‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 63 sur 163 · Cyprien Robert, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Cyprien Robert, 1. 1, p

maintenir dans le pays et continuèrent à lever le kharatch. Le produit de cette humiliante capitation, pour insulter encore plus cruellement les fiers montagnards, fut appliqué à payer les frais de chaussure des femmes du harem impérial : souvenir que les Monténégrins ne rappellent pas encore aujourd’hui sans en frémir d’indignation.

Ceci se passait sous le vladika Roufim II.

Pendant que le gouverneur de Scutari réduisait ainsi à l’obéissance une partie de la population tsernogortse, le pacha d’Ipek, uni au moudir de Goussinié, attaquait leurs alliés schkypétars les démenti. Repoussé, il implora de la Porte les moyens d'écraser les montagnards des bords du Zem. L’année suivante, en 162i, la crainte qu'inspiraient les Monténégrins étant calmée, un ordre de Constantinople fit marcher simultanément contre les démenti les pachas de Scutari et d’Ipek, ainsi que le vizir de Rosnie, à la tète d'une armée de 30,000 hommes. Les troupes ottomanes se rassemblèrent auprès de Scutari et s’avancèrent en remontant la vallée du Zem. Feignant, par une ruse de guerre, d’ètre épouvantés à la vue du nombre de leurs ennemis, les montagnards de cette intrépide tribu prirent la fuite et attirèrent les Turcs jusqu'à un endroit appelé Jamara, où se réunissent les deux branches du Zem et où l'armée du Sultan se trouva tout à coup arrêtée par un pont que les Clémenti avaient coupé.

Les Ottomans, voyant fuir leur ennemi, se persuadèrent que s'ils l’atteignaient la victoire leur serait facile, et résolurent de passer immédiatement la ri-

vitre à gué, pour s'engager de l’autre côté dans les défilés qui donnaient accès aux villages des démenti. C’était le muaient que les montagnards attendaient. Us firent aussitôt volte-faceet entamèrent un combatù l'entrée des défilés, tandis qu’une troupe des leurs passait à son tour la rivière un peu plus bas et venait tomber sur l’arrière-garde turque. Pris en tète et en queue, culbutés des deux côtés vers la rivière, écrasés par les quartiers de roches que les femmes et les vieillards, postés sur des escarpements à pic, faisaient rouler sur eux, les musulmans se débandèrent bien vite et se sauvèrent à toutes jambes pendant plusieurs lieues, laissant 6,000 morts sur le champ de bataille. Le vizir de Bosnie avait donné le premier l'exemple de la fuite. Quant aux Clémenti, leurperte avait été presque nulle. Les traditions du pays prétendent même qu’ils n'avaient eu que 900 hommes engagés dans ce combat, avec un certain nombre de femmes, de vieillards et d’enfants.

Mais ils comprenaient bien que leurs adversaires ne laisseraient pas cette défaite impunie et que, quant à eux, privés de leurs alliés slaves rendus hors d'état d’agir par les garnisons turques laissées sur le territoire du Tsernogore, ils n’étaient pas en force pour arrêter longtemps les armées de la Turquie dans les vallées. Ils profitèrent donc activement des instants de répit qui leur étaient laissés, pour acheter des munitions et pour préparer des lieux de refuge assurés contre toute attaque à leurs femmes, à leurs enfants et à leurs richesses. Ils choisirent pour cet objet d’immenses grottes situées au sommet de montagnes inaccessibles

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et auxquelles on n'arrivait que par des échelles faites de morceaux de bois enfoncés dans les fentes du rocher. On montre encore aujourd'hui ces cavernes aux bien rares voyageurs qui parcourent le pays.

Deux ou trois ans après la bataille que nous avons racontée, Arvat, pacha de Scutari, successeur de Soliman, conduisit contre les démenti des troupes nombreuses composées de Turcs Osmanlis et d’Albanais musulmans de la Toskharie ou Albanie moyenne. Les guerriers montagnards vinrent à leur rencontre à l'entrée de la vallée du Zein; mais ils furent culbutés et l'ennemi pénétra jusqu’au pont de Jamara. Là, le général ottoman, instruit par l'exemple du vizir de Bosnie et désirant assurer une base à ses opérations dans l’intérieur Ju pays, établit un camp retranché. 11 tenta ensuite de pénétrer dans le massif des montagnes et fut à plusieurs reprises repoussé avec des pertes énormes. Ces échecs ne le découragèrent pas, et, sùr de maintenir ses communications avec Scutari et avec Podgoritsa, d’où il tirait des vivres et des renforts, il prit la résolution de faire passer l'hiver à ses troupes dans le camp sur la rive gauche du Zem.

