‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 160 sur 163 · CHANT POPULAIRE SUR LA BATAILLE DE GRAHOVO · texte numérisé non relu

CHANT POPULAIRE SUR LA BATAILLE DE GRAHOVO

Louanges à Dieu, au vrai Dieu ! Un nuage épais s’avance du côté de Stamboul, nuage terrible, comme s’il présageait quelque sinistre. Des éclairs éclatent dans l'obscurité, et de temps en temps la foudre gronde au loin.

A l'ouest, la mer se gonfle. De son sein surgit l’hydre adjdaia1. Toute la surface de la mer oscille, remuée par la queue du monstre, et se couvre des vapeurs pestilentielles qu’il exhale.

Le nuage s’abat et enveloppe le Tsernogore; il couve le châtiment, et du haut des falaises les faucons s’écrient : « Veut-on anéantir notre race ? »

Mais l’ adjdaia aborde au rivage; elle ouvre sa gueule béante, comme si l’enfer ouvrait ses portes, et de sa bave immonde elle souille les falaises et la côte, afin que les faucons abandonnent leurs aires et que les reptiles seuls s’y nichent.

Ce ne sont point les nuages de Stamboul qui enveloppent le Tsernogore, ni l’hydre adjdaia qui, de sa bave immonde, souille les côtes : ce sont les armées puissantes que le Tsar des Turcs envoie, l’une par mer, l’autre par terre, pour s’abattre sur le malheureux Tsernogore et anéantir ses enfants.

Lorsque le Tsar Osmanli eut réuni 20,000 hommes, fleur de son armée, et que ses vaisseaux furent prêts à appareiller, il fait venir son pacha Hussein, et lui dit :

« Écoute-moi, mon fidèle serviteur. Voici une troupe d’élite a de 20,000 jeunes Osmanlis; voici des vaisseaux aux voiles

1. En turc, eidiha, monstre fabuleux vomissant le feu et la fumée, qui figure souvent dans les Mille et une Nuits. Ici il s’agit d’une flottille de bâtiments à vapeur.

« déployées, plus rapides à la course que les chevaux « d'Égypte, et pourvus de canons qui, enchaînés sur leurs « affûts, n’éclatent jamais, quelle qu’en soit la charge ; ils ne « font de mal qu’à l’ennemi, quand ils vomissent le feu « comme les forges de l’enfer. Conduis ces troupes dans le « Karadagh. Qu’elles l’enveloppent de tous les côtés, imitant « le serpent qui, après avoir atteint sa proie, la resserre dans « les plis de sa queue, et tout à l’aise la dépèce tranquillement « avec ses petites dents qui distillent du poison.

« Va avec le gros de l’armée investir Grahovo, y faire « élever des retranchements. Fortifie-toi dans ta position le « mieux que tu pourras.

« Ensuite, fais-y dresser toutes les tentes de l’armée, afin « de frapper de terreur ce vlah (chrétien) de la ville de Tset- « linié et sa maudite engeance, qui ne veulent pas servir le « Padischah, et qui tant de fois déjà, j’en rougis de honte, « ont craché à la barbe du Prophète.

« Arrivé sous Grahovo, et aussitôt après avoir convenable- « ment disposé mes troupes, envoie un messager à Tsettiniéj « et que ta lettre dise :

« En bas, ô chef du Karadagh ! descends ici, sors de ta ca- « verne, et vite, viens me saluer à Grahovo ! Viens baiser le # pan du manteau dont je suis revêtu par le Sultan, ton sou- « verain!

« Amène-moi tes officiers ; fais désarmer tous les rayas du « Karadagh, et qu’avec leurs ventres nus* ils sautillent de « rocher à rocher, comme il sied aux rayas soumis !

« Puis, tu me livreras tous les défilés de ta mentagne ma- « lencontreuse, ces coupe-gorge infâmes où personne ne « peut s’aventurer sans peur. Nous y conduirons ma force « armée.

