire d’un chef-lieu de département, est de religion et d’origine turques, et un officier supérieur dans la petite armée grecque, le commandant Baïrand, portant l’épaulette chrétienne, sert fidèlement sous le drapeau qui montre aux regards pour symbole la croix du Rédempteur.

Sous ce rapport, la Grèce, si souvent et si injustement décriée, la Servie et le Tsernogore à demi barbares, donnent l’exemple à bien des états entrés plusieurs siècles avant eux dans la voie du progrès et de la civilisation moderne; à la Suède et à la Russie, par exemple, ou même à la catholique Espagne, qui croit défendre efficacement la foi de ses pères en condamnant aux galères Matamoros et ses amis pour crime de propagande religieuse.

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Il nous reste à expliquer le but de notre ouvrage et l’intention qui nous l’a fait écrire.

On s’est beaucoup occupé du Monténégro depuis douze ans, aussi bien les conseils de la diplomatie que la curiosité du public. Mais toutes les fois qu’il a été question de ce pays dans les délibérations internationales des cabinets, les diplomates se sont trouvés en face d’une question préjudicielle dont ils ont soigneusement évité l’examen, et dont la non-solution les a contraints à n’adopter que des mesures provisoires, des compromis bâtards qui pouvaient pallier des difficultés présentes, mais n’étaient en aucune façon susceptibles de prévenir les complications et les périls de l’avenir.

Cette question n’est autre que celle de l’indépendance de l’état tsernogortse.

Qu’est-ce en réalité que le Monténégro? Est-ce, comme le prétendent ses habitants, un état souverain, affranchi de tout lien de vassalité ou de dépendance à l’égard de la Turquie? Est-ce au contraire, comme le soutient le gouvernement de Stamboul, une province vassale, comparable tout au plus aur

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Principautés-Unies du Danube et à la Servie, qui, dès lors, doit être considérée comme partie intégrante de l’Empire Ottoman?

En fait, la question est tranchée; mais diplomatiquement toutes les négociations récentes l’ont laissée indécise. Aucune convention dérivant d’une entente commune entre les Puissances, pareille à celle qui a réglé la situation des Roumains et des Serbes à l’égard de la Turquie, n’est intervenue pour la régler sous la sanction de l’aréopage européen.

En 1856, durant les conférences qui précédèrent le traité de Paris du 30 mars, le comte Buol ayant interpellé les plénipotentiaires de la Russie au sujet des relations de cette Puissance avec le Tsernogore, Aa.i-Pacha déclara « que la Porte regardait le Mon- « ténégro comme partie intégrante de l’Empire Olto- « man, » tout en ajoutant « qu’elle n’avait pas Finit tention de changer l’état de choses existant. » La déclaration du représentant de la Turquie ne provoqua aucune réclamation de la part des plénipotentiai es des autres Puissances; ce qui semblait indiquer leur adhésion à ses paroles. Aussi le prince Daniel crut-il de son devoir de protester formellement contre les paroles d’Aali-Pacha par une lettre datée du 31 mai suivant, et adressée collectivement aux cabinets des six Puissances garantes de la Turquie.

Deux ans après, en octobre 1858, les ambassadeurs à Constantinople étaient réunis en conférence

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avec le grand-vizir, afin de délibérer sur le rapport de la commission envoyée au Monténégro pour en régler les frontières. La question de suzeraineté, que la Porte avait inutilement cherché à résoudre au moyen d’une entente directe avec le prince Daniel, revint la première sur le tapis. Aali-Pacha voulut faire insérer au protocole les prétentions de la Turquie sur le Tsernogore. M. Thouvenel et M. de Boutenieff, représentant de la Russie, s’v opposèrent énergiquement ; le comte Ludolf, chargé d’affaires d’Autriche, se rangea du parti des Turcs ; sir Henri Bulwer et le ministre de Prusse se montraient hésitants Le débat fut long et orageux, et la conférence menaçait de se rompre dès ses débuts par suite de cet incident, quand, à la séance suivante, Aali-Pacha vint déclarer que la Porte consentait à ce qu’il ne fût pas fait mention de sa suzeraineté dans l’acte. La question demeura de cette manière réservé pour nous servir du terme classique dans le langage des chancelleries.

Mais elle reparut de nouveau à l’issue de la guerre de 1 8G2, et fut agitée dans les conseils de la Sublime-Porte. Les négociations de la paix s'étaient ouvertes, et le serdar-ekrem Omer-Pacha, qui avait pénétré de vive force jusqu’à Riéka et menaçait Tsettinié môme, voulait qu’on profitât de ses succès pour forcer les Monténégrins à se reconnaître vassaux du Sultan. Mais le Divan, craignant l'intervention des

Puissances, préféra tourner la difficulté. Fuad-Pacha, successeur d’Aali dans le grand-vizirat, répondit au généralissime de l’armée ottomane « que la Porte « n’avait nul besoin de faire reconnaître ce qu’elle « avait toujours possédé en droit et possédait main- « tenant en fait. » En conséquence, l’ultimatum signifié le 31 août par Omer-Pacha au prince Nicolas, et converti quelques semaines après en traité par l’acceptation de ce dernier, ne fit aucune mention de la suzeraineté 1 . Seulement, l’article 6 du traité stipulait pour la Turquie le droit d’ouvrir à travers le Monténégro, de Nikchitj à Spouje, une route, qualifiée de commerciale, que devait protéger une ligne de blockhaus occupés par des garnisons ottomanes.

Par bonheur, les cabinets européens ne se laissèrent point duper par cette apparente modération de la Turquie. La Russie protesta avec fracas contre ce qu elle appelait une prise de possession déguisée de la Montagne Noire. La France, qui cherchait moins à faire du bruit qu’à être réellement utile aux Monténégrins, maintint d’une manière générale le droit des Puissances d’examiner, de concert avec les ministres du Sultan, les clauses du traité imposé aux Monténégrins, et adressa de sérieuses représentations à Cons-

1. Voyez le texte de ce traité signé à Scutari, sous le dernier numéro de nos Pièce» justificative».

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