Au printemps il reprit l’offensive. Le groupe de montagnes où les démenti s’étaient réfugiés forme un triangle compris entre les deux branches du Zem, dont le sommet est au pont de Jamara et dont la base s'étend de Seltseau nord à Youkli vers l'est, le long du montPonik. L’armée d’Arvat-Pacha, partant de Jamara, devait donc suivre les deux cétés de ce triangle, ayant un de ses flancs appuyé à une rivière rapide et profonde

et l'autre à une montagne escarpée. C’est de cette manière qu elle opéra, divisée en deux colonnes, qui se dirigeaient, l’une sur Voukli, l’autre sur Seltse, les deux principaux villages des Clémenti. De chaque côté elle trouva les montagnards qui l’attendaient de pied ferme, et les deux divisions de l’armée turque, ne pouvant pas se soutenir l'une l’autre, furent toutes deux battues. Après des affaires où de part et d’autre on déploya le plus grand courage, elles durent se replier avec des pertes énormes sur leur premier campement.

Changeant alors de tactique, Arvat-Pacha simula une attaque sur Seltse pour occuper de ce côté la masse des Clémenti, puis, saisissantle moment favorable, il aborda de front la montagne et dirigea la plus grande partie de ses forces sur Voukli. Ce ne fut pas sans rencontrer encore une vive résistance et sans laisser sur sa route un grand nombre de morts et de blessés qu’il parvint à ce village, où il ne trouva plus que quelques vieillards. Le reste des habitants l’avaient abandonné.

Dès que la nouvelle de cet événement fut connue, la résistance des Clémenti dans les vallées cessa aussitôt et la seconde division turque pénétra jusqu’à Seltse. Le village était désert; mais un peu au-dessus, 200 personnes, femmes, enfants ec vieillards, s’étaient réfugiées dans une grotte placée au tlanc d’un rocher, 5 plusieurs centaines de pieds d’élévation, où l’on ne parvenait qu'au moyen d'une série d’échelles successives. Les musulmans tentèrent d’y entrer de vive force. Ceux qui avaient commencé l’escalade furent renversés par de grosses pierres que les femmes renfermées dans

la grotte faisaient rouler sur eux. Alors le siège fut changé en blocus, mais tous ceux qui s’étaient réfugiés en cet endroit préférèrent mourir plutôt que de se rendre prisonniers des Turcs.

La masse de la population était parvenue à se retirer sur un plateau appelé du nom slave de Samogratl, entre les monts Caloyer et Disnik, véritable forteresse naturelle où l’on ne peut arriver que par un défilé dont dix hommes résolus suffisent pour défendre l’entrée contre toute une armée, si nombreuse qu’elle soit. Ce plateau est fort étendu et contient un bois, des prairies, une vaste grotte d’où sort une source abondante. Les Turcs n’essayèrent pas de le forcer, mais établirent tout autour une chaîne de postes militaires et comptèrent sur la famine pour réduire les Clémenti à la soumission *.

Ceux-ci restèrent plusieurs années sans coder. Mais à la fin leurs provisions s’épuisèrent; leurs bestiaux furent tous dévorés ; ils en vinrent à se nourrir d'herbes sauvages et de l’écorce des arbres. Malgré tant de souffrances ils résistaient encore en 1038, lorsque le Sultan Mourad IV, débarrassé de la guerre avec la Perse après la prise de Bagdad, chargea d’en finir avec eux Doudjé- Pacha, ancien bostandji-bachi, nommé gouverneur de la Bosnie.

L’historien turc Naïma donne de curieux détails sur cette campagne. Il décrit ainsi les Clémenti : « Ce sont des espèces de sauvages, sans organisation et sans discipline, qui ont pour toutes armes des lances et des fron-

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