‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 3 sur 163 · N VII · texte numérisé non relu

N VII

danger la foi et la liberté de la montagne. Hommes, vieillards, enfants, tous courent au combat avec l’enthousiasme du martyre. Les estropiés eux-mêmes se font porter à la redoute ; couchés derrière un rocher, ils chargent les armes et tirent sur l’ennemi. Tomber dans un de ces combats est la plus grande ambition du Tsernogortse. La mort qu’on ne rencontre pas sur les champs de bataille est regardée par ces braves comme le dernier des malheurs; aussi les parents disent ils d’un malade enlevé de mort naturelle qu’il a été tué « par Dieu, le vieux meurtrier, » od Boga, starog krevnika. La plus sanglante injure que l’on puisse adresser h un Monténégrin, la seule qui ne se pardonne jamais, est de lui dire : « Je connais les * tiens, tous tes aïeux sont morts dans leur lit. » Selon l’habitude constante des tribus exclusivement guerrières, l’homme, au Monténégro, dédaigne les travaux autres que ceux des combats. Élevé dans les armes depuis son berceau, c’est de ce côté que le Tsernogortse a tourné toute son intelligence. Devenu homme et marié, ses obligations militaires grandissent et s’étendent ; il n’est plus seulement le défenseur de la patrio, il devient le protecteur du foyer domestique. Mais il n’accepte pas d'autres devoirs ou d’autres fonctions; dans la paix il se prépare à la guerre, fourbit scs armes, fabrique de la poudre, fond des balles, ou bien se repose, en fumant sa pipe, des fatigues qu’il a traversées. Les travaux du ménage,

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même les plus pénibles, la culture de la terre sont

l’apanage exclusif des femmes.

Qu’on n’aille pas croire pour cela qu’elles soient, comme chez les peuples sauvages dont la lumière de l’Évangile n’a pas encore éclairé l’intelligence, réduites à la condition d’esclaves soumises à leur époux : le christianisme est là dans le Monténégro pour relever et ennoblir leur caractère. La femme monténégrine mène une vie de rudes travaux, mais sa dignité n’en est que plus grande. Respectée et chérie de son époux, elle embellit le foyer où le guerrier fatigué vient s’asseoir chaque jour. C’est la matrone romaine des beaux jours de la république, chaste et Gdèle à son époux, orgueilleuse du nombre et de la valeur de ses enfants, qui renferme sa vie dans les soins de la maison. Sur la tombe de la Monténégrine on pourrait écrire, comme sur celle de la femme romaine, cette noble épitaphe : Domi mansit , Innam fecit, pudicitiam servavit. Malheur à celui qui oserait lever sur elle un regard impudique ou qui lui manquerait de respect ! La carabine d’un mari, d’un père ou d’un frère aurait bientôt lavé dans le sang cet outrage.

Mais la femme du Monténégro ne se borne pas aux occupations et à la vie tranquille que nous venons d’esquisser. Elle a aussi, comme les hommes, ses joies, sa gloire et ses triomphes. Épouse, elle s’associe aux luttes et aux exploits de son mari ; intrépide

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comme lui, elle porte aux combattants, à travers les plus ardentes fusillades, les munitions dont ils commencent à manquer. Et si cet époux s’est distingué dans la guerre, s’il revient célébré par la voix commune de ses compagnons, c’est alors un beau jour pour la Monténégrine ; dans les champs, le soir à la fontaine, toutes les femmes la regardent avec un mélange de déférence et d’envie, et s’écartent devant elle pour lui laisser la première place; les hommes la saluent avec respect. Alors le rude travail auquel elle est condamnée ne lui paraît plus lourd ; elle est heureuse et fière, elle est l 'épouse d’un guerrier renommé !

Puis, lorsque la balle de l'Ottoman a frappé son époux, s’il n’a ni père ni frère pour le venger, si ses Fils sont encore trop jeunes pour accomplir cette œuvre, alors la femme tsemogortse se charge de la vengeance. Ramassant le fusil et le sabre du mort, elle court au premier rang des soldats, et ne rentre à sa demeure reprendre ses occupations ordinaires que lorsqu'elle a rempli ce qu’elle regarde comme un devoir sacré.

Mais ici nous laissons la parole à une chanson populaire, tirée du recueil de M. Vouk Karadzitj *, qui raconte une vengeance de ce genre :

« Un haïdouk se lamente et crie sur la montagne : « Pauvre Stanischa, malheur à moi qui t’ai laissé « tomber sans vengeance. »

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