Histoire de la Turquie, 2e édition, t. Il, p
tard sur ses monnaies. Ces bruits étaient semblables à ceux qui avaient circulé dans le peuple russe à la suite de l’assassinat du jeune Démétrius, fils d’Ivan le Terrible, par Boris Goudounoff; ils eurent le môme résultat. De nombreux aventuriers voulurent profiter de la crédulité populaire en se donnant pour le Tsar échappé des mains de ses bourreaux. Le plus connu de tous est Pougatcheff, ce cosaque déserteur qui, rassemblant autour de lui les hordes de ses compatriotes et appelant partout les serfs à la révolte, faillit un instant renverser le trône de la grande Catherine. Mais il ne fut pas le seul. D’autres avant lui avaient tenté la même aventure. Tels avaient été, en 1767, un cordonnier de Voronetz; en 1770, un déserteur du régiment d'Orloff, nommé Tsernicheff; en 1772, deux autres imposteurs, l’un serf de la famille Woronzoff , l’autre sorti du milieu des prisonniers d’Irkoutsk.
Les faux Pierre 111 ne parurent pas seulement en Russie. L’indignation contre ceux qui avaient osé massacrer le Tsar slave et orthodoxe, le successeur de Pierre le Grand, n’avait pas été bornée aux limites de l'Empire moscovite. Le crime de Catherine avait soulevé d’horreur tous les Slaves, qui commençaient dès lors à tourner les yeux vers la Russie et à voir dans cette puissance le centre futur de leur vie nationale. Il fallut toute l’habileté de la Sémiramis du Nord et de ses ministres pour parvenir à dissiper cette première et sinistre impression, et ce furent seulement les victoires de ses armées sur les Turcs, ainsi que l'ébranlement qu’elles causèrent au trône d'Othman, qui décidé-?
rent les chrétiens orientaux à saluer sa bannière comme celle d’une libératrice, et à oublier que la puissante souveraine n’avait ceint la couronne qu’au prix du meurtre de son époux.
Au commencement de l’année 1767, un aventurier, originaire de la Dalmatie ou de la Croatie, que quelques-uns considèrent comme un déserteur de l’armée autrichienne, se mit, sous le nom de Stiépan Mali (Étienne le Petit), au service d’un montagnard de Maïni, près Boudva. Un jour, après de longues circonlocutions, il confia à son maître qu’il était le Tsar Pierre en personne, échappé aux mains des sicaires de Catherine. Soit que le maître d’Étienne fût véritablement dupe de cette imposture, soit qu’il eût quelque intérêt à la répandre, il traita ce valet avec les plus grands égards. A peu de temps de là, se trouvant à une noce dans le district de Niégousch, il se leva et se découvrit à l'instant où son serviteur allait vider son verre. D’abord cette marque de déférence fut regardée comme une plaisanterie. Les personnes présentes demandèrent en riant pourquoi l’homme auquel son maître témoignait ce respect était si mal équipé. Mais bientôt le bruit se répandit sur toute la côte que l’Empereur s’élait caché dans le pays. Cette nouvelle s’accrédita facilement chez des gens simples, dont l’imagination est naturellement portée à admettre les récits merveilleux.
Lorsque Étienne le Petit se vit l’objet de la curiosité des uns et des hommages des autres, il quitta Maïni pour se rendre dans le Monténégro. Ce fut en vain que le vladika Sava s’efforça de démentir son imposture en
rappelant que son voyage à Saint-Pétersbourg lui avait fait connaître le grand-duc Pierre. Il n'avait pas l’énergie nécessaire pour arrêter l’entrainement de la foule, et d’ailleurs Étienne insinua d’une manière habile que le vladika était obligé de se conformer aux instructions de la Cour de Russie, qui avait intérêt à le discréditer aux yeux de l’Europe. Un Monténégrin qui avait été au service de Russie dans le temps où Pierre III occupait encore le trône, déclara reconnaître dans l’aventurier tous les traits du malheureux époux de Catherine, et le témoignage de cet homme acheva de convaincre le peuple.
