I. Nurodne srpske piesme, Vienne, 1845, 2 vol. in
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« Du fond de la vallée de Tsousi, la femme de Stanischa entend ces cris et comprend que son mari vient dépérir. Aussitôt, un fusil à la main, elle s’élance, l’ardente chrétienne, et gravit les verts sentiers que descendaient les meurtriers de son mari, quinze Turcs, conduits par Tchenghitj-aga. Dès qu elle aperçoit Tchenghitj-aga, elle le met en joue et l’abat roide mort. Les autres Turcs, effrayés de l’audace de cette femme héroïque, s enfuient et lui laissent couper la tête de leur chef, qu elle emporte dans son village.
« MaisFati, la veuve de Tchenghitj-aga, écrit une lettre à la veuve de Stanischa : « Epouse chrétienne, tu « m'as arraché les deux yeux en tuant mon Tchen- « ghitj-aga ; si tu es une vraie Tsernogortse, tu vien- « dras demain seule à la frontière, comme moi j’y « viendrai seule, pour que nous mesurions nos forces « et que nous voyions qui de nous deux fut la meil- « leure épouse. »
« La chrétienne quitte ses habits de femme, revêt le costume et les armes enlevés à Tchenghitj, prend son yataghan, ses pistolets et sa brillante carabine, monte le beau cheval de l'aga et se met en route à travers les sentiers de Tsousi, en criant devantchaque rocher : « S’il se trouve ici caché un frère tserno- « gortse, qu’il ne me tue pas en me prenant pour un « Turc, car je suis un enfant du Tsemogore. »
« Mais, en arrivant à la frontière, elle vit que la
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boula (femme turque) déloyale avait amené avec elle son compère, qui, monté sur un grand cheval noir, s’élança furieux sur la veuve chrétienne. Celle-ci l’attend sans s’effrayer ; d’une balle bien dirigée, elle le frappe au cœur, puis lui coupe la tête. Alors, atteignant la boula dans sa fuite, elle l’emmena liée à Tsousi, où elle en fit sa servante, l’obligeant à chanter pour endormir dans leur berceau les orphelins de Stanischa.
« Après l’avoir ainsi eue à son service pendant quinze ans, elle renvoya la boula libre parmi les siens. »
L’élévation, la chasteté et la dignité morale des femmes monténégrines, malgré leur condition de travail incessant, les entoure d’un respect auquel on ne s’attendrait pas d’abord avec cette condition de leur existence. A ce point de vue les mœurs des Tsemogortses sont entièrement chevaleresques. La femme est pour eux un être inviolable. Les vengeances, les querelles de tribus ou de familles ne l’atteignent pas. Elle jouit même du plus noble privilège. L’homme qu’une femme a pris sous sa sauvegarde, eut-il commis un meurtre, fùt-il sous le coup de la plus implacable vendetta, devient aussi sacré qu elle ; il peut avec elle venir s’asseoir au foyer de ses ennemis, nu! n’oserait toucher à un cheveu de sa tête, car ce serait se déshonorer à jamais aux yeux de toute la nation.
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Après la femme, l'être le plus sacré pour les Monténégrins est le voyageur. « Dans tout le pays, dit M. Cyprien Robert qui a eu l’occasion de visiter en détail la Montagne Noire il y a maintenant vingt ans, alors que les mœurs y étaient encore plus sauvages qu elles ne le sont aujourd’hui, dans tout le pays, l’hospitalité s’exerce avec une exquise cordialité. Demandez-vous un verre d’eau en passant à cheval devant la cour d un paysan, il s’empressera de vous satisfaire et vous apportera même du vin s’il en a. Il est vrai qu’au seuil des cabanes, les gros et terribles molosses qui effrayaient, il y a trente ans, le colonel Vialla, n’ont rien perdu de leur vigilance acharnée; mais pénétrez dans la chaumière, on s’y disputera l’honneur de vous servir; les coussins, quand votre hôte en possède, seront étendus pour vous sur le banc de bois qui entoure le foyer; le maître de la cabane, assis devant vous sur une pierre, vous présentera lui-même le café, les œufs durs, la castradina (viande de mouton fumée) et le vin indigène, le tout sur un plateau de bois servant de table. Si, après les premières zdramtsa (toasts), il vous tend la main, c’est un signe qu'il jure de vous défendre désormais jusqu’à la mort, fût-ce contre une armée. A votre départ, la seule récompense qu il désire est une décharge de vos armes, une salve d’adieu en son honneur, qui indique publiquement que vous êtes content de lui. »
A ses qualités militaires, à sa bravoure indomp-