« Quand je serai venu le rendre visite à Tsettinié, je t’ac- « cueillerai sous l’ombre protectrice du manteau impérial, et

1. C’est-à-dire : « Fais-leur ôter leur ceinture à laquelle sont atta- « chés les pistolets, le poignard et le yataghan. »

« non-seulement toi, prince, mais aussi tous les gueux qui « t’obéissent. Qu’ils respirent librement, eux aussi, qu’ils « jouissent du repos des deux tiers des habitants du monde qui « nous sont soumis et qui remercient le grand Allah ; tandis « que le troisième tiers, les récalcitrants, payent le tribut au « Tsar de Stamboul, et prient le Ciel pour la conservation des a jours précieux du Padischah de la Sublime-Porte. »

« Si le chef du Tsernogore ne voulait prêter L oreille à « tes ordres, alors, jure par le sanctuaire de la Kaaba, par le « grand jeûne de ramazan et par le Koran, livre de la vérité ! a Meuacele de pulvériser toute sa Montagne Noire et d’en « pétrir la poussière avec le sang des Monténégrins, pour éle- « ver une mosquée en l’honneur d’Allah et de son Prophète !

« Qu’ils soient réduits au néant, et que personne, désora mais, n’ose plus rire à nos barbes! »

Cher Dieu1, toi seul vrai Dieu! A l’appel de Hussein-Pacha : « Préparez-vous, mes soldats; en avant! marchons sur « le Karadagh, dans ce repaire où les démons se nichent ! » on vit les deux armées s’ébranler et partir l’une par terre, l’autre par mer. On entendait leurs cris bruyants, mêlés au roulement des tambours, au son des fifres et des timbales. Ah ! mes frères, le plus brave se sentait saisi de frayeur !

Lorsque l’armée turque fut arrivée sous Grahovo et qu’elle eut occupé les meilleurs postes de la plaine, le pacha s’assit sur son tapis. Mettant sur ses genoux une feuille de papier, il écrivit à l’illustre prince Danielo, le faucon du Tsernogore. .

Ici le poëte reproduit, avec une fidélité homérique, mot pour mot, la lettre qu’il a donnée tout à l'heure comme dictée au pacha par le Sultan.

... Le prince monténégrin lit la lettre, et son front s’assombrit. Sous son front, chaque coup d’œil luit comme autant de coups de couteau ou comme un éclair gros de foudre. Sa poi-

1. Cher Dieu! Boié milil exclamation fort en usage chez les Serbes.

trine est haletante par trop de douleur; on dirait une nappe d’eau qui bouillonne.

Lorsqu’il eut médité et apprécié tout ce que la lettre renfermait, il appelle ses officiers et les chefs des nahias. En peu de mots, il leur raconte ce qui en est, les pourquoi et les comment. Ils écoutent tranquillement comme s’ils ne faisaient aucun cas du message du pacha. Cependant, quelques-uns se caressent la mouslache, d’autres dégainent et examinent les lames de leurs yataghans. Tous se regardent en silence l'un l’autre.

Mais qui pourrait étouffer l’orage ou défendre à une mer houleuse de déborder, ou bien encore arrêter l’élan du cœur humain? Où est l’homme qui, mordu au cœur, pourrait ue pas s’écrier : « Je souffre ! »

Au silence succéda le murmure, et aux murmures l’explosion d’un tumulte affreux. On eût dit le bruil d’un massacre d’hommes à la guerre. Le Turc les a douloureusement irrités. Chacun des Vitèzes s’est tout à coup ressouvenu du carnage de Kossovo et des gloires de l’antique Servie qui s’éclipsèrent le jour de saint Vital, alors que le Monténégro ne faisait qu’une partie minime de nos immenses possessions.

Chacun y pense avec regrets et se demande dans l’âme : « Où est la Bosnie? où est notre Servie naguère si puissante? « Que sont devenues la Zêta et l’Herzégovine, berceau de nos « aïeux? Ah ! tout souffre maintenant sous la fourche des Os- « manlis. Rien ne nous en est resté, rien que des falaises sté- « riles ! O Monténégro! petit cierge qui brûle encore, comme « la dernière étincelle de ce feu qui, naguère, brillait sur « l’autel des libertés de la Servie! Ici même, Satan veut « pénétrer; le voilà, il se redresse pour éteindre le feu « sacré! »

L’angoisse accable l’âme des Vitèzes indignés. Dans leurs larges poitrines, le cœur pleure, comme une veuve qui répand des larmes sur le tombeau de son premier né. Dans leur affliction muette, ils s’embrassent les uns les autres.

Tels, au moment du départ pour un voyage lointain, les amis se disent adieu sans l'espoir du retour : car chacun des héros s’est dégoûté des douceurs de la vie ; il voudrait déjà n'ètre plus.

Est-elle heureuse, la mère du prince Daniel, faucon de la Montagne Noire 1 Aussitôt qu’il sentit ce qui pesait sur l’âme des Vitèzes, du plus profond de sa gorge II pousse le cri :

« Aux armes, mes héros! Comme les feuilles du même « arbre, disséminez-vous dans les nahias, arborez-y notre « drapeau tricolore. Que tous les braves y accourent, tous « ceux qui ont de quoi payer dûment la bienvenue de ce « pacha! Il nous envoie de ses nouvelles. Il nous attend dans « les plaines de Grahovo et nous promet un abri sous le man- « teau du Padiscliah. Il faut qu’il ait lieu de se louer de l’ac- « cueilque nous lui ferons à notre tour. Aux armes) »

Écoutez, amis, frères d’une seule mère, la Servie 1 Quand les chefs revinrent dans leurs nahias, ils sommèrent tous les Vitèzes de se réunir sous le drapeau. Partout les chants guerriers retentissent, confondus avec les décharges des carabines ornées de ciselures en argent. Par monts et par vaux, d’écho en écho, tout le Tsernogore tressaillit, comme si notre patrie s’écroulait dans la mer bleue, ou comme si elle s'abîmait dans les entrailles de la terre!

Les Vitèzes se réunissent sous leur drapeau. Ah! il n’y a que les mères de la Montagne Noire qui puissent enfanter des héros comme eux, car le monde n’a plus rien de comparable à la bravoure de nos Vitèzes!

Ils resserrent les attaches de leurs opankas (chaussures) en peau de bœuf. A leur ceinture, ils ont chacun deux pistolets d’arçon et un yataghan qui, sans s’ébrécber, peut trancher le fer d’un soc. Chacun a sur l’épaule une carabine du Tsernogore dont la balle atteint aussi loin que les yeux du tireur. Suspendue en écharpe, la s trouka 1 protège le guerrier contre

1 Pièce de drap grossier qui, comme le plaid des Écossais, sert en guise de manteau.

les intempéries de la saison. Tous, tels qu'un fusil armé, sont prêts à partir au premier geste de leur chef.

Mais voici Mirko Pétrovitj, frère chéri du faucon Daniel. Le danger de mourir n’entre pour rien dans ses prévisions. Il mourrait cent fois pour sa patrie et ses libertés, s’il avait cent vies à lui. Le prince Daniel lui transmet le droit de commander les armées du Tsernogore, qui déjà sont réunies et demandent à grands cris de les conduire dans les plaines de Grahovo, pour y saluer ce Hussein-Pacha.

Ah ! Serbes, vos mères auront certes de quoi être réjouies et fières de vousl Lorsque le terrible Monténégrin se mit en marche, et qu’après être descendu dans les vastes plaines de Grahovo, il s’y fut arrêté en face de Hussein-Pacha, on vit (et le cœur se pâmait de joie), on vit arriver les vieillards infirmes, les femmes au cœur mâle, les enfants gardeurs de troupeaux; tous, joyeux, couraient grossir la troupe des Vitèzes, mourir pour la liberté et pour la foi de leurs ancêtres.

Mirko dispose son armée en ordre de bataille ; il désigne à chaque détachement ses chefs, à chaque soldat sa besogne. Puis, au nom du prince, son frère et maître, il écrit à Hussein-Pacha ainsi qu’il suit :

« Hussein, esclave de ton Tsarl est-ce donc vrai tout ce « que tu nous a mandé dans la lettre? Dis, le Sultan se se- « rait-il en effet radouci au point de vouloir nous abriter de « son aile ? Vos avanies ne pèseront-elles donc plus davantage « sur nous? Nous laisserez-vous enfin jouir du repos?

