A SCUTARI
Monsieur le Consul,
J’ai l’honneur de vous adresser la relation des faits qui se sont accomplis à Grahovo; si quelques renseignements nouveaux parviennent à ma connaissance, je me ferai un devoir de vous les envoyer immédiatement, en vous priant d’en instruire Son Excellence M. le comte Walewski.
Le 4 du mois de mai, les Turcs sont entrés sur mon territoire, dans le district de Grahovo. Ils y sont restés quatre jours, sans qu'on ait osé, suivant mes ordres, les attaquer De Babocau à Spila, de Spila à Viloucé, ils ont campé, brûlé les maisons. J’avais donné aux Monténégrins l’ordre dé souffrir patiemment ces insultes, espérant leur retraite. Je m’é-
3V8 pièces justificatives.
tais imposé, pour ne pas provoquer un combat, de n’envoyer immédiatement aucune force à tirahovo. Un de mes sénateurs, Péter Phiiippo, tenait seul, avec un corps de 400 hommes, la forteresse de Humatz et les défilés conduisant de la plaine de Grahovo dans le district des Monténégrins de Soutza. Cette inaction, cette attitude toute défensive qui m’avait été conseillée avec tant de bienveillance, encouragèrent probablement les Turcs ; ils établirent leur camp à Grahovatz et s’y fortifièrent.
Péter Phiiippo dépécha alors, par un Turc de Korianitzi, au commandant des forces ottomanes une lettre dans laquelle il se plaignait de cette violation de territoire, ajoutant que, dans la situation actuelle des choses, une agression entraînerait de graves conséquences ; que la question du Monténégro était maintenant en voie de discussion pacifique, qu'il ne comprenait pas la nécessité d’un acte compliquant les difficultés et remettant une question de droit au sort des armes. Cette lettre n’obtint pas de réponse.
Informé de l’insuccès de cette tentative de conciliation, j’envoyai alors à Péter Phiiippo un secours d'environ 4,000 hommes, commandés par mon frère Mirko.
Le contingent de la Nahia Katounska partit le premier avec mon cousin Kersto et les voïvodes Péter Stépbanof et Ivo Radonitch. Dès leur arrivée, ils prirent position pour observer les Turcs, mais sans attaquer. Le surlendemain, 10 mai, arriva Mirko avec le reste de l’armée, la Nahia de Riéka.
De Grahovo à Grahovatz, plateau assez élevé où était placé le camp turc, il y a environ trois heures de roule à travers des gorges et des montagnes.
Péter Stéphanqf avait établi son corps d’armée sur un torrent qui le séparait seul des Turcs. Le 1 1 au matin, le combat s’engagea pour la possession de ce ruisseau, si nécessaire à l’une comme à l’autre armée; les Turcs avaient attaqué Péter Stéphanofen face, pendant qu’ils envoyaient deux bataillons pour le tourner. Mirko était encore à Grahovo lorsqu’il entendit le bruit du canon et de la mousqueterie ; il mil aussi-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 3yy
tôt ses troupes en marche, et arriva vers neuf heures en vue du camp turc, mais encore à une assez grande distance, du côté opposé au combat, à la place qu’occupait précédemment le voïvode Ivo Radonitch, qui, au son du canon, s’était rapproché de l’ennemi. En voyant arriver Mirko, Ivo Radonitch vint faire son rapport et donner des renseignements sur le combat; Péter Stéphanof lui avait fait savoir qu’il pouvait tenir, mais à condition d’un renfort ou d’une diversion qui ne permit pas aux Turcs de l’accabler avec toutes leurs forces. Presque aussitôt arriva un Monténégrin annonçant que tout allait bien, que les bataillons turcs avaient été repoussés avec une perte de plus de 300 hommes. Ce succès électrisa les troupes, qui demandèrent d’une seule voix à marcher à l’ennemi.
A dix heures, les Monténégrins nouvellement arrivés (ceux de la Riéka) avaient pris position à une demi-portée de pistolet des retranchements turcs, faisant un angle droit avec les Monténégrins de Péter Stéphanof; une ligne de petits mamelons les abritait un peu de la canonnade et du feu de l’ennemi. Une autre division monténégrine, profitant de l’occupation des Turcs, tournait leur camp, une partie s’établissant sur la route de Klobuck, l’autre dans les accidents d’une plaine dont les Turcs avaient défendu la gorge du côté de leur camp par un fort retranchement armé de canons.