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table, le Tsemogortse joint une astuce naturelle, une sorte de diplomatie sauvage qui met souvent en défaut l'habileté du Turc le plus fin. « Voyez-le, dit M. Cyprien Robert dont nous nous plaisons à citer le témoignage comme celui du voyageur qui connaît le mieux les peuples slaves, voyez-le dans un khan albanais ou bosniaque, le soir d’une tchéta (expédition militaire), faisant de la propagande, entretenant ses frères rayas des avantages, de la nécessité môme d une alliance avec son saint vladika : à la douceur mielleuse de ses paroles, il semble que cet homme terrible possède tous les secrets de séduction d’une femme. La dignité, l’abnégation d’un martyr rayonnent sur son visage, et on l'écoute comme un prophète. »
Tels sont les Monténégrins, tel est ce peuple dont on a tant parlé depuis quelques années, en bien comme en mal. Leurs ennemis, et ils n’en ont pas manqué, surtout dans la presse étrangère, leurs ennemis les dépeignent sous des traits sinistres ; ils les montrent comme des barbares cruels et turbulents, sanguinaires et rapaces, il y a quelque chose de vrai dans ce portrait ; mais il ne montre que le coté défavorable du caractère monténégrin, et il dissimule les grandes qualités qui relèvent ces puissantes et sauvages natures. Ce qu'oublient surtout ceux qui attaquent les Tsemogortses, c’est de mettre en parallèle avec eux les adversaires que ces guerriers combat-
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tent. Dans cette comparaison, le Monténégrin grandit et domine le Turc de toute la hauteur qui sépare le christianisme de la religion musulmane. L’Ottoman, malgré le vernis extérieur de civilisation dont il se pare aujourd’hui, l'Ottoman demeure un barbare sanguinaire, un Tartare, c’est-à-dire un homme de la race la plus féroce et la moins susceptible de se civiliser véritablement , profondément corrompu , en outre, par une loi démoralisatrice, incapable d’entrer d’une manière sérieuse dans la voie du progrès. Le Monténégrin est aussi un barbare, car les circonstances l’ont forcé de rester tel ; mais c’est un barbare comme ceux dont le sang a renouvelé le monde antique et donné naissance aux sociétés modernes. Sa nature encore vierge a conservé toute sa vigueur, et lorsque la civilisation européenne l’aura pénétré de sa vivifiante influence, il a en lui les qualités qui forment un grand peuple.
C’est pour cela que les Monténégrins sont dignes au plus haut degré de l’intérêt que la France chrétienne leur a témoigné dans les dernières années ; c’est pour cela que, dans l’avenir de l’Orient et dans les faits qui s’y produiront désormais, le Tsernogore est appelé, malgré le chiffre peu élevé de sa population, à jouer un rôle considérable. C’est le refuge et l’avant-garde de la liberté dans les provinces slaves de l’empire ottoman.
Il faut, du reste, lorsqu’on étudie l’Orient chrétien,
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s'habituer à ce grand rôle, joué par des populations peu nombreuses et restreintes sur un territoire exigu. La montagne de Souli était bien moins encore que le Monténégro. Ce n’était pas un état constitué, mais une simple réunion de pâtres sauvages. Moins heureux que les Monténégrins, les Souliotes n’avaient même pas pu conserver leur patrie , qui avait succombé sous les coups du terrible Ali-Pacha. Voyez cependant quelle part les pâtres de Souli ont eue à l’affranchissement de la Grèce ! Lorsque le jour de la grande lutte nationale est arrivé, chacun de ces intrépides mais obscurs guerriers est devenu un général et les noms des Tzavellas et des Botzaris ont passé au premier rang de ceux des héros de la liberté. Il en sera de même du Tsernogore le jour, qui n’cst peut-être pas bien éloigné, où les Slaves de la Turquie réclameront, les armes à la main, leur place au soleil, leurs droits imprescriptibles à la vie des peuples indépendants.
Aussi la Porte a- 1- elle trouvé à bon droit et trouvera-t-elle toujours dans ce voisinage un sujet d'inquiétude et de danger. Dès qu’il y aura dans la Turquie une augmentation de forces ou une recrudescence du fanatisme musulman, elle se traduira par une attaque contre le Monténégro et par une tentative pour l'asservir. C’est ce qui est arrivé en 1853. au moment où la guerre d Orient allait commencer; c’est ce qui s’est également produit en 1853 et ce que
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nous avons vu se renouveler avec les plus douloureuses péripéties dans les dernières années.
Transportons-nous maintenant par la pensée dans une maison monténégrine, non pas un de ces jours où une seule idée, celle de la défense nationale, enflamme les esprits, où toute autre occupation est suspendue dans la montagne, où l’on ne rencontre plus dans les villages et dans les sentiers que des femmes qui vont porter à leurs maris de la poudre pour combattre encore ou des aliments pour soutenir leurs forces, tandis que les rochers répercutent au loin les pétillements précipités de la fusillade. Choisissons, au contraire, un jour de paix et de tranquillité ; nous y surprendrons sur le fait les mœurs des habitants.
Entrons, et jetons d’abord un coup d’œil sur la cabane elle-même. Rien ne saurait être plus rustique; aucun architecte n’en a dressé le plan ni dessiné la façade. Des pierres posées tant bien que mal l’une sur l’autre, jusqu'à la hauteur de huit à dix pieds, en forment les quatre murs. Un toit en chaume la couvre. La tuile est d un emploi très-jare au Tsernogore, c’est un luxe princier, et on ne pourrait guère
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citer que le couvent de Tsettinié, la maison construite dans le môme bourg par le vladika Pierre Ier pour l’habitation des souverains de la Montagne, et la bicoque qui s’y intitule pompeusement Hôte! des étrangers , dont la toiture soit faite de cette façon.
L’intérieur de la maison répond à l’extérieur. 11 se compose d’une ou tout au plus de deux pièces, sans carreaux aux fenêtres, sans plancher, sans lambris. Au milieu est une excavation de quelques pieds de largeur. C’est le foyer : c’est là que les habitants se chauffent et font cuire leurs aliments. Quelquefois ce foyer dans le sol est remplacé par une espèce de caisse en bois, portée sur quatre pieds et remplie d’un mélange de terre et de cendre, qui sert de support au feu, élevé à hauteur d’appui. Telle chose qu’un tuyau de cheminée est parfaitement inconnue, la fumée s’échappe comme elle peut, par la porte toujours ouverte et par les interstices de la toiture.
Quant à l’ameublement, sa simplicité, ou plutôt son absence, ferait reculer d’épouvante bien des gens habitués au comfort de notre vie occidentale. Ni tables, ni lits, seulement des sièges grossiers autour du foyer, un banc de bois dans un angle de la pièce, deux ou trois bahuts, çà et là quelques vases servant aux soins du ménage, enfin des tapis et des couvertures roulés dans un coin : voilà tout ce dont il se compose.
Ce type d’habitation, du reste, n’est pas particu-
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lier au Tsernogore. On le retrouve dans presque toutes les campagnes de l’Orient, chez les populations grecques aussi bien que chez les populations slaves. La cabane du guerrier de la Montagne-Noire est, à bien peu de chose près, la même que celle du Serbe à demi indépendant, du raya de la Bulgarie, de l’Épire ou de la Thessalie, ou même du libre et intelligent paysan de la Grèce affranchie.
Au moment où nous sommes entrés dans la maison que nous choisissons comme type de la vie du pays, il ne s’y trouve que deux vieillards et quelques enfants aux cheveux blonds, aux yeux bleus. Les deux vieillards sont l’aieul et l’aïeule, les maîtres de la maison autour de laquelle habitent, respectueusement soumis à leur autorité , leurs enfants, leurs brus et leurs gendres, leurs petits-enfants et les enfants de ces petits-enfants ; car, tant que son auteur vit encore, la famille ne se disperse pas. Tous deux ont les cheveux blancs, mais tous deux conservent, malgré leur grand âge, la plénitude de leur vigueur et de leur énergie. Le poids des années, les blessures qu’il a reçues dans sa longue carrière, empêchent, il est vrai, l’aïeul de prendre part, comme dans sa jeunesse, aux expéditions aventureuses que l’on pousse dans l’Albanie ou dans l’Herzegovine, mais que l’Ottoman vainqueur menace la libre montagne et fasse avancer ses bataillons par les défilés de la Koutchka, on le verra retrouver toute l’ardeur de ses beaux
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jours, et reprenant le fusil d’une main, le sabre de l’autre, conduire au combat, quoique déjà presque centenaire, deux ou trois générations de guerriers de son sang, groupées autour de lui.
En ce moment, les deux vieillards gardent la maison, tandis que leurs enfants vaquent à leurs occupations habituelles. L’aïeul, assis près du foyer, fume lentement son tchibouk et, pour se distraire, façonne un morceau de bois en écuelle avec son couteau en y traçant de sauvages sculptures, qui dénotent un sentiment inné d’ornementation tout à fait digne de remarque. L’aïeule répare les vêtements endommagés de la famille, en surveillant du coin de l’œil les jeux des enfants confiés à sa garde.
JMais déjà le soleil, seule horloge sur laquelle les Tsemogortses règlent leur vie, s abaisse sur l'horizon. L’heure du repas s’approche ; bientôt toute la famille va rentrer de son travail. Sur un signe de l’aïeul, un des enfants grimpe sur un escabeau et décroche des poutres de la toiture une quartier de viande boucanée, suspendu à la fumée au-dessus du foyer. La manière de préparer ce quartier de viande n’est pas recherchée : on écarte les charbons avec un tison, puis on y place le rôti que l'on recouvre soigneusement de cendre chaude. C’est ce rôti, accommodé aussi primitivement que chez les sauvages de l’Océanie, qui, avec quelques morceaux de poisson salé, souvent un plat de pilau, formera le dîner de la famille.
