‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 6 sur 163 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

INTRODUCTION

en vérité, il est ressuscité; et. comme à Noël, le baiser de paix s’échange dans le temple. Le pain béni est partagé entre tous ; on s’invite pour manger l’agneau pascal que chaque famille, même la plus pauvre, n’a pas manqué d’immoler. Les villages et les montagnes retentissent de coups de carabine et du cri : Christosvoskres, car tous les passants échangent, en se rencontrant, ce salut touchant qui contient une profession de foi. Le même usage existe chez les Grecs, qui, dans le temps de Pâques, s’abordent tous en se disant : Xçtorôç àvéïm) — Nat, dtXrjOwî <*véa t»i. « Le Christ est ressuscité. — Oui, il est vérita- « blement ressuscité. »

« Immédiatement après la retraite de l’armée égyptienne, disait mon père dans une de ses belles leçons de la Sorbonne, j’ai parcouru les campagnes du Péloponèse dépeuplées, sans maisons, sans arbres, sans culture; j’ai marché dans le pays de sanctuaires en sanctuaires, les trouvant tous ravagés par le feu, et h leur porte, pieusement rassemblés, les ossements de ceux qui s’étaient sacrifiés pour la cause de Dieu et de la patrie. C’était alors le temps de Pâques; quand je rencontrais un rare voyageur sur ces chemins déserts, savez-vous le salut qu’il m’adressait? C’était la congratulation fraternelle que les chrétiens de l’Orient s’envoient réciproquement à cette époque de l’année : Xp«rroç àvsVr/], le Christ est ressuscité! Je n’entendais que cos mots-là dans les solitudes de la

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Grèce, entre les cadavres et les victimes, à la lueur des espérances qui s’ouvraient à ces privilégiés de l’infortune. »

Ce qui avait tant frappé mon père dans la Morée désolée par le passage de l’armée d’ibrahim, est-il moins saisissant dans cette population monténégrine, demeurée misérable et sauvage, pour pouvoir du moins garder sa foi?

La Semaine-Sainte et la semaine qui suit le jour de Pâques constituent pour les Tsernogortses une véritable trêve de Dieu. Toutes les haines, toutes les vengeances sont suspendues, et l’on ne dirige même aucune expédition du côté de la Turquie. Le mardi de Pâques, chaque famille se rend au cimetière, allume des cierges sur la tombe de ses morts et passe la journée en prières pour le repos de leur âme.

Après Noël et Pâques, le jour le plus fêté est celui de Saint-Georges, le patron des laboureurs. « Quand vient le soir, dit M. Cyprien Robert, dans les jours qui précèdent cette fête, les jeunes filles, assises à la porte de la chaumière paternelle, répètent : « O « saint Georges, ta fête est prochaine ; mais en re~ « venant m’amène-t-elle un époux ? Oh! puisse-t-elle « ne plus me trouver chez ma mère ! Puissé-je être « morte ou fiancée ! » La veille de la Saint-Georges arrive. Alors les femmes mariées s’en vont cueillir des herbes printanières, surtout celles qui entrent dans la composition des philtres d’amour; elles jet-

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tent ces plantes dans l’eau puisée sous la roue du moulin, emblème de la roue de la fortune,- et le lendemain, à l’aurore, elles se lavent avec cette eau, espérant rajeunir comme la nature, dont elles aspirent ainsi les sucs mystérieux ; ensuite elles s'attachent derrière l’oreille ou se mettent à la ceinture des bouquets de fleurs nouvelles, et s’en vont à l’église. Pendant ce temps, chaque père de famille fait couler devant sa porte le sang d’un agneau rôti tout entier au grand repas domestique qui se donne en l’honneur de saint Georges, patron des tribus slaves et représentant général des laboureurs orientaux. Cette fête, une des plus populaires parmi les Slaves danubiens, arrive vers la fin d’avril; elle est, comme le sémik des Russes, destinée à célébrer le retour du soleil, en même temps qu’à honorer un pieux anniversaire. A partir de ce jour, le paysan ne couche plus qu’en plein air, sous les hangars ou tchardaks, kiosques champêtres ouverts de tous côtés ; à ses yeux, le dragon tué par saint Georges est vraiment le génie noir et glacé de l’hiver. C’est après la Saint-Georges que les bergers partent avec leurs tentes et leurs troupeaux pour les sommets déserts, et les llaïdouks ou Klephtes pour la montagne. »

Une circonstance est tout à fait digne de remarque chez les Monténégrins, dans ces fêtes solennelles. En ces jours-!à. comme aussi chaque dimanche, tou’e la

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population se presse dans les églises, personne n’y manque, mais on ne voit jamais, même le jour de Pâques, un seul homme pour ainsi dire participer au sacrement de l’Eucharistie. Cela tient à une conservation d’antiques usages, tout à fait caractéristique des mœurs du Tsemogore.