Les Monténégrins, malgré une pluie violente, se maintinrent dans leurs positions jusqu’à neuf heures du soir. Alors seulement, l’ordre fut donné de ramener les troupes, qui n’avaient eu ni vivres, ni eau depuis la veille au soir.
Le f2, Mirko, changeant d’intention, résolut d'affamer les Turcs dans leur camp. Le corps de Péter Stéphanof, qui tenait l’eau, fut renforcé, ainsi que celui qui coupait les communications avec Klobuck, d’où les Turcs tiraient leurs vivres; le reste de l’armée occupa diverses positions, mais prêt à porter secours aux deux corps précédemment nommés, desquels dépendait la réussite du nouveau plan.
Pendant la journée, un armistice de quatre heures permit
aux Turcs d’aller faire des provisions d’eau. Dans cet intervalle, mon secrétaire Gt demander à Son Esc. le général de division Hussein-Pacha la permission de traverser le camp pour aller à Klobuck, auprès de MM. les consuls et de Son Exc. Kemal-Effendi. Hussein-Dahim-Pacha lui donna une lettre de passe, et aussitôt ce secrétaire retourna faire savoir à Péter Stéphanof qu’il partirait immédiatement pour Klobuck à travers le camp turc. Il était environ trois heures. Avec le sauf-conduit du pacha commandant les troupes d’invasion, et en faisant connaître les situations respectives des deux armées, mon secrétaire espérait, par l’entremise des consuls, arriver à une conclusion non sanglante des complications qu’avait amenées l'agression de l’armée turque. Il se hâtait donc de traverser le camp turc, lorsqu’il fut appelé par le général Hussein-Pacha, qui, ayant changé d’intention, lui déclara que, dans la nécessité à lui imposée de garantir contre tout danger la personne d’un envoyé du prince, de ne laisser planer aucun soupçon sur les Turcs si, dans le cours du voyage, un accident arrivait à cet envoyé, il s’était décidé à l'accompagner lui-même à Klobuck, pour le mener sain et sauf auprès de Kemal.
Le secrétaire Gt les objections que soulevait naturellement une pareille proposition : nulle plus grande garantie de sécurité dans l’escorte du pacha; l’ordre donné par le Ferik- Pacha sufGsait pour protéger l’envoyé vis-à-vis des Turcs, sa qualité d’attaché à la personne du prince Danilo l’assurait contre toute attaque des Monténégrins, ou même des sujets turcs chrétiens soulevés en Herzégovine ; une escorte de l’armée turque devenait au moins une reconnaissance à laquelle on s’opposerait par la force, elle devait infailliblement avoir à combattre. Mais il s'agissait, pour le général, d’avoir un prétexte honorable pour évacuer la position si compromise de Grahovatz. La présence et le départ de mon envoyé pour Klobuck lui fournissaient ce prétexte de se garantir de tout danger dans la route de Klobuck. Le pacha, malgré les observations qui lui furent faites, soutint son droit de prendre,
pour la sécurité de l’envoyé monténégrin qu’il avait entre les majns, les mesures qui lui semblaient les plus convenables ; mais il comprenait si bien lui-même l’impossibilité de se retirer sans combat, qu’il demanda une lettre déclarant que si quelque accident arrivait par cause d’attaque, pendant la route, à l’envoyé monténégrin, il déchargeait complètement l’honneur et la responsabilité de Son Exc. le pacha de cet accident. Cette pièce fut donnée à Hussein-Pacha, et, en le faisant, le secrétaire fit observer au pacha que la mission auprès des consuls et de Son Exc. Kemal était tout indépendante de celle de l’armée; qu’elle n’engageait en rien les commandants militaires monténégrins, libres d’agir suivant les besoins et les circonstances, comme cela ressortait d’ailleurs de la lettre même, prévoyant une attaque pendant la route. Et, pour mieux faire comprendre au pacha les difficultés de sa position relativement au mode de départ pour Klobuck, le secrétaire pria le pacha de faire crier à haute voix (il faisait nuit) au corps monténégrin le plus proche, celui de Péter Stéphanof :
« Que le secrétaire du prince et une escorte partiraient « pour Klobuck. » Péter répondit en criant, à la connaissance des deux armées :
« Que personne n’eût à se hasarder sur la route de Kloa buck. »
Cet avis significatif ne put cependant changer la résolution du pacha ; seulement, au lieu de partir la nuit même, comme le pacha le voulait d’abord, le départ fut différé jusqu’au lendemain matin. Ce retard était le résultat d’avis reçus de Klobuck. Le lendemain, deux bataillons, escortant un convoi de vivres, devaient partir pour le camp, et le pacha espérait faire sa jonction avec eux sur la route même.
