‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 55 sur 163 · Medakovitj, p · texte numérisé non relu

Medakovitj, p

LES PREMIERS VLAD1KAS ÉLECTIES. 85

Les traditions du Monténégro, fort peu précises sur cette invasion, ne mettent pas à même de le discerner clairement.

Dans tous les cas, un sérieux danger menaçait le Monténégro, affaibli par la substitution d’un pouvoir purement ecclésiastique encore mal assuré à la puissante et guerrière dynastie des Tsernoïevitj . Les Ottomans n’avaient pas abandonné leurs prétentions sur le Tsernogore, et le changement du gouvernement de ce pays grandissait avec juste raison leurs espérances de succès. Une autre cause conspirait contre la liberté de la Montagne-Noire. Maxime ou Stanischa le renégat était le fils d'Ivan le Noir. A ce titre il eût du lui succéder au trône, s’il fût demeuré chrétien. Après la mort de son père, lorsque Georges IV et ensuite Étienne II eurent hérité du pouvoir souverain, il réclama comme légitime possesseur le sceptre qu’à ses yeux son frère avait usurpé sans droits. Il avait obtenu du Sultan, comme nous l’avons dit plus haut, le gouvernement du pachalik de Scutari ; en vertu de cette qualité, il réclama de Bayezid II des forces militaires suffisantes pour rétablir son autorité sur la Montagne-Noire et pour implanter la domination de l'islamisme sur cette terre qui y demeurait rebelle. Heureux de saisir cette occasion, le Sultan s’empressa d’envoyer au prince renégat les troupes qu’il demandait, et celui-ci, rassemblant et joignant à l’armée turque les compagnons qui l’avaient suivi dans sa fuite et qui avaient embrassé comme lui la religion de Mahomet, marcha contre le Tsernogore. Nous avons, dans le chapitre précédent,

raconté sa défaite à Lieschkopolié. Bientôt y succéda celle de l’apostat Pierre, qui prétendait aussi pouvoir réclamer le sceptre après la renonciation de leur frère ainé.

Quoique n’appartenant plus au même sang qu’eux, les successeurs des deux renégats se considérèrent comme substitués à leurs droits et les réclamèrent avec persistance. De là, un double caractère qui est toujours marqué dans les diverses entreprises des pachas de Scutari contre le Monténégro. -Ils agissent à la fois comme lieutenants du Sultan, agents de la propagande armée de l'islamisme, et comme souverains légitimes cherchant à restaurer leur pouvoir en réduisant à l’obéissance des sujets rebelles. Ce double caractère explique l’acharnement que ces pachas presque indépendants, ou du moins simplement vassaux de la Porte, mirent pendant plus de trois siècles à renouveler sans cesse et à continuer une lutte à laquelle les gouverneurs des pachaliks voisins, comme le pacha de Mostar, commandant de Herzégovine, le beyler-beg de Roumélie et le Sultan lui-méme paraissaient souvent demeurer indifférents.

Cependant un certain nombre d’années se passèrent avant qu’ils ne renouvelassent aucune tentative sérieuse contre ce pays. Voyant que leurs armes ne réussissaient pas à en entamer les vaillants défenseurs, et jugeant que la résistance demeurait aussi redoutable malgré le départ du descendant des Tsernoïevitj, ils cessèrent d’employer la violence; et l'on vit alors les Monténégrins, d’attaques devenant agresseurs, sortir de leurs

âpres rochers pour combattre, souvent fort loin, les musulmans, et pour offrir le secours de leurs épées à quiconque parmi les Slaves méridionaux soutenait encore l’étendard de la croix sur les champs de bataille. La plus mémorable de ces expéditions fut celle qu’en 1524 le gouvernadour Jean Voukotitj dirigea dans la Bosnie, afin de seconder les opérations des Hongrois serrés de prés par l’armée ottomane 1 .

La Bosnie, léguée en 1478 au Saint-Siège par la reine Catherine et conquise au nom du Pape par Mathias Corvin, roi de Hongrie, était en effet, en 1524, à la veille de tomber définitivement aux mains des infidèles. Soutenus par les anciens Patarins ou Manichéens, qui formaient une notable partie de la population passée en masse à l’islamisme par haine des catholiques, et favorisés par les discordes des derniers rejetons de la maison royale, ainsi que par leur jalousie contre les Hongrois, les Turcs avaient rapidement reconquis tout ce qui leur avait été enlevé par le fils de Jean llunyade, et en 1483 ils ajoutaient même définitivement à leurs domaines la riche province d'Ilerzegovine. Soliman Ie', aussitôt monté sur le trône, poussait activement la guerre de Bosnie. L’année même de son avènement, les Hongrois se voyaient contraints d’évacuer les forteresses de Srebcrnitsa, Teschaïn et Sokol, et en 1523, ils ne possédaient plus que Jaïtsa, Banialouka et Orbatj.

Ce fut la première de ces forteresses que Voukotitj

1. Srbiki Liet-ipis, 1843, part, ni, p. 46 et suiv. — Andritj, p. 19.

vint débloquer. L’armée turque assiégeante montait à 20,000 hommes ; la garnison et les auxiliaires monténégrins étaient loin d’égaler ce chiffre. Mais la valeur suppléant au nombre, les Ottomans durent lever le siège après une bataille qui dura pendant deux jours entiers. Ce succès prolongea de quatreans la résistance des garnisons hongroises de Bosnie, et ce fut seulement en 1528, deux ans après la funestebataillede Mohatch, que le commandant de Jaïtsa, désespérant de recevoir aucun secours, capitula au bout de dix jours de siège, exemple qui fut suivi par les gouverneurs des deux autres forteresses.

Près de quarante ans de paix régnèrent encore après ces événements dans le Tsernogore. Ce fut le temps des évêques Paul, Nikodim et Makarios. La civilisation et la culture littéraire, introduites par les Tsernoïevitj, florissaient encore dans les âpres rochers de la Katounska-Nahia. On connaît un évangéliaire imprimé en 1568 dans le Monténégro 1 , et de beaux manuscrits ecclésiastiques exécutés en 1 544 -, 1550 3 et 1 554 * à Mileschevo , ainsi qu'en 1566 à Metkschina5.

11 ne faut pas croire cependant que les Ottomans eussent renoncé à l’espoir et au désir de conquérir la Montagne-Noire. Tranquilles en apparence et attendant l’occasion favorable d’attaquer, ils agissaient sourde-

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