Chacun sait quelle était la rigueur de la législation des pénitences dans la primitive Église. A mesure que le christianisme s’est étendu, cette rigueur s’est adoucie et les canons des premiers siècles sont tombés en désuétude. Dans l’Église Orientale elle-même, qui se pique d’une immobilité absolue dans ses usages, les règles de la pénitence antique n’ont plus d'application que dans la vie des monastères. Le Monténégro est aujourd’hui le seul pays du monde où ces règles soient en usage pour la masse des fidèles laïques.

Sous ce rapport le clergé tsernogortse suit encore dans toute leur rigueur les prescriptions de saint Basile. Celui qui a commis un larcin est exclu de la communion pendant deux ans, le fornicateur pendant sept ans , le parjure pendant onze ans, l’adultère pendant quinze ans, l'homicide pendant vingt ans, et l'apostat pendant toute sa vie. Quelques-unes de ces prescriptions n'ont presque jamais l’occasion d’ôtre appliquées; mais il est, encore maintenant, bien peu de Monténégrins qui n’aient un meurtre à se reprocher, et ici la loi religieuse n’a pas la même tolérance

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que la loi civile; elle n’admet pas, comme le Code de Daniel Ier, la légitimité du meurtre fait dans le premier moment de la colère, à la suite d’une injure d’une certaine gravité. Il en résulte que la grande majorité de ces guerriers qui affrontent à chaque instant la mort pour la foi du Christ ne se réconcilient complètement avec l’Eglise et ne participent, pour ainsi dire, jamais à la communion qu’à leur dernier instant, lorsque la blessure qu’ils ont reçue en combattant leur permet de recevoir les secours d’un prêtre.

Il nous reste, pour compléter le tableau des mœurs du peuple slave de la Montagne-Noire, à parler d'un usage dont l’origine se rattache aux coutumes des siècles héroïques et qui est commun à toutes les nations chrétiennes de l’Orient, Grecs comme Slaves : nous voulons parler du pobratstvo , ou fraternité d’adoption. C’est la consécration solennelle et religieuse de l’amitié, qui en élève le lien au même rang que ceux de la famille. Deux amis conviennent de se donner le titre de pobralim ou de frères d’adoption, auquel correspond chez les Grecs celui d’àSeX<po7roir)Toç ; ils se rendent à la tombe de leurs pères, et, agenouillés là devant le prêtre qui bénit cette union comme un mariage, ils se placent mutuellement sur la tête une couionne de feuilles nouvelles ; puis ils se donnent le baiser de fraternité, et désormais ils sont unis à la vie et à la mort. Oreste et

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Pyladc sont les types classiques des pobratim ou des aSeX:poTOwiTot. Ceux qui ont contracté ce lien doivent désormais s’aider en tout temps, en tout lieu et par tous les moyens. Dans la guerre sacrée deux pobratim attaqués par les Turcs ne doivent pas se quitter ; il faut qu’ils reviennent ou qu’ils périssent ensemble.

Le lien du pobratstvo ne se forme pas toujours entre hommes : deux jeunes filles ou bien un jeune homme et une jeune fille peuvent devenir pobratim. C’est un moyen de défense pour la faiblesse de la femme; elle acquiert ainsi, lorsque la mort de ses parents l’a laissée isolée, un protecteur qui saura toujours la faire respecter, et on voit souvent une jeune fille entreprendre une longue route sous l’escorte du jeune homme son pobratim. Les devoirs que l’homme qui a accepté ce titre a contractés par là sont sacrés, et les chants serbes rapportent un exemple terrible destiné à montrer comment Dieu lui-même se charge de châtier ceux qui manquent au serment du pobratstvo.