Le 13 au matin, Son Exc. Hussein-Pacha donna l’ordre du départ à l’armée turque, et pria le secrétaire de donner aux Monténégrins communication du départ de l’armée pour Klobuck, dans le but d’accompagner l’envoyé du prince vers Kemal-Effendi et les consuls; d’annoncer que les Turcs lais-
saient leurs tentes à Grahovatz, et d’insister, au nom du prince, pour qu’on les respectât.
Cela fut fait par le secrétaire, qui, renouvelant ses observations précédentes, disait ses recommandations inutiles, puisque, sans nul pouvoir sur l’armée, il ne pouvait ordonner de ses mouvements; qu’en outre, les Monténégrins attaque^ raient certainement l’armée pendant sa retraite, puisque rien ne les en empêchait. Telle était l’opinion entière de toute l’armée turque, et la pièce demandée la veille par Son Exc. Hussein-Pacha prouve son opinion à ce sujet.
Le pacha, au moment du départ, envoya la communication citée plus haut à Mirko, et, dans sa précipitation, la fit remettre en français, sans traduction, telle que Mirko me l’a remise plus tard, me demandant ce que signifiait cette lettre.
Le pacha se mit en retraite avant que la lettre du secrétaire fût au camp monténégrin.
Au premier mouvement des Turcs, les hauteurs voisines se couronnèrent de troupes monténégrines A mesure que les Turcs avançaient, les Monténégrins resserraient le demicercle qui enserrait l’armée ; ils avaient déjà coupé tout retour au camp. N
Il n’ya que quatre heures de Klobuck à Grahovatz. L’armée turque avançait, quoique péniblement; les convois et les bestiaux entravaient la marche dans des chemins assez difficiles.
A une demi-heure du camp, les Turcs furent attaqués; on abandonna d’abord les bestiaux, puis les canons, et les bataillons turcs, refoulés les uns sur les autres, furent obligés de repousser les assaillants à la baïonnette.
L’espérance d’un secours animait encore les soldats ; ils marchaient en bon ordre et étaient parvenus à deux heures du camp, lorsqu'ils virent un corps s’avancer à leur rencontre : c’étaient les Monténégrins qui, après avoir détruit le renfort parti de Klobuck, rabattaient sur le camp. Dès lors, les ordres d’IIussein-Pacha ne furent plus écoutés ; la
déroute commença, chacun s’échappant de son côté. Mon secrétaire, jusqu’alors avec Hussein-Pacha ou ses officiers, resté seul, fut pris par les Monténégrins, qui le reconnurent et lui donnèrent un cheval. Ils firent prisonnier, au même moment, un officier français au service du Sultan.
En terminant le récit de ces événements, je vous prie, monsieur le Consul, de vouloir bien remarquer que c’est après de nombreux avis, à ses risques et périls, lorsqu’il pouvait attendre le retour de mon envoyé à Klobuck, qu’Hnssein-Pacha s’est résolu à s’ouvrir de force une retraite. Je regrette le sang que cette détermination a fait coüler, mais je crois avoir tout fait pour en rejeter loin de moi la responsabilité. J’avais donné à mon frère Mirko avant son départ, l’ordre de ne pas franchir les frontières de mon territoire ; cet ordre lui avait été donné quoi qu’il arrivât. Après le départ de l’armée turque, la prise ds ses canons, de ses fusils, de ses munitions, je répétai cet ordre ; l’armée voulait s’avancer sur Klobuck, Gasko, pays ouvert et plein de ressources; elle aurait trouvé des sympathies, nul obstacle; mes troupes de l'est à Drobniak auraient suivi ce même mouvement, elles auraient marché en pays chrétien et conquis une moitié de l’Herzégovine sans tirer un coup de fusil. J’avais mis mes espérances dans le gouvernement de l’Empereur, qui veut bien me donner les plus grandes marques de bienveillance ; après ce qu’il a fait pour moi et mon pays, mon devoir est de me conformer à ses désirs et de suivre ses conseils.
Agréez, etc.
Pour le Prince et 'par son ordre,
H. Delarue.
22 mai 1858.