‹ Turenne en Alsace: Campagne de 1674-1675Chapitre 15 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I — Armée française

Aucun des adversaires ne disposait sur le Rhin, au début de Tannée 1674, de forces suffisantes pour entreprendre de grandes opérations.

Turenne avait seulement à garder l'Alsace, tandis que le Roi entrait en Franche-Comté et que Condé prenait TofFensive contre les Hollandais. Sa mission défensive n'exigeait pas la réunion d'une importante armée.

Beaurain évalue à 4.000 fantassins et 3.000 cavaliers

Teffectif des forces réunies en Alsace et en Lorraine, sous

les ordres des marquis de Rochefort et de Vaubrun, au mois

de mars 1674; c'est avec une partie de ces troupes qu'on a

. occupé Landau, Germersheim et Philisbourg.

Par lettre du 2 avril (1) le Roi informe Turenne qu'il a approuvé les mesures prises par les deux généraux précités pour faire camper sous Philisbourg les bataillons du Plessis, de Douglas et de La Ferté, ainsi que 16 compagnies tirées de Brisach; il annonce l'envoi du régiment de Doules qui est alors à Saint-Quentin. Il ordonne, par contre, de diriger sur la Flandre 6 escadrons de gendarmerie et 6 de cavalerie légère.

Turenne, le 5 avril, étant à Lunéville, écrit à Louvois (2) qu'il n'a présentement avec lui que :

3 compagnies d'Humières (cavalerie), qui étaient à Nancy ;

(1) Grimoard, t. II, p. 450.

(2) Grimoard, t. II, p. 453.

3 compagnies de gendarmes, qui étaient à Toul et Vaucouleurs ; Le régiment de Tilladet (dragons) ;

1 compagnie de dragons de la Reine.

Le lendemain 6, écrivant au Roi (1), il énumère les mêmes unités auxquelles il ajoute : 1 escadron de Saint- Loup, 1 autre de Givri et 2 compagnies de gendarmes tirées de Verdun, ce qui lui donne en tout 1.100 chevaux (2).

Le 11 avril, Louvois lui annonce que les régiments de la Reine et de Coulanges sont mis soiis ses ordres; ceux de Cornas et de Montgeorge, actuellement en Hainaut, sont dirigés vers Metz, dans la même intention. En revanche, on lui demande de renvoyer en Flandre les gendarmes, Tilladet et Saint-Loup.

Turenne échange à ce moment avec le ministre une correspondance presque journalière et réclame des renforts; le 13 avril, à Saverne, il n'a que son régiment d'infanterie, 300 Irlandais, 250 hommes de Bourgogne ; le régiment de Champagne s'est rapproché, mais « c'est misère que la désunion qui s'y trouve ». Il se plaint aussi du mauvais état du régiment de la Reine.

Il fait preuve d'une ténacité remarquable pour conserver les troupes qu'il a et en accroître le nombre. On lui réitère certains ordres jusqu'à trois reprises (celui concernant l'envoi en Flandre des gendarmes, de Tilladet et de Saint-Loup); chaque fois, il se déclare prêt à obéir, mais insiste si bien pour ne pas se dégarnir, qu'il obtient gain de cause. On Tautorisey en fin de compte, à conserver Tilladet, Saint- Loup et les gendarmes et on lui donne (18 avril) :

Le régiment d'Orléans;

2 bataillons de Bourgogne ; 1 bataillon de Languedoc ;

(1) Turenne au Roi; Blâmont, 6 avriJ. Grimoard, t. II, p. 455.

(2) M. Waddington iop. cit., t. II, p. 331), dit que « Gondé aux Pays-Bas, Turenne sur le Rhin moyen disposaient de forces considérables ». On voit d'après l'énumération ci-dessus que si l'assertion peut être admise pour l'ensemble des forces, elle ne saurait s'appliquer à celles de Turenne.

2 bataillons d'Hamilton; Le bataillon de la marine.

On lui promet même 2 bataillons anglais de plus, car le roi d'Angleterre a fait savoir qu'il jugeait bon que ses troupes soient éloignées des Flandres. D'autres renforts suivront, si l'armée de l'Empereur marche tout entière contre l'Alsace.

C'est ainsi que le 26 mai, Louvois lui annonce l'arrivée de Royal-Dragons à Mirecourt pour le 6 juin.

Au milieu de juin, lorsqu'il livrera la bataille de Sinsheim, Turenne n'aura avec lui, d'après Deschamps (1), que 9.000 hommes, soit 5.000 cavaliers, 3.500 fantassins et 500 dragons environ, savoir :

20 régiments de cavalerie (2) formés en 4 brigades (Pilloy, Coulanges, Humières et Renty), sous Beauvezé;

4 bataillons entiers (Douglas, Plessis, La Ferté et Picardie) ;

3 autres tirés de Champagne, Turenne, Languedoc, Bourgogne, Hamilton, Monmouth;

Les dragons de Dufay.

Beaurain indique un peu plus de cavalerie (6.000 hommes y compris les dragons), mais il n'en donne pas le détail.

Il convient d'ajouter à ces troupes celles qui occupent Philisbourg, Haguenau, Saverne et autres places d'Alsace. Il en est notamment dans la Haute-Alsace, qui comprennent des milices du pays. On les verra opérer sous le comte de

(1) Desghamps, p. 12.

(2) D'après Tétat des pertes à la bataille de Sinsheim, annexé à la relation envoyée au Roi (A. G. 413-138), les régiments de cavalerie ayant pris part à cette affaire sont au nombre de dix-neuf, savoir :

Colonel.

Royal- Wallon.

Montferrier.

La Reine.

Goislin.

Cornas.

Pilloy.

Buzenval.

Locmaria.

Bulonde.

Bouillon.

La Vieuville.

Montgeorge.

Grignan.

Royal.

Armagnac.

Prou ville.

Coulanges.

Royal- Étranger.

Le même état ne fournit aucun renseignement sur l'infanterie ni sur les dragons.

Roye lorsque le duc de Lorraine dessinera une tentative sur Bâle et les villes forestières pour donner la main à son fils en Franche-Comté. Mais il est fort difficile d'établir la liste complète de ces troupes, ainsi que leur effectif (1).

Lorsque, après sa première incursion dans le Palatinat, Turenne revient sur la rive gauche du Rhin à la fin de juin, Deschamps évalue ses forces à 15.000 hommes, savoir :

16 bataillons sous Pierrefitte, Douglas et Pