‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 14 sur 163 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES BALSCHIDES

Le voyageur qui descend le Rhône et qui parcourt la Provence se détourne ordinairement de sa route pour aller visiter, à peu de distance d’Arles et de Saint-Rcmy, dans un site d'une grandeur sauvage, bien fait pour encadrer cette scène de désolation, une ville morte, un Pompéi du Moyen-Age et de la Renaissance : c'est la ville des Baux. Abandonnée un jour par ses habitants, qui descendirent fixer leur demeure dans les plaines voisines, on n’y rencontre plus que quelques mendiants, campés plutôt que logés dans des palais déserts. Aucun édifice n’y a été détruit: tout est resté debout : les églises, l'hospice, admirable construction du xiiic siècle, les maisons; il semble que la main de l’homme n’ait pas osé s'attaquer à un lieu frappé d’une malédiction divine. Le temps seul y a poursuivi son œuvre,

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faisant crouler les toits, tomber les portes et les fenêtres des monuments que personne ne réparait plus. Les pas du visiteur retentissent, dans le silence d’une solitude absolue, sur le pavé des rues, et ces demeures délaissées paraissent comme le repaire d’une légion de spectres qui auraient remplacé les vivants.

C'est sur le penchant d’un pic escarpé que se développe en amphithéâtre ce cadavre de cité. Au sommet, dominant le tout, se dresse la masse sombre et formidable d'un château, désert comme la ville. La demeure des fiers barons n’est plus habitée que par des essaims de corneilles qui, lorsqu’on approche, s’envolent en croassant.

Mais ce n’est pas seulement aux curieux de l’ancienne architecture, aux amateurs du pittoresque et du fantastique que se recommandent ces ruines, peuplées par l’imagination des habitants d’alentour d’une multitude de revenants et de sorciers. On ne saurait rencontrer un lieu qui. éveille plus de souvenirs de gloire et de splendeurs passées. Cette aire d'aigle, si fièrement posée sur un roc des Alpines, a été le berceau d'une race de vaillants chevaliers qui a rempli pendant trois siècles le monde du bruit de ses exploits, et qui, par le droit de la valeur et de la renommée, s’est assise sur plus d'un trime. Dès le temps des troubadours, la maison des Baux a été la plus ancienne et la plus illustre de la noblesse de Provence. Elle était assez glorieuse, assez puissante, assez fortifiée par de grandes alliances, au xiic siècle, pour pouvoir disputer à Raymond Bérenger la possession du comté de Provence. Forcésd'a-

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bandonner cette prétention, les barons des Baux n’en demeurèrent pas moins les premiers vassaux de ce comté, princes d’Orange, vicomtes de Marseille, et possesseurs d’une infinité d’autres châteaux et seigneuries, qui leur constituaient un état presque indépendant.

Lorsque Charles d'Anjou s’empara du royaume de Naples, parmi les nombreux chevaliers provençaux qui l’accompagnèrent dans ses nouveaux domaines était un cadet de cette glorieuse famille, Bertrand de Baux, qui devint la souche d’une nouvelle branche dont l’éclat et la puissance éclipsa ceux de ses aînés. Transplantée à Naples, et bientôt en Orient, à la suite de la fortune des princes angevins, la maison des Baux occupa la première place après les souverains dans la monarchie dont le génie politique de saint Louis avait conçu la formation à l’orient de l’Europe, pour lui servir de boulevard. C m tes de Montescagiosa, de Squil— lace, d’Avellino, ducs d’Andria, bientôt princes de Tarente, dans le royaume de Naples, grands sénéchaux de Sicile jusqu’au jour à jamais funeste qui substitua les Aragonais aux Français dans ce pays, les descendants de la famille des Baux possédèrent un moment la principauté d’Achaïe, et l’un d’eux, marié à l’héritière des dominateurs latins de Byzance, alla même jusqu’à prendre le titre d’Empereur de Constantinople et de Romanie.

C’est à cette maison provençale que se rattachaient les premiers souverains indépendants de la principauté dont le Monténégro est le dernier débris, souverains

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dont nous avons entrepris de raconter l’histoire, bien quelle n’offre presque, dans ses débuts, qu’une sèche nomenclature de personnages et de dates. La généalogie première de ces princes est assez obscure ; dans ce que nous en connaissons, il manque plusieurs degrés de filiation, et ce n’est que par conjecture que l’on peut attribuer leur origine à un fils cadet de Bertrand de Baux, qui aurait été s’établir en Albanie. Les auteurs et les documents slaves leur donnent le nom de Balscha, les chroniqueurs latins et italiens celui de Balsa ou Balza. Mais, malgré les obscurités de leur filiation, malgré la forme un peu différente de leur nom, leur parenté avec la famille française dont nous avons rappelé les grands souvenirs a été établie par Du Cange avec la sûreté incomparable de critique qui lui est ordinaire.