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Bientôt tous les membres de cette famille rentrent l’un après l’autre sous le toit paternel. Les filles et les brus reviennent de travailler dans les champs, les fils et les gendres ont été plus loin ; armés jusqu’aux dents on pourrait croire qu’ils arrivent de quelque expédition guerrière. Il n’en est rien cependant ; ils viennent simplement de Cattaro où ils ont été vendre les légumes et les fruits du jardin, les volailles qui picorent autour de la maison et qui, la nuit venue, entrent bien souvent chercher un abri sous le même toit que la famille. Mais, quelque pacifique que soit l’occupation à laquelle il se livre, un Monténégrin se croirait déshonoré s’il ne portait pas ses armes avec lui partout et en toute occasion.
Tous en entrant, hommes et femmes, vont baiser respectueusement la main des deux vieillards, et ce premier devoir rempli, échangent entre eux un bonjour affectueux. Dans leTsernogore, en effet, comme dans tous les pays chrétiens de l’Orient, les liens de la famille conservent une force que nous ne leur connaissons plus en Occident. L’autorité du père et de la mère n’y a rien perdu de son antique puissance. Ce sont encore les mœurs patriarcales, celles de la Grèce héroïque ou de la Rome des premiers siècles.
Il suffit de parcourir le recueil des chants populaires de la Servie et du Tsernogore pour y voir éclater à chaque instant, avec les images les plus naïves,
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avec les accents les plus expressifs, les saintes affections de la famille et en particulier l’amour filial. Mais, après lui, l’amour maternel, et même le sentiment réciproque du frère pour la sœur, ne sont pas moins vifs. La jeune fille qui, dans sa pudique timidité, ose à peine parler de son fiancé, exprime avec enthousiasme sa tendresse pour son frère. « Par l’âme de mon frère! » c’est là le serment qu’elle prononce lorsqu’une circonstance solennelle réclame d’elle un serment. Quant à ce qui est de l’amour conjugal, nous l’avons déjà dit, l’adultère est inconnu dans le Tsernogore; si les chansons monténégrines citent deux ou trois exemples, tout au plus, de femmes infidèles à leurs époux, elles les citent comme des exceptions monstrueuses vouées à l’horreur de la postérité. Mais la chasteté farouche des Slaves de la Montagne-Noire ne permet pas aux sentiments de l’amour conjugal cette libre effusion qu’elle autorise pour ceux qui naissent de la parenté par le sang. En présence de témoins, même de ses parents un Tsernogortse regarderait comme inconvenant de donner un baiser à sa femme et les piesmes célèbrent comme un modèle de vertu, bien que musulmane, la femme d Hassan-Aga qui, par un excès de pudeur, n’osait pas entrer en présence d’un étranger dans la chambre de son mari malade.
Cette puissance des affections de famille est la même dans tout l’Orient, du moment que I on a af-
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faire à des chrétiens. Mais nulle part peut-être elle n’est aussi frappante qu’au Monténégro, à cause du contraste qui se produit entre la délicatesse de sentiments presque raffinée qu’inspirent la tendresse filiale, maternelle ou fraternelle aux sauvages habitants de cette contrée, et la rudesse, nous dirions presque la férocité habituelle de leurs mœurs.
Un piesme 1 dépeint les derniers instants du guerrier tsernogortse qui tombe blessé, incapable de regagner sa montagne. Un de ses amis l’aperçoit, s’approche avec une affectueuse compassion et lui dit : « Peux-tu attendre que je t’aille chercher un médecin? « — Merci, frère, répond le malade ; mais si tu veux « me rendre service, porte-moi dans ma demeure, « porte-moi près de ceux que j’aime, c’est là que je « voudrais être. »
« — Ta demeure est si loin, reprend son ami, si loin « que nous ne pourrions l’atteindre. Laisse-moi te « conduire dans la mienne. Ma mère pansera ta bles- « sure, ma femme préparera ton lit, ma sœur te don- « ncra une boisson rafraîchissante. » — « Ah ! mûrit mure le Tsernogortse, une mère étrangère ne guérit « point les blessures, une femme étrangère ne pré- « pare point un bon lit, une sœur étrangère ne donne a qu’une amère boisson. »
Et à ces mots il expire.