L’idée qu’un Tsar de Russie, chassé de ses états, était venu demander asile à la Montagne-Noire, était de nature à exalter au plus haut point tous les esprits. S'il était venu leur demander de se soumettre au sceptre de Pétersbourg, les Tsernogortses l’eussent repoussé avec indignation, car ils acceptaient l’alliance et le protectorat, mais non la domination des Moscovites; ils ne voulaient pas plus être Russes que Turcs ; leur seul désir, leur seule passion était de demeurer libres et indépendants dans leurs montagnes, en empêchant la prescription de s’établir contre les droits du royaume de Servie. Mais le faux Pierre 111 leur disait que son unique ambition était de régner sur eux et de relever avec éclat la couronne brisée à Kossovo. Les prétentions de l’aventurier Étienne étant ainsi formulées, la croyance à son imposture étant établie fermement, il n’était pas un Monténégrin qui. ne fut prêt à donner sa vie pour rétablir le trône de Servie et y faire asseoir
un prince que, bien qu’il fût Ilolsteinois, l’opinion populaire, ignorante des généalogies, considérait comme le dernier descendant des Romanoff, l’héritier légitime de Pierre Ier. Pour préluder à cette œuvre, le vladika fut dépouillé du pouvoir politique; on l’invita à se borner désormais à ses fonctions spirituelles d’évêque, et Étienne le Petit, sous le nom do Pierre, fut proclamé prince du Monténégro.
Le mouvement se communiqua de proche en proche. Le Patriarche Vassili d’Ipek fit offrir ses services au faux Pierre 111, et lui envoya, comme marque de soumission, un très- beau cheval, fait qui ne contribua pas peu à le faire expulser de son trône patriarcal et à lui faire chercher un refuge auprès de son souverain adoptif. Loin de calmer les esprits, cette mesure violente ne fit que les exaspérer et qu'augmenter les sympathies des rayas pour l’imposteur. Bientôt il eut des partisans jusque sur le territoire vénitien. Risano fut le théâtre d'une collision sanglante. Un des principaux habitants de cette ville avait écrit à Étienne, en lui offrant des armes. L’homme qui témoignait ces égards au faux Tsar s’appelait Pierre Djacha ; il avait voyagé en Russie, et c’en était assez pour qu’on attribuât à sa conduite un motif politique sérieux.
Deux capitaines, Chélovitj et Korda, étaient compromis comme intermédiaires. Les autorités vénitiennes firent une réprimande sévère à Djacha et aux deux capitaines, qui témoignèrent leur mécontentement. On voulut les envoyer à Cattaro pour y donner des explications sur leur conduite, et comme ils refusaient d’y
aller, on envoya à Risano un major et 40 soldats, avec ordre de s’emparer des récalcitrants.
Cet officier dissimula d’abord l’objet de sa mission, et à l'instant où les deux capitaines s’y attendaient le moins, il les fit saisir et jeter dans son embarcation. Mais Chélovitj et Korda appelèrent au secours les Risaniotes, qui marchent toujours armés; ils accoururent et engagèrent avec les Vénitiens une vive fusillade. Le major parvint à s’échapper, et le gouvernement de Venise ne voulant pas laisser passer cette révolte sans répression, envoya devant Risano quelques vaisseaux avec des troupes de débarquement. Les habitants se défendirent si vigoureusement, que les troupes de la Seigneurie durent se retirer, après avoir éprouvé des pertes considérables. Alors Korda, qui était le capitaine de la commune, fut mandé à Cattaro. Là il protesta qu’il n’y avait pas eu révolte, mais défense légitime contre une attaque à laquelle personne ne s’attendait, et que la population de Risano, loin d’être hostile au Doge, était prête à combattre pour lui avec autant de courage quelle venait d’en déployer. On se contenta de ces explications, pour ne point donner à un fait sans grande portée politiqne une importance qui aurait pu exciter une véritable insurrection.
Cependant les progrès du pouvoir d’Étienne prenaient un caractère alarmant pour les états intéressés à ce qu’aucune cause d’excitation ne vint troubler leurs rapports déjà si difficiles et si compliqués avec les provinces slaves. Venise craignait un soulèvement sur la côte orientale de l’Adriatique; les Turcs, qui avaient
vu les tribus des Koutchi, des Vassoïevitj et des Biélopavlitj sécouer leur joug pour se donner au faux Pierre III, appréhendaient, dans l’Albanie et la Servie, des troubles qui pouvaient trouver un écho dans l’É— pire, la Macédoine et la Thrace. Ces deux Puissances formèrent une coalition pour étouffer le foyer d’incendie et expulser l’aventurier de son asile. En 1768, quatre armées, dont trois ottomanes et une vénitienne, assaillirent à la fois la Montagne-Noire par toutes ses frontières.
