EXTRAIT DES PROTOCOLES DU CONGRÈS DE PARIS
Protocole n° XIV.— Séance du 25 mars 1856.
Présents ; les Plénipotentiaires de l’Autriche, de la France, de la Grande Bretagne, de la Russie, de la Sardaigne, de la Turquie
M. le comte de Buol pense qu’il serait utile, à l’occasion de différents points dont le Congrès vient de s’occuper, d’obtenir de MM. les Plénipotentiaires de la Russie, au sujet du Monténégro, des assurances qu’ils sont vraisemblablement disposés à donner. Il ajoute que des circonstances qui remontent à diverses époques ont pu faire croire que la
Russie entendait exercer dans cette province une action ayant une certaine analogie avec celle qui lui avait été dévolue dans les Provinces Danubiennes, et que ses Plénipotentiaires pourraient, au moyen d'une déclaration qui resterait consignée au protocole, lever tous les doutes à cet égard.
MM. les Plénipotentiaires de la Russie répondent qu’il n'a été fait mention du Monténégro, ni dans les documents qui sont sortis des Conférences de Vienne, ni dans les actes qui ont précédé la réunion du Congrès ; que, néanmoins, iis n'hésitent pas à déclarer, puisqu’ils sont interpellés, que leur gouvernement n'entretient avec le Monténégro d’autres rapports que ceux qui naissent des sympathies des Monténégrins pour la Russie et des dispositions bienveillantes de la Russie pour ces montagnards.
Celte déclaration est jugée satisfaisante...
Protocole n° XV. — Séance du 26 mars 1856.
Présents : les Plénipotentiaires de l’Autriche, de la France, de la Grande Bretagne, de la Prusse, de la Russie, de la Sardaigne, de la Turquie.
Lecture étant donnée du protocole de la séance précédente, MM. les Plénipotentiaires de l’Autriche, de la Grande Bretagne et de la Turquie déclarent considérer les explications fournies par MM. les Plénipotentiaires de la Russie, au sujet du Monténégro, comme impliquant l’assurance que la Russie n’entretient pas avec cette province des relations d’un caractère politique exclusif.
Aali-Pacha ajoute que la Porte regarde le Monténégro comme partie intégrante de l’Empire Ottoman, et déclare toutefois que la Sublime Porte n'a pas l'intention de changer l’état de choses actuel.
Après ces explications, le protocole est lu et approuvé.
PROTESTATION ADRESSÉE PAR LE PRINCE DANIEL AUX MINISTRES DES PUISSANCES SIGNATAIRES DU TRAITÉ DE PARIS EN RÉ- PONSE AUX ASSERTIONS DAALI-PACHA.
Excellence,
Dans les Conférences de Paris,- en présence des Plénipotentiaires de toutes les Puissances, Aali-Pacha a avancé que la Porte considère le Monténégro comme une de ses provinces. Celte assertion est insoutenable. Les Monténégrins auraient bien plutôt le droit de prétendre à la moitié de l’Albanie et à toute l’Herzegovine, puisque mes prédécesseurs, Princes indépendants du Monténégro, Ducs de Zêta, ont possédé autrefois ces territoires, tandis que les Turcs n’ont jamais possédé le Monténégro.
Je prie Votre Excellence de prendre acte de cette protestation.
Le prince du Monténégro et des Berdas, Daniel Petrovitj Niegosch.
Tsettinié, le 19/31 mai 1856.
MEMORANDUM ADRESSÉ PAR LE PRINCE DANIEL AUX MINISTRES DES PUISSANCES SIGNATAIRES DU TRAITÉ DE PARIS*.
Excellence,
La nation des Monténégrins persévérait pendant les fré-
1. Ce document ayant été rédigé en français à Tsettinié, nous avons cru devoir conserver toutes les incorrections de style de la chancellerie monténégrine.
quenles et différentes assemblées des États étrangers au moment décisif dans son calme primitif, et elle ne représentait pas aux Puissances de lEurope sa position gênante, dans laquelle elle se trouve depuis bien des siècles.
Pendant 466 ans le peuple monténégrin ne fut assujetti par aueune Puissance, et il ne reconnut aucune autorité sur lui ; il tomba plutôt, l'épée à la main, pour son indépendance comme victime sur l’autel de sa liberté. Le peuple du Monténégro faisait durant quatre siècles et demi une guerre continuelle à la Turquie, qui était jadis l’empire le plus puissant de l’Europe, devant lequel tous les États européens tremblaient. Chaque rocher de la contrée montagneuse était baigné du sang de ses héros, et c’est par là qu’on conservait jusqu’aujourd’hui sa chère liberté. L’esprit humain et la politique d'une grande Puissance de l’Europe auraient tort s’ils ne reconnaissaient pas les mérites de ces montagnards en faveur de la chrétienté, et si l'on abandonnait un peuple qui se maintenait seul dans ses montagnes stériles au milieu des puissants empires de la Serbie, de la Grèce, de la Bulgarie, de la Bosnie et de l’Epire, que les Turcs ont assujettis, et qui supportait différentes peines et la misère, en se réjouissaut de sa liberté bienfaisante. Ce peuple mourait l’épée à main plutôt que de subir l’assujettissement honteux de l’étranger.