I. Nom des poèmes populaires serbes. En slavon : piesn, piesnia , « hymne, chanson de agesle. »
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A la mère qui a perdu ses enfants, le Monténégrin et le Serbe donnent le titre touchant d orpheline. « Dieu te soit en aide, bonne mère, pauvre orpheline. « dit encore dans un chant populaire un guerrier à « une vieille femme ; n’as-tu donc pas un seul enfant « qui cultive pour toi ta vigne et qui t’aide à mar- « cher? »
« Hélas ! s’écrie, dans une autre piesme, une mère « qui depuis plusieurs années soupire en vain après « le retour de son fils, hélas ! malheureuse que je « suis, qui m’attendra maintenant dans ma demeure? «. Qui viendra h ma rencontre? Qui me dira avec inet quiétude : Chère mère, n’es-tu pas fatiguée? »
Nous pourrions multiplier indéfiniment les exemples ; mais il nous faut revenir à la famille que nous avons prise pour type de la vie du Monténégro.
La hiérarchie de la famille et le respect do cette hiérarchie se traduisent dans le repas du soir. L'aïeul mange seul et le premier ; après lui, les autres hommes de la famille, accroupis à terre autour d’un plateau de bois qui sert de table à manger, enfin les femmes et avec elles les enfants.
Après le repas, la veillée commence. Toute la famille se groupe autour du foyer, les hommes fumant, les femmes filant ou allaitant leurs enfants. On commence par des récits de bataille. L’aïeul parle le premier ; il est prolixe comme tous les vieillards ; il s’étend avec complaisance sur les faits d’armes de sa
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jeunesse, il compte avec orgueil les têtes de Turcs qu’il a coupées alors, et rappelle, non sans un vif re gret, les nombreuses plumes blanches décernées p ir le souverain en signe d honneur pour chaque tête d’ennemi rapportée h Tsettinié, qui ornaient glorieusement son bonnet avant que le vladika Pierre II, par un scrupule de civilisation emprunté à l’Europe, n’eût aboli ce genre de décoration particulier à Tsernogore.
Après l’aïeul, ses fils et ses petits-fils racontent leurs combats à leur tour. Eux aussi sont fiers de ce qu’ils ont fait; en 1853 ils ont tenu tête à Omer- Pacha, le slave renégat qui a trahi sa race pour se faire le serviteur du Sultan; ils ont pris part h la sanglante bataille de Grahovo, la plus grande victoire des Monténégrins dans ce siècle. Du reste, ils ne regrettent pas le temps passé comme leur aïeul ; ils sentent et ils exaltent les avantages de la civilisation qui commence à pénétrer dans leur pays ; ils vantent le prince Daniel qui a su intéresser l'Europe aux affaires de la Montagne-Noire.
Après ces récits guerriers viennent les nouvelles qu’ils ont apprises à Cattaro en vendant leurs denrées. Dans le Tsernogore, en effet, comme dans l’Orient entier, tous les yeux sont tournés vers l’Occident et vers les événements qui s’y produisent. Nos guerriers monténégrins s’informent curieusement de ce que fait chacune des grandes Puissances euro-
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prennes et de ce qui peut en résulter pour les destinées de leur pays.
Cependant des amis, des voisins sont venus sg joindre à la famille. Le cercle autour du foyer s’élargit; la coupe dorée, qui remonte aux ancêtres, circule de main en main, pleine du vin de la montagne. Un des hommes de la famille décroche de la muraille la gouzla ou lyre grossière des Slaves, et, s’accompagnant de cet instrument primitif, entonne les piesmes nationaux.
Il chante d’abord ceux qui se rapportent à l’histoire du Tsernogore, ceux qui célèbrent les triomphes des guerriers chrétiens de la montagne et les défaites des infidèles. Il rappelle aussi les antiques souvenirs de la nation serbe, sa grandeur, ses princes valeureux et la fatale journée de Kossovo, dans laquelle ce glorieux empire succomba sous le cimeterre du sultan Mourad. La bataille de Kossovo est, en effet, un sujet continuel de poésie mélancolique pour les Serbes du Tsernogore, comme pour ceux de la Servie proprement dite. Autour du souvenir de cette journée, autour du nom du prince qui y périt, entraînant avec lui le trône et la nation dans sa chute, se groupe tout un cycle épique comparable au cycle celtique d’Arthur, le roi avec qui périt, dans un combat funeste, (indépendance des Celtes de la Grande-Bretagne, comme avec Lazare de Servie l'indépendance des Slaves cisdanubiens.
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C’est ici le cas d’appliquer à la poésie des Serbes les remarques qu’inspiraient à mon père les épopées chevaleresques de l’Occident. ,
« Dans les poëmes carlovingiens, comme dans l’épopée gallique qui tient une place presque aussi considérable parmi les monuments de la chevalerie occidentale, la gloire du guerrier se confond avec celle du martyr. Ainsi, dans la Grande-Bretagne, le héros de la vieille poésie nationale, c’est le dernier prince qui ait lutté contre les Anglo-Saxons, le roi Arthur, qui a péri dans la bataille, mais que l’imagination des vaincus s’est plu h représenter comme ayant échappé à ce désastre, et comme ayant longtemps continué d’être l’âme d'une résistance acharnée, qui ne finit que sous le règne d’Edouard Ier.
