‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 72 sur 163 · Fils du voivode de Tsettinié, B-elritj Martinovitj · texte numérisé non relu

Fils du voivode de Tsettinié, B-elritj Martinovitj

Martinovitj allument leurs cierges sacrés, ils prient avec ferveur le Dieu nouveau-né, boivent chacun une coupe de vin à la gloire du Christ, et, saisissant leurs massues bénites, ils s’élancent à travers les ténèbres. Partout où il y a des Turcs, les cinq exécuteurs apparaissent; tous ceux qui refusent le baptême sont massacrés sans pitié ; ceux qui embrassent la croix sont présentés comme frères au vladika.

« Le peuple réuni à Tsettinié salue l’aurore de Noël par des chants de triomphe ; pour la première fois depuis le jour de Kossovo, il pouvait s’écrier : « Le Tser- « nogore est libre1 1 »

« De cette nuit sanglante, a dit M. Marmier, date une nouvelle ère d’affranchissement dans les annales du Monténégro; de cette même nuit date aussi une épopée guerrière qui s’étend en traits flamboyants à travers tout le xvin® siècle et qui .dure encore, épopée d’une grandeur surprenante, qui parfois s’élève jusqu’à des actes d’une vigueur incroyable. »

En parcourant les annales de la belliqueuse peuplade dont nous avons entrepris de retracer l’histoire, nous avons rencontré bien des combats, bien des souvenirs de gloire et de triomphe. A partir de 1702, ces combats vont encore se multiplier, la lutte va se continuer sans interruption et sans que dans ses phases diverses la victoire soit infidèle aux soldats de la croix. Mais désormais nous ne serons plus contraint, comme dans l’é—

1. Milouliuovitj, p. 28-29 et 33-34. — Cyprien Robert, 1. 1, p. 139.

— Ogleilnln srbtko, p. 13. — Srbski Lietn/iii, 1843, part, iv, p. 70.

— Andritj, p. 24.

poque qui précédé, de nous bornera une sèche énumération de faits et de dates. La ressource et l’appui des poésies populaires qui nous a fait défaut pendant deux siècles, comme si les malheurs des Tsernogortses avaient tari la source de leur inspiration , recommence à nous fournir en abondance des renseignements précieux et des traits épiques. Avec la plénitude de leur liberté, les Monténégrins ont reconquis le don de la poésie.

Cependant les batailles ne recommencent pas aussitôt après le jour de la délivrance. Quatre ans se passent avant que les Turcs se soient remis de la stupeur et de l'effroi que leur a causés la terrible exécution delà nuit de Noël. Pendant ce temps, Daniel s’occupe de réparer les désastres de la guerre précédente, et rebâtit tranquillement l’église et le monastère de Tsettinié , détruits depuis 1688. Mais enfin le courage revient aux mahométans; ils veulent venger leurs frères massacrés et laver dans le sang des Tsernogortses l’outrage fait à l’Islam. En 1706, une expédition est dirigée eontie la Montagne-Noire. Cette fois elle ne vient pas de Scutari ; l’ambition des successeurs du renégat Maxime n’y a point de part, ce sont les musulmans de f Herzégovine qui la dirigent. Ils ont recueilli les survivants des Vêpres Monténégrines, et ils ont compris que la paix n’était plus possible entre les sectateurs de Mahomet et les chrétiens de la Montagne. Ils s’arment donc en grand nombre et marchent pleins d’ardeur. Mais ils sont vaincus. Une partie d'entre eux reste sans vie sur le champ de bataille, les autres s’enfuient en désordre,

quelques-uns demeurent prisonniers aux mains des Monténégrins. Bientôt les familles de ces captifs demandent à les racheter ; les montagnards répondent : « Nous ne vous ferons pas payer vos Turcs au poids de « l’or, comme on nous a fait payer notre vladika. Nous « ne les estimons que pour ce qu’ils valent, et nous « vous les rendrons, tête pour tète, contre un même « nombre de porcs. » Si injurieuse que fût une semblable proposition, les mahométans de l’IIerzegovine durent se résigner à l’accepter et échanger leurs parents contre un animal immonde à leurs yeux *.

Ce premier succès eut un grand retentissement, et le résultat immédiat en fut l’extension des domaines du vladika. Un certain nombre de tribus, également montagnardes, qui vivaient dans une sorte d’indépendance, demandèrent à s’agréger au Tsernogore, afin de trouver dans cette réunion les moyens de résister plus efficacement à la domination ottomane. C’étaient d’abord les rayas de la vallée de Zêta qui, malgré leur soumission à la Turquie, n’avaient pas cessé de considérer l’évêque du Monténégro comme leur pasteur et leur souverain de droit, sinon de fait; puis les débris des Ouskoks, ces hardis pirates de race slave dont l’Autriche, pendant le xvr siècle, s’était servie avec tant d'avantage contre Venise, et qui, vaincus et dispersés par le doge Jean Bembo, avaient cherché un refuge sur les rives de la Moratcha ; d’autres Ouskoks ou outlaws, établis dans une sorte de champ d’asile auprès de

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