« Il est très-probable, dit-il, qu’ils étaient originaires de la maison des Baux, qui s'habitua dans l'Albanie au temps que Charles premier du nom, roi de Sicile, le roi Charles, son fils, et Philippe, prince de Tarente, fils du dernier, possédèrent la ville de Duras (Durazzo) et une bonne partie de l’Albanie, d’où ils prirent le titre de seigneurs de cette province. Le nom de Balsa ou Balza confirme ceci, étant celui dont les Italiens se servent pour exprimer l’illustre famille des Baux, qui s’habitua au royaume de Naples, d’où les Sclavons ont formé celui de Baoscia (lisez Balscha ); joint que l’étoile à plusieurs raies qu’Orbini donne aux Balsa pour armes lève toute la difficulté qu’on pourrait former sur cette origine, étant celle que porte la mai-

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son des Baux. C’est peut-être pour cette raison, et ensuite de ce que la maison d’Anjou posséda l’Albanie, que les grands seigneurs de ces contrées se vantaient d’être issus des nobles familles de France ; à cause de quoi il y a eu, depuis ce temps- là, une correspondance et une alliance mutuelle entre ces deux nations. De même, les Topia se disaient issus de Charlemagne, et, pour marque de leur origine, ils montraient la figure de ce grand prince, gravée sur une pierre vive au château de Croia, qui leur appartenait. Les Ducagini (Doukadjins) se disaient issus du fabuleux Griffon de Hautefeuille. Ce qui montre évidemment qu’ils tiraient leur extraction des Français*. *

L’Albanie du Nord, bien que presque sauvage aujourd’hui, est en effet une sorte de France orientale.

Catholique ardente, et môme passionnément latine, la vieille terre des Illyriens, immortalisée dans les guerres chrétiennes par le bras de Skanderbeg, n’a pas oublié ses liens avec l’Occident, et surtout avec notre pays. L’Europe ignore pour ainsi dire son existence, et ne cherche pas à pénétrer ce qui subsiste encore de grandeur chevaleresque et de promesses d’avenir sous la couche de barbarie que la domination ottomane a répandue sur le peuple albanais. Depuis le règne de Louis XIV la France semble avoir négligé complètement ce pays, qui offre plus de sympathies et de points de contact avec elle qu’avec toute autre nation, et le

|. Du Cange, Histoire de l’empire latin de Constantinople, édition Buchon, t. Il, p. 285.

r, LES BALSCHIDES.

laisse exclusivement abandonné à l'influence autrichienne. Non- seulement notre politique a presque abdiqué tout rôleen Albanie, non-seulement aucunede nos congrégations religieuses n’y possède d’établissement, mais c’est à peine si chez nous l’on se doute que cette contrée occupe une place sur la carte d’Europe. Quel est le catholique de France qui saitquesur lacétede l’Adriatique, entre la Boïana et le Schkoumbi, habitent un million de nos frères dans la foi, ramenés à l’unité de l’Église romaine depuis le pontificat d’innocent 111? Qui a jamais entendu parler des Mirdites, des Doukadjins, des Clementi, des Hotti, des Castrati, ces fières tribus semi-indépendantes, la terreur des musulmans, qui devraient nous être aussi connues et aussi chères que les Maronites de la Syrie?

Cependant lorsque, chose bien rare, quelque voyageur français se hasarde à mettre le pied sur le sol sauvage de l’Albanie, partout on l'accueille comme un frère et comme un compatriote. Dans chaque village, le chef ou le seigneur lui dit en le recevant, que lui aussi il a dans ses veines du sang des chevaliers francs; il lui montre des meubles, de vieilles armures féodales que ses ancêtres ont appui tés de l’Occident, et il lui raconte mille traditions de famille altérées par les siècles, mais qui toutes se rapportent à la France.

Ce n'est pas là, du reste, une vaine prétention; la présence des Français en Albanie au xme siècle, l’établissement de nombreuses familles seigneuriales d’origine franque dans cette contrée, sont des faits d’histoire incontestables.

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Charles d’Anjou, après la mort deMainfroi, réclama des droits à la possession de Corfou et de toute la partie de l’Épire située entre Avlona et Boutrinto, domaines apportés en dot à Mainfroi par sa femme Hélène Comnène, 011e de Michel, despote d’Épire. En 1271, une armée conduite par Jean de Cléry, Thomas et Garnier Alaman, occupa ces districts en son nom. C’était un premier pas vers la possession de cette partie de l’Orient. Bientôt des circonstances nouvelles lui permirent de s’y étendre.

Depuis la fondation du second royaume de Servie, l’Albanie septentrionale avait été soumise au sceptre des princes Némanides. Sous le règne du troisième souverain de la dynastie, Étienne II, l’archevêque Sabba, enfant de la maison royale, que l’Église catholique et l’Eglise grecque vénèrent également comme un saint, avait ramené les Slaves méridionaux dans le giron du catholicisme, et, pendant plusieurs générations, les rois de Servie, en marque de cette union avec Rome, avaient ceint, au jour de leur sacre, une couronne envoyée par le Pape Dans la seconde moitié du xiue siècle, le roi Miloutin Étienne Ourosch II rompit avec cette tradition catholique de sa famille pour embrasser le schisme oriental, malgré les représentations du Pape Nicolas IV, qui lui adressa plusieurs lettres citées par Farlati dans son Illyrie sacrée.

Alors les seigneurs albanais, fermement attachés à la foi romaine, se décidèrent à se séparer du roi de

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