« Au milieu de toutes les victoires de Charlemagne, l’imagination chrétienne a adopté, par prédilection, un trait sombre et un guerrier malheureux. Nonseulement Roland domine dans l’épopée, mais vous retrouvez son nom dans le Martyrologe, et son culte dans un assez grand nombre d’Eglises.
« Ce caractère du héros martyr, cet enthousiasme chrétien pour une gloire dont la récompense n’était pas de ce monde, nous introduisent dans un ordre d’idées toutes différentes de celles qui ont agi sur l’imagination des peuples étrangers au christianisme. L’épopée, partout ailleurs, célèbre des victoires et
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des triomphes ; l’épopée chrétienne chante le dévouement récompensé par la mort. »
Le héros martyr se retrouve partout chez les peuples chrétiens, dans la poésie et dans les souvenirs populaires. Si en France c’est Roland, et chez les Celtes de la Grande-Bretagne Arthur, en Servie c’est le roi Lazare et Milosch Obilitj, l’Eléazardes Slaves, tombé sur le champ de bataille de Kossovo en frappant Mourad d’un coup mortel, ou bien encore Marko Kralievitj, l’héroïque proscrit, le haïdouk intrépide dont la physionomie rappelle tant celle de Robinllood,\e fameux outlaw des ballades anglaises. Dans les chants de la Bretagne armoricaine, c’est Lez-Breiz. le soutien de la Bretagne, l’adversaire malheureux des princes carlovingiens ; dans les romances espagnoles, c’est le roi Rodrigue qui survit miraculeusement, diton, à la conquête de son empire par les Maures; enfin, dans les traditions populaires du Portugal, c’est don Sébastien qui disparaît mystérieusement à la bataille où son armée s’anéantit sous les murs de Tanger.
Après les chants héroïques viennent les chansons amoureuses. Le Tsernogortse, comme le Serbe, en possède tout un arsenal, et elles reviennent sur ses lèvres aussi souvent que celles qui célèbrent la gloire de la patrie. C’est peut-être la partie la plus originale de la poésie des Slaves méridionaux. Leurs piesmes épiques ont quelque chose de la tournure des chants de l lliade, ou plutôt encore le sombre et sauvage ac-
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cent des Niebelungen; les piesmes d’amour, qui peignent des sentiments plus intimes, ne ressemblent aux compositions analogues d’aucun peuple. On n’y retrouve ni l’accent érotique des Grecs et des Latins, ni les raffinements de galanterie de nos troubadours méridionaux, ni la mystique rêverie du minnesinger allemand, ni les joviales tendresses des anciens poëtes anglais, mais un sentiment d’amour à la fois profond et chaste, souvent empreint d’une douce mélancolie, qui, au milieu des accents de farouche grandeur dominant dans la majorité des piesmes , font l'effet de ces lacs aux eaux calmes et limpides, encaissés dans un bassin étroit et entourés de toutes parts de roches tourmentées, que le voyageur rencontre dans certaines parties du Tsemogore1.
Ce qu’il y a surtout de remarquable dans ces chants d'amour, ce sont les traits sous lesquels l’idéal de la femme apparaît aux yeux des poëtes serbes ou monténégrins. La femme se représente à eux douée d’une singulière expression de douceur et de réserve, de résignation timide et de chaste dévouement.
Voici d'abord la jeune fille telle qu’un piesme la décrit dans sa pudique modestie :
« La belle Militsa a de longs sourcils qui s’élèvent sur ses joues roses, sur son blanc visage. Je l’ai
1. Pour toute cette partie de notre travail nous avons beaucoup emprunté au charmant chapitre sur les poésies seibes, insùépar M. Marmier dans ses Lettres sur l’Adriatique et te Monténégro.
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suivie pendant trois ans, jamais je n’ai pu contempler ses yeux, ses beaux yeux, ni son blanc visage.
« Lorsque j’invitai les jeunes filles à la danse, j'invitai aussi Militsa, dans l’espoir de regarder ses yeux. Quand nous nous mîmes à danser, le ciel était clair. Tout à coup il s’obscurcit. L’éclair sillonnait les nuages. Les jeunes filles levaient les yeux en l’air; mais Militsa, tenait, comme de coutume, les siens baissés sur le vert gazon.