Un piesme intitulé Bogovanié, « l’oeuvre de Dieu, • raconte les incidents de cette guerre, l’une des plus glorieuses qu’aient soutenues les Monténégrins.
* Le Doge vénitien écrit au Tsar de la blanche Stamboul ; il le salue amicalement et lui dit : « Pur Sultan, « tu sais que sur ces rochers du Tsernogore, au seul « nom de l’Empereur russe, tout le peuple s’émeut, * comme feraient des enfants pour leur père. Détrui- « sons de concert ces rebelles, et qu’il n’en reste plus « trace. Je lèverai mes Dalmates et mes braves volon- « taires Croates, et je les posterai sur la frontière, pour « que les bandes échappées à ton cimeterre n’échap- « pent pas à mon épée. »
« Aussitôt le Tsar osmanli rassemble ses Albanais, ses Bosniaques et ses Rouméliotes, en tout 120,000 fantassins et cavaliers, qui, leurs vizirs en tète, marchent vers la Montagne-Noire et l’envahissent de trois côtés à la fois, pendant que les Vénitiens couvrent de troupes leur frontière.
• Cernes de toute part, les Monténégrins invoquent
le Dieu d’en haut, et dans une assemblée générale décident qu’il ne faut pas songer à la vie, mais à mourir glorieusement pour la foi et la chère liberté; puis, au nombre de 10,000 contre 120,000 ennemis, ils partent en différents corps pour les divers points attaqués. Les Turcs marchaient entourés de l’incendie, et pénétrèrent très-avant dans le pays; mais la mort les y attendait, car ils ne savent pas, comme nos guerriers, se cacher derrière des rochers et des arbres. Vainement ils criaient aux nôtres : « Ames de souris, Tsernogortses,
* levez-vous, que nous vous voyions en plaine! Où
* fuyez-vous comme des rats à travers les brous-
* sailles? » Du sein des broussailles, les coups de feu n’en partaient pas moins et frappaient l’ennemi à l’iraproviste .
« Cependant le Turc se bat durant neuf semaines, et nos pauvres haïdouks n’ont plus ni poudre ni plomb. Ils vont périr, quand arrive la fortune monténégrine, la bonne fortune envoyée de Dieu : le 1" novembre, une pluie abondante tombe des nuages et dure jusqu’au lendemain, accompagnée d’éclairs et de tonnerre, qui ravagent près de Boudva le camp du Doge de Venise, et mettent en pièce les tentes du pacha de Scutari. Au milieu de ce désordre, les montagnards accourent et s’emparent des munitions mal gardées. Désormais pourvus, ils défient les trois vizirs, qui, désespérant de sc maintenir durant l’hiver dans la Montagne, l’évacuent en semant de cadavres tous les sentiers.
« C’est ainsi que le vrai Dieu aide ceux qui le prient : crois donc au Christ, cher pobratim , crois au Dieu
que les Tsernogortses adorent, au Dieu dont ils reçoivent joie, courage et santé1. »
On vient de lire le récit poétique. Voici maintenant les faits de l’histoire, constatés par la critique.
Troisarmées turques, montant en toutà 120,000 hommes, sous le commandement des vizirs de Bosnie, d’Albanie et de Roumélie, cernèrent le Monténégro du côté de l'intérieur des terres, tandis que les Vénitiens le cernaient du côté de la mer. Le vizir de Roumélie agissait sur les bords du cours d’eau de la Sitnitsa, près de la forteresse de Podgoritsa, celui de Bosnie dans les environs de Nikchitj, celui d’Albanie, parti de Scutari, sur laTsernitska-Nahia par la route de Plavnitsa ; enfin le général vénitien Krapovitj échelonnait ses troupes sur la frontière, depuis Spitsa jusqu’à Grahovo. Le jour de Saint-Jean, les Turcs avançaient de tous côtés2. Les Monténégrins rassemblèrent 10,000 hommes sur différents points du pays cerné, dont la situation était d’autant plus périlleuse que les Vénitiens avaient défendu sous peine de mort la vente des munitions. Un paquet de cartouches se vendait alors un ducat d’or. Mais après que les Monténégrins se furent défendus deux mois, une troupe de 500 d’entre eux prit sur l’ennemi 60 sommes de poudre. Ce succès mit le comble à l’exal-