Une jeune fille s’est mise en route sous la garde de son pobratim. Mais celui-ci, chemin faisant, oublieux de son serment, lui parle d’amour, il cherche à la séduire. Alors le ciel, jusque-là serein, se charge tout à coup de nuages, la foudre éclate et frappe le parjure, qui tombe mort aux pieds de sa compagne. « Ainsi, dit le poëte populaire, sont châtiés tous ceux

lit . INTRODUCTION.

« qui manquent aux saints devoirs contractés par le

« pobratstvo. »

Le titre de pobratim ne s’échange qu’entre personnes du même âge, mais un jeune homme peut se lier avec un vieillard par un serment analogue. Ce n’est plus alors un frère qu’il acquiert par la bénédiction du prêtre, mais un père ou une mère d’adoption, pootchim ou pomaïka.

Le caractère dominant chez les peuples slaves, partout où le césarisme n’a pas, comme en Russie ou en Autriche, étendu son niveau de compression inflexible et étouffé le libre développement de la nature de cette race, est l’importance fondamentale de la famille dans l’organisation de l’État. Chez les Monténégrins et chez les Serbes, les deux seuls peuples où l’on puisse étudier maintenant les Slaves livrés à euxmêmes et leurs aptitudes naturelles, la famille est la base première de la société civile et politique. Le père est le maître absolu dans sa maison et jouit d’un pouvoir presque aussi étendu que celui du pater familias romain. Mais là ne s’arrête pas la puissance des liens de famille et de l’autorité domestique. Toutes les maisons unies par le sang, descendant d’un auteur

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commun, se groupent sur le même territoire et forment une nouvelle famille, souvent immense, une tribu semblable aux anciens clans écossais, que dirige un chef héréditaire nommé knèze, dont tous les chefs de maison reconnaissent l’autorité.

Cette organisation simple et primitive, que l’on retrouve au début de toutes les nations slaves, a été déjà souvent étudiée, et l’on a cherché quelquefois à en tirer des conséquences extraordinaires. Les écrivains polonais d’une certaine école démocratique en ont surtout beaucoup parlé, et ont proclamé triomphalement que cette organisation n’était autre que le communisme, tel que de dangereux utopistes, Babœuf, Buonarotti, Cabet et consorts, l’ont prêché dans notre siècle.

Il est facile de voir qu’il n’en est rien.

La propriété du sol est commune, il est vrai, entre tous les membres de la tribu slaveprimitive, mais cette propriété commune repose sur les bases mêmes que nient toutes les écoles communistes et socialistes, la famille et les modes naturels d’acquérir la propriété. Ce n’est pas le communisme, c’est l’indivision entre tous les membres d’une famille poussée jusqu’à son extrême limite. Repassons, du reste, pour nous en convaincre, la manière dont s’est formée chacune des tribus slaves et dont s’est constituée la propriété commune.

Un homme arrive sur un point encore désert, res

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nullius , comme le proclament tous les jurisconsultes antiques et modernes. Il s’y établit, et par là même devient propriétaire du sol, en vertu du droit A' occupation. C’est le premier des modes d’acquisition; à commencer par Gaïus, tous les auteurs de droit naturel ou de droit civil le leconnaissent. Cependant notre homme est arrivé marié, ou bien il a pris femme sur sa nouvelle propriété. Ses enfants, ses petits-enfants et même les enfants de ses petits-enfants, d’après la constitution patriarcale delà famille que nous avons exposée plus haut, sont demeurés sous son toit tant qu’il a vécu. A sa mort, ils se séparent, mais, àmoins que quelques membres ne s’en aillent chercher fortune plus loin comme leur père, la famille reste groupée dans un étroit rayon sui les terres paternelles. Sa principale richesse consiste en troupeaux ; or, pour la vie pastorale, un territoire étendu est plus favorable qu’une propriété morcelée. Les familles sorties de la première famille demeurent donc dans l’indivision et même ce quelles acquièrent en s’étendant par occupation, étant acquis en commun, entre dans le fonds des biens indivis. Pou à peu, avec la marche du temps, la famille devient tribu sans sortir de cet état de propriété commune ou plutôt indivise.

Mais que la tribu ainsi formée s’unisse avec les tribus voisines pour former un état plus fort, en jurant la zadrouga, serment solennel qui oblige les plcmes ainsi ligués à s’entre-défendre, la propriété du sol ne

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