‹ Turcs et MonténégrinsChapitre 94 sur 163 · Cyprien Robert · texte numérisé non relu

Cyprien Robert

L’aventurier Etienne rendit un immense service aux Monténégrins en les empêchant de prêter aux excitations de Catherine une oreille aussi ouverte que les malheureux habitants de la Morée. Aussi ne se trouvèrent-ils pas comme eux abandonnés à toutes les vengeances des hordes mahométanes par l’ingrate Russie. Ils restèrent enfermés dans leurs montagnes et ils ne descendirent pas dans les plaines jouer imprudemment leur liberté sur la foi des promesses d’un appui douteux. Us durent, au reste, se réjouir de la prudence qu’ils avaient déployée lorsqu’ils virent, dans le fameux traité de Kaoutchouk-Kaïnardji, la Russie, fidèle à sa politique égoïste, stipuler pour elle seule, garantir uniquement ses propres intérêts, et ne prendre aucun soin de protéger le sort de ceux des chrétiens orientaux que ses appels avaient poussés à la révolte.

L’impartiale histoire doit d’ailleurs rendre cette justice à l’individu qui avait usurpé le nom de Pierre III, qu’il n’employa son autorité que pour le bien du pays, et qu’il réussit à y introduire un ordre inconnu jusqu’alors. Les Monténégrins étaient d’intrépides guerriers, mais, retombés presque à l’état sauvage pendant les désastres de leur patrie, ils étaient en même temps d'affreux pillards. Démentant le proverbe qui dit que les loups ne se mangent pas entre eux, les tribus du Tsernogore, si unies quand l’ennemi paraissait à la frontière, se déchiraient dans des luttes incessantes, et, non contentes de piller le territoire turc, exerçaient le brigandage les unes contre les autres. Etienne entreprit de faire cesser ce lamentable état de choses. Profi-

20i LES VLADIKAS SAVA ET VASSILJ.

tant de son ascendant sur la population, il fit fusiller plusieurs montagnards pour fait de vol, ce que les vladikas eux-mémes n’auraient pas osé tenter, organisa une espèce de gendarmerie et parvint enfin à faire régner une sûreté telle qu’une bourse et un pistolet d’argent, exposés sur un rocher au bord du chemin qui conduisait à Cattaro, y restèrent, dit-on, plusieurs semaines sans que personne osât y toucher.

Son pouvoir ne dura pas longtemps. Poussé par un remarquable instinct de civilisation, il voulait créer des routes dans le Monténégro. En 1770, il en avait fait commencer une première dans la Tsernitska-Nahia, qui était le lieu favori de sa résidence ; mais un jour qu’il inspectait les travaux, l’explosion d’une mine mal préparée le renversa frappé de 62 blessures et privé de la vue. Incapable dès lors de gouverner et de rien faire, il abdiqua le pouvoir et il se retira dans le couvent de Bertchéla, où, en 1774, il fut assassiné par un de ses domestiques, gagné à prix d’or par le pacha de Scutari *.

Après la retraite d’Etienne, le pouvoir revint aux mains de l'évéque Sava, de plus en plus affaibli par l’âge. Mais, grâce à la sagesse de l’attitude des Monténégrins dans la guerre entre la Russie et la Porte, grâce aussi à la salutaire terreur qu'avait inspirée aux Turcs leur échec de 1768, le Tsernogore jouit de quelques années de repos tant que dura la lutte entre Catherine et Moustapha. Aucune expédition importante ne fut dirigée contre ce pays par les Ottomans, trop

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