« Militsa, dirent-elles, Militsa, notre amie, notre « compagne, es-tu donc si présomptueuse, ou es-tu « donc si sotte que tu continues à regarder le vert « gazon, que tu ne veuilles pas, comme nous, voir « les nuages déchirés par l’éclair? »
« Je ne suis ni sotte ni présomptueuse, répond te Militsa ; je ne suis pas la Vila qui assemble les « nuages : je suis une jeune fille, et je tiens mes « regards fixés à la terre. »
Dans un autre chant, la fiancée, qui, en se rendant à sa nouvelle demeure, sait qu’elle doit être, chemin faisant, exposée à un grave péril, dit aux garçons d’honneur dont elle est escortée : « Je sais que je n’ai a pas le droit de lever les yeux sur vous, et encore « moins celui de vous adresser la parole. Mais il faut « pourtant que je vous prévienne du danger qui me « menace. »
Cette timide modestie, cette pudeur ombrageuse n’empêche pas l’ardeur de l'amour. La jeune fille
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dont le cœur est épris n’avoue son secret à personne, elle n’ose même pas le laisser deviner à celui qu’elle aime, mais elle prend toute la nature pour confidente de sa passion. Les fleurs et les oiseaux reçoivent le récit de ce qu’elle ressent : les nuages et les faucons sont ses messagers ; la lune lui raconte ce qu’elle a vu près de la maison où habite son bien-aimé. Le cheval surtout, le fidèle compagnon des guerriers, connaît tout ce qui se passe dans son âme.
« O toi, noble coursier, dit une jeune fille inquiète, « noble coursier de celui que j’aime, dis-moi, ton « maître est-il marié? — Non, répond le savant cour- « sier, mon maître est libre encore, et c’est toi qu’il « veut épouser, et c’est toi qu’il doit venir chercher « l’automne prochain. — Ahî si tu disais vrai, re- « prend la jeune fille, je fondrais mes agrafes pour « argenter ta bride, et le collier que je porte au cou « pour la dorer. »
Dans un autre piesine , l’amante délaissée s’écrie avec une mélancolie douce et résignée :
« Où est celui quej'aime?S’ilesten voyage, puisse « sa route être heureuse! S il est à table, puisse le vin « lui être salutaire! Et s’il en aime une autre, ah! je « lui pardonne; mais Dieu lui pardonnera-t-il? »
Après le mariage, le caractère de la femme se transforme. Les chants du Tsernogore et de la Servie la dépeignent alors conservant sa noble pudeur, mais puisant dans l’exercice de ses nouveaux devoirs une
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énergie et quelquefois une hardiesse qu’elle ne connaissait pas alors quelle était jeune fille. Nous avons dit plus haut ce qu'était l’épouse du guerrier monténégrin et nous avons cité le beau piesme intitulé : La Tsernogoi'tse. Il nous serait possible de tirer du recueil de M. Youk Karadzitj beaucoup de citations analogues. Bornons-nous à rappeler un autre chant qui se répète des bords du Danube aux rivages de l’Adriatique, et qui célèbre, non plus la vengeance d’une femme dont l’époux est tombé sous la balle ennemie, mais le dévouement d’une autre femme qui arrache son mari à la captivité.
Voukosav, l’intrépide haïdouk1 a été pris par un musulman, qui, tout fier de s’être emparé de cet homme redouté, se propose de le conduire à Constantinople.
La femme de Voukosav apprend, après trois ans de recherches, où son époux est détenu. Elle prend ses armes, ses vêtements, et s’en va droit chez celui qui l’a fait captif. Avec son déguisement, elle s’annonce comme un officier du sérail qui vient, au nom du Sultan, réclamer le fameux haïdouk. A ce nom du souverain maître, le crédule Osmanli se hâte de tirer son prisonnier du cachot où il le tient renfermé ; il le
1. Les haïdouk y chez les rayas slaves sont ce qu’étaient les klephtes chez les Grecs sous la domination turque : des hommes trop fiers pour accepter le rôle d’esclaves, qui n’ont d’autre ressource que de se jeter dans les montagnes et d’y mener la vie de brigands.
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INTRODUCTION
remet au faux officier, et lui donne en outre un cheval et un sabre pour s’assurer sa protection à la cour de Stamboul . La femme intrépide ramène en riant son époux à sa demeure.
Cependant, peu à peu notre chanteur exécute sur sa gouzla des airs de plus en plus animés. Un des assistants se lève, et, saisissant son mouchoir à lu main, en tend l’extrémité à son voisin, qui la prend et se lève à son tour. Tous se tenant ainsi, forment une longue chaîne, et commencent le kolo , cette danse grave et mesurée qui fait les délices de toutes les populations orientales, que les paysans grecs appellent romaïka , et ceux des provinces danubiennes roumaneska , danse dont l’origine remonte aux temps héroïques de la Grèce, que Thésée inventa, dit la fable, et dont les circonvolutions rappellent, selon Plutarque, les innombrables détours du labyrinthe de Crète.
Quand les danseurs gont fatigués, ils se rasseoient. Alors la coupe pleine de vin circule de noûveau, et avec elle reviennent les histoires et les chansons. Cependant la soirée s’avance : insensiblement la conversation prend une autre tournure. Ce ne sont plus les récits des batailles qui en font les frais, ce sont des histoires d’apparitions et de fantômes, et à de tels récits on peut voir frissonner et pâlir tous ces guerriers sans peur, qui, à la clarté du jour, courent à la mort en chantant.