« Ou bien n’est-tu venu ici que pour rire de nous, pauvres « orphelins que nous sommes?

« Si, en effet, le Tsar de Stamboul s’est rasséréné et nous « veut du bien, remercie ton souverain et qu’il nous laisse a en paix 1 Nous ne sommes pas habitués à recevoir les fa- « veurs d’autrui, surtout celles que votre Tsar nous octroie- « rait. L'haleine du Turc est mortelle aux Serbes. Laissées nous tranquilles, et vite 1 Ton séjour plus prolongé ici peut « t’avilir.

« Quant à la menace qu’avec ton armée tu renverseras nos « montagnes de fond en comble, que tu feras passer au fil « de l'épée tous les habitants, et que tu feras bâtir je ne sais a quelle mosquée à Tsettinié en l'honneur d’Allah, personne « ne croit à ces forranteries, personne, excepté le Turc cré- « dule. Dis-moi, je te demande, quelle fatale nécessité t'a « donc poussé jusqu’ici ? Pourquoi t’aventurer jusqu’à Gra- « hovo, dans nos rochers stériles, quand les deux tiers du « monde habité t’appartiennent? Depuis les Balkans jusqu’à « ces rochers, partout le Turc se prélasse à son gré, paro tout, sous le sabot de ses bordes sauvages, il foule nos « frères, enfants du malheur. Nous ne vous envions pas vo- « Ire bonheur. Dieu nous regarde du haut de ces falaises : « elles sont là debout pour rappeler à tous les peuples de la a Servie qu’il y eut un temps où ils étaient libres et forts !

« Répondez-nous, Hussein le Turc, dites, pourquoi ne « donnez-vous pas la paix aux Serbes? Pourquoi vousachar- « nez-vous à les traquer jusqu’ici? Mais voyez, ils ne sa- « vent plus où fuir : derrière ces falaises mugit une mer a profende, et plus haut, au ciel, il n’y a que les âmes qui a prennent l'essor, après avoir secoué le cadavre qui les tea nait prisonnières.

a Ainsi soit-il. Le Monténégrin ira en avant. Que Dieu et a la fortune du brave en décident 1 »

Mirko envoie sa lettre au pacha et conduit ses Vitèzes en avant. Il s’approche des retranchements des ennemis ; puis il invoque le vrai Dieu et il s’écrie : « Sus, mes braves I il a est à nous! Courez sus au Turc! »

Cher Dieu, sois glorifié dans toutes les œuvres qui émanent de toi ! Lorsque l’armée du Tsernogore eut serré ses rangs, elle se jeta sur les Osmanlis. Le choc en fit tressaillir les monts et les vallées. Les cris de guerre s’élevaient jusqu'au faite du ciel, et les champs oscillaient sous les pieds des combattants. On aurait dit que la terre, ainsi poussée, s'écroulait sur elle-même.

Une fois seulement les Vitèzes déchargèrent leurs fusils,

puis ils dégainèrent leurs yataghans effilés, pourfendant les Turcs. Enfin, ceux-ci tournent le dos, et du champ de bataille se sauvent dans leurs retranchements.

Le combat s’engage de nouveau. Les Turcs se concentrent. Un de leurs retranchements est pris d’assaut ; mais l’artillerie fait vomir son feu meurtrier. Leurs fantassins, la joue clouée à leurs fusils, ne se laissent pas dompter facilement.

Trois fois les Vitèzes ont couru à l’assaut, escaladant les retranchements, faisant tomber des têtes innombrables, mais sans pouvoir anéantir l’ennemi. La lutte continuait du malin au soir. Alors les deux camps se reposèrent un peu, et à l’aube du jour l'œuvre de la mort recommença. Ah! le carnage fut terrible et comparable seulement à celui de Kossovo, où l’empire de Servie finit en une journée!

Que de mères auront maudit l’heure de la bataille de Grahovo ! Revêtues de robes noires, les sœurs auront regretté leurs frères les fiancées leurs Vitèzes du Tsemogore! Mais colles qui auront pleuré le plus, ce sont les odalisques des harems, car les jeunes spahis turcs ont souffert le plus : cernés et massacrés sur leurs remparts, ils n'ont plus eu d’issue par où s’évader. Eussent-ils des ailes d’oiseau, alors même Mirko les ferait déplumer avant qu’ils ne trouvassent l’occasion de s’envoler.