Les Puissances de l’Europe ne connaissent que peu ) i point du tout ce peuple montagnard ; les monarques ne se souciaient jamais de ce que son indépendance soit reconnue et qu’il entre dans l’ensemble des États européens. La cause en était le gouvernement hiérarchique, qui fut aboli après 366 ans par l’introduction de l’ancien régime.
Ce peuple ne trouvant pas de protection ou d’intercession auprès des États chrétiens étrangers qui auraient pris égard que ce peuple a bien mérité de la chrétienté, et qui auraient amélioré sa situation, restait dans un tel état d’oppression qu’il était obligé à combattre sans cesse pour son ancienne patrie.
Si 3e Monténégro reste encore plus longtemps resserré dans ces bornes étroites, le peuple monténégrin n’aura pas d’autre sort que de vivre sans cesse dans un combat sanglant, comme il vivait pendant les quatre siècles passés.
Le Monténégro ne demande pas les terres qu’il s'est appropriées jadis, mais il demande celles pour lesquelles il a fait la guerre dans l’époque la plus dangereuse, et pour lesquelles il a versé son sang, ainsi que pour son indépendance.
Il ne faut pas discuter ici de l’indépendance du Monténégro, parce qu’il avait toujours le droit de faire la guerre à l’Empire Turc, et de faire la paix avec lui ; c’est de quoi il a toujours profilé effectivement.
Les Puissances de l’Europe engageaient les Monténégrins à leur porter secours au temps de la guerre de la chrétienté contre les mahométans, qui étaient alors bien puissants. Les habitants du Monténégro ont fait en tout temps cette expédition avec plaisir, ce qui peut être certifié par l’Autriche, par la Russie, et par l’ancienne République de Venise. Les Français et les Anglais n’ont fait la connaissance des Monténégrins qu’en partie dans les années 1806-1814, où ceux-ci parvinrent, parla ruse, entre deux feux.
Pendant ces années les Monténégrins possédaient Grahovo, Joupa, Baniani, Piva, Drobniak, Krouschévitsa, Zoubsi et Vassoïévitj jusqu’aux rivières de Tara et de Lima, et ils disputent jusqu’aujourd’hui ces terrains aux Turcs.
Les Monténégrins ont conquis tout le littoral de Cattaro, en versant leur sang, et ils le possédaient jusqu’à l’année 1814. Alexandre Ier, Czar de Russie, a engagé dans cette année le métropolite qui régnait alors et le peuple monténégrin à céder Le littoral de Cattaro à l’Autriche, parce que c était conclu au Congrès européen. Les Monténégrins ont respecté la conclusion des Puissances de l’Europe, et ils se sont retirés dans leurs montagnes, en abandonnant le littoral à l’Autriche. On a fait alors un grand tort à ce peuple, quand les Puissances lui ont fait abandonner le littoral, sans lui laisser aucun port pour le commerce.
Sans la liberté du commerce, le pays et le peuple du Monténégro ne peuvent attendre ni le progrès, ni le développement intérieur, ni la nécessaire organisation politique, ni les relations désirables avec les États voisins. Il y a longtemps que les Monténégrins ont reconnu la nécessité urgente d'uD port pour un libre commerce ; c’est pourquoi le vladika Daniel a fait au commencement du xvme siècle les premiers essais de réunir le littoral d’Antivari au Monténégro, qui y appartenait jadis, et sur lequel le sang des héros montagnards était versé beaucoup de fois.
En m’appuyant sur ces raisons, j’attends avec confiance que les grandes Puissances de l’Europe prendront le plus faible sous leur protection, et qu’elles lui assureront contre le plus fort son intégrité, sa vie nationale et ses droits.
Les grandes Puissances de l’Europe ont fait que la Russie a cédé la cinquième partie de la Bessarabie à la Turquie. Les Puissances auraient plus de droit de demander qu’on ajoute quelque partie de la Turquie au Monténégro, parce que le Monténégro est en plus grand danger vis-à-vis de la Turquie que celle-ci n'était vis-à-vis de la Russie, qu’on ajoute au Monténégro celte partie de terrain pour laquelle les Monténégrins combattent, pour qu’elle ne parvienne à la Turquie.
Les prétentions des Monténégrins sont contenues dans les points suivants :
i° Qu’on reconnaisse l’indépendance du Monténégro par la voie diplomatique;
2° Qu’on étende les frontières du Monténégro du côlé de l’Herzégovine et de l’Albanie ;
3° Qu’on fixe les confins du Monténégro du côté de la Turquie, comme ils sont fixés du côté de l’Autriche;
4° Qu’on ajoute au Monténégro la ville d'Antivari (Bar), qui est située aux frontières et sur la mer.
Votre Excellence reconnaîtra parfaitement de ce court éclaircissement l'état et les entreprises guerrières de ce peuple. C’est pourquoi j'espère que Votre Excellence pré-
sentera bien cet éclaircissement à Sa Majesté, dont l’amour de la chrétienté et la justice fait espérer la plus grande bienveillance envers le peuple monténégrin.
Agréez, Monsieur le Ministre, l’assurance de ma plus haute considération.
Daniel Petrovitj Niegosch,
Prince du Monténégro et des Berda.
Tsettinié, au mois de mai 1856.