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XLIU
En effet, si le Tsemogortse ne craint rien dans ce monde de la part des hommes, il tremble comme un enfant devant les puissances de l’ordre surnaturel. Sa vive imagination lui fait voir tous les replis de sa montagne natale habités par des êtres mystérieux et incorporels contre lesquels sa force ne sert de rien .
Ici c’est le voukodlak, ou vampire, qui la nuit sort de sa tombe pour se repaître du sang des vivants, et qui attaque surtout les jeunes filles; là c’est la viechtitsa, gnome femelle, fantôme aux ailes de feu, qui descend la nuit sur le sein des braves endormis, les étreint dans ses embrassements et leur communique sa rage infernale, ou qui, changée en hyène, emporte aux bois les petits enfants.
Ce sont aussi les Vilas des montagnes, les fées de la mythologie slave.
« La blanche Vila, dit un piestne, se construit une « demeure ; elle ne la construit pas dans le ciel ni sur « la terre, mais sur une montagne de nuages. Elle « élève là trois portes : la première en or, la seconde « en perles, la troisième en étoffes de pourpre. A la « porte d’or, elle marie son fils; à la porte de perles, « elle marie sa fille ; à la porte de pourpre, elle se « tient assise et regarde au-dessous d’elle comment « l’éclair joue avec la foudre, la sœur avec ses frères,
« la fiancée avec ses beaux-frères, comment l’éclair « dure plus que la foudre, comment la sœur domine « ses frères, et la fiancée ses beaux-frères. »
INTRODUCTION
Tantôt bienfaisantes et tantôt funestes, les Vilas s’offrent aux regards sous la forme humaine et alors se distinguent par une beauté à laquelle celle d’aucune mortelle ne peut se comparer. Légères et capricieuses, lorsque leur disposition est favorable, elles secourent les guerriers et leur donnent d’utiles conseils; à d’autres moments, au contraire, elles se plaisent, comme les Sirènes de la fable antique ou les Ondines des traditions allemandes, à entraîner dans les précipices le voyageur imprudent qui, enivré de leur beauté, s’élance à leur poursuite.
« De ci, de là, dit une chanson particulière au « Tsernogore, s’élève une montagne plus haute que « les autres ; mais la plus haute de toutes est le mont « Lovtchen. Il n’y croît que des orties et des épines. « La cime est couverte d’une neige éternelle, et « l’orage y mugit toute l'année. C’est là que demeu- « rent les Vilas ; c’est là qu’elles dansent en cercle.
« Au pied de cette montagne passe un héros qui va « visiter sa bien-aimée. Les Vilas l’aperçoivent et lui « crient : « Viens parmi nous, viens ; c’est ici que tu « trouveras le bonheur éclairé par les rayons du so- « leil, protégé par la blanche lueur de la lune, cou- « ronné par les étoiles. »
Pour mieux glorifier les Vilas, les traditions des Slaves méridionaux font remonter leur origine au commencement du monde. « Adam, disent-elles, avait eu, de sa féconde union avec notre mère Éve,
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trente fils et trente filles. Dieu lui demandant un jour le nombre de ses enfants, le brave Adam se trouva honteux, comme pourrait l’être en pareil cas un campagnard serbe ou tsernogortse, d’avoir à énumérer tant de filles, les filles ne portant point les armes et ne pouvant point faire peur à l’ennemi. Dans son embarras, il eut la sottise de vouloir en cacher trois, comme s’il était possible de cacher quelque chose à l’œil céleste, qui voit tout. Dieu, pour le punir de sa faute, prit ces trois filles, les trois plus belles, et en fit des Vilas. Dès ce moment, elles errèrent dans l’espace, et comme elles vécurent honnêtement, elles ne furent point condamnées à périr dans le déluge. Prévenues ainsi que le sage Noé du cataclysme universel, elles entrèrent avec l’air dans l’arche et y restèrent jusqu’à ce que la colombe y apportât la branche d’olivier. De région en région, elles ont volé jusque dans les domaines de l’antique Servie, et c’est là surtout qu’elles se plaisent. Elles ont naturellement la faculté de parler toutes les langues, mais c’est la langue slave qu’elles préfèrent. Comme les Slaves, elles sont devenues chrétiennes, et souvent elles entrent invisibles dans les églises ; elles protègent ceux qui combattent vaillamment sous l’étendard du Christ et se montrent toujours hostiles aux musulmans. » Mais la nuit s’avance de plus en plus; il faut songer au repos, malgré les charmes de la veillée. Les amis
regagnent l’un après l’autre leur cabane, et plus d’un