Le Serbe rejeta ces preux mécréants dans un défilé; ils ne purent y faire aucun mouvement. Il occupa les gorges de Klobouk, afin que les Turcs, maîtres de cette ville, ne pussent secourir les vaincus ni les consoler en leur faisant distribuer le baklava1 2 et le pilau.

Le lendemain, lorsque les premières lueurs de l’aube matinale commencèrent à bleuir sur l’horizon, les Turcs de Klobouk étaient déjà sur pied. Leur convoi, avec les muni-

1 . Mot à mot : « Auront chanté comme des coucous. » D’après une tradition slave, le coucou est une jeune fille qui, à force de pleurer la mort de son frère, fut transformée en cet oiseau.

2. Gâteau fait de farine, de miel, d’amandes et d'épices, dont les Orientaux sont très-friands.

tions, comestibles et ambulance, avec tout le nécessaire pour l’armée et avec de l'argent pour payer la solde des militaires, se dirigent vers Grahovo. Nos loups de montagne s’en aperçoivent, ils l’enveloppent et passent au fil de l’épée tout ce qui osait résister.

Cher Dieu! as-tu contemplé les horreurs de cette tuerie? Comme nos Vitèzes se sont confondus dans une sanglante mêlée avec les Turcs! Quel affreux grincement et cliquetis de yataghans ! Que de râles, de cris de douleur et de rage ! Les Turcs défaits cherchent leur salut, les uns dans la fuite, les autres en recourant à la grâce du vainqueur; mais ici il ne peut pas y avoir de grâce, le Monténégrin ne pardonne pas aux Turcs. Il les expédie lestement vers la terre promise de leur paradis, libre à eux d’y jouir des délices des élus du Prophète, d’y fumer de bon tabac et de humer le moka pur dans de petites tasses de porcelaine fine.

« Point de quartier I » tel est le mot d’ordre des Vitèzes. Les uns terrassent les cavaliers turcs dispersés dans la plaine, les sabrent et les pourchassent à coups de yataghans, ou les éventrent comme le pêcheur dépèce ses carpes; d’autres Vitèzes s’acharnent contre des fantassins et des artilleurs délaissés sous les murs de Grahovo. Les victimes pâlissent de frayeur, et la mort les frappe au cœur avant même que le poignard n’ait brillé 1 Çà et là des têtes tranchées roulent de haut en bas, comme les noisettes mûres quand on a secoué le noisetier. Les cadavres tombent entassés les uns sur les autres : on dirait la forêt d’un mont renversée par l'orage.

Dieu ! qui ne serait pas affligé à la vue de tous ces guerriers meurtris, mutilés et noyés dans leur propre sang ! L’un, percé à l’endroit où se noue la ceinture, git au milieu de ses entrailles répandues ; l’autre, atteint un peu au-dessous du sein, a la poitrine toute ouverte, et l’on y aperçoit les poumons, le cœur et les reins qui palpitent encore. Non, depuis Kossovo, ni un tel carnage ni une telle défaite ne s'étaient jamais vus!

Toute l’armée turque disparut à Grahovo, une armée de trente mille hommes, ainsi que leur pacha et un de ses lieutenants (vékilo)\ Les survivants ne sont pas nombreux, et tous, estropiés et déformés, sans nez, sans oreilles, vivront tristement et seront la risée de leurs ennemis.

Les Serbes perdirent peu de monde, et chacun d’eux eut la joie de venger l’injure faite à lui, à ses frères et aux libertés du Tsernogore le bienaimé.

Après le combat et le massacre, les Vitèzes quittèrent le champ de bataille, emportant le riche butin conquis sur les Turcs. Ils rentraient dans leurs montagnes en chantant:

« Cher Dieu! le miracle de notre victoire est un acte de « ton omnipotence. Cher Dieu 1 sois glorifié dans toutes les « œuvres qui émanent de toi ! »

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