I.ES MAKAMUNT-TSERNOIEVITJ
ment il toucha légèrement la jeune fille. L’infortunée! le voile qui couvrait ses yeux n'était pas impénétrable au regard. A la vue du héros, troublée et confuse, elle rejeta en arrière le tissu d’or, et, se laissant voir à celui qu'elle croyait son époux, elle lui tendit les bras.
« Les témoins de cette scène feignirent de n’avoir rien vu. Mais le geste n’a point échappé à Ivan, qui, ne maîtrisant pas sa colère, s’écrie : * Prends garde, fille de « Venise, que tes mains indécemment levées ne tom- « bent sous mon glaive. Tes yeux sous le voile! ou je « les arrache de ta tête! Pourquoi regardes-tu un « étranger, le beau Milosch. Vois là-bas, en avant de « la foule et monté sur un coursier noir, ce guerrier « qui porte une lance de combat et dont le bouclier « étincelle d’or; son visage noirci porte les traces pro- « fondes du mal qui l’a défiguré. C’est Maxime, mon « fils et ton époux. Sache, ma fille, que lorsque ton « père t’accorda à mes demandes, je lui avais dit, et je « le croyais alors, que Maxime était le plus beau des « Serbes, et qu’il éclipserait tous les convives des « noces. A mon retour ma douleur fut grande de le
* trouverainsi changé. J’hésitai longtemps ; enfin, pour
* ne point avoir promis en vain, nous avons présenté « Milosch comme le fiancé, et nous avons promis de lui « laisser les présents de noce pour qu'il t’amène heu- « reusement dans la Zêta. *
« A ces paroles, la Vénitienne arrêta son cheval et refusa d’avancer plus loin. Enfin elle dit : « Ivan Tser- « noïevitj, c’est donc de cette façon que tu as détruit le « bonheur de Maxime dans l’intérêt d’un étranger.
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* Pourquoi cette feinte que Dieu ne laissera pas impu- « nie? Si ton fils est défiguré, ne sait-on pas que cet « accident peut arriver d’un jour à l’autre? Sans doute « son visage est flétri ; mais ses yeux ont gardé leur « éclat, et la maladie n’a pu changer son cœur. Pour- » quoi as-tu appréhendé de reparaître à Venise ? N’a- « vais-je pas consacré à attendre ton fils neuf années « de ma jeunesse? Pendant tout ce temps, je l’ai at- « tendu, à la cour de mon père, avec la décence qui « convient à une fiancée. Pendant neuf années encore,
* j’aurais pu l’attendre, et nul de votre race ni de la
* mienne n’aurait eu à rougir de moi. Maintenant, beau- « père, je t’en conjure, au nom du Dieu qui nous écoute, « retire à cet étranger, au voïvode Milosch, les présents « de ma famille pour les rendre à Maxime, ou je n’a-
* vancerai plus d’un pas, dùt-il m’en coûter les deux « yeux. »
Ici la version des Serbes et celle des Monténégrins s’écartent l’une de l’autre. Les riverains de la Save et du Danube, donnant raison au voïvode de Dulcigno, prétendent que Milosh se montra plein de complaisance et consentit à remettre tous les dons qu’il avait reçus à l’exception de la toque du Doge, de la chemise d’or et du manteau de Jerdimir. Les Tsernogortsesle montrent, au contraire, comme voulant tout garder, quelques offres que lui fasse Ivan pour racheter les présents de noce.
« La Vénitienne appelle à haute voix Maxime qui fait retourner son cheval et accourt auprès d’elle. « Écoute, lui dit-elle en pleurant de dépit, dussent mille
fit LES MARAMONT-TSERNOIEVITJ.
* tronçons de lance devenir ton cercueil, il faut que tu « sois vainqueurdeMilosch le voïvode. Quoi 1 unétran- « ger s’enorgueillirait de mes richesses! Je me passc-
* rais encore de ces trésors... Qu’il les garde et que « Dieu les maudisse! Mais, vois-tu, jeneme consolerai
* jamais de la perte de la chemise d’or. Durant trois « années, avec l’aide de trois compagnes, j’y ai tra-
■ vaillé moi-même avec tant d’ardeur que j’ai failli y « perdre la vue. L’espoir d’en voir mon époux paré « me soutenait; et elle appartiendrait à un étranger!
■ O Maxime ! ô mon époux ! exige qu’on te la rende sur « l’heure. Sinon, je te le jure par le vrai Dieu, je re- « tourne la bride de mon cheval et je le pousse jus- « qu’au rivage de la mer. Là, je cueillerai une feuille « d’aloès; avec sa pointe je déchirerai mon visage, et
* avec le sang qui coulera de mes joues, j’écrirai à « mon père une lettre que mon faucon portera rapide- « ment à la grande Venise. Mon père assemblera ses « fidèles Latins qui viendront ruiner la blanche Ja- « bliak, et la vengeauce sera sanglante comme l’in— « jure. »
* Maxime, transporté de fureur, frappe les flancs de son coursier noir avec son fouet à triple lanière ; il le frappe avec une telle force qu’il lui déchire la peau. Le noble animal bondit à trois hauteurs de lanceet s’ouvre un chemin au milieu de la foule. On s’étonne, on se demande pourquoi Maxime excite ainsi son cheval. Milosch, qui l’aperçoit, vient en riant à sa rencontre : « Par le vrai Dieu, s’écrie-t-il, où donc Maxime court-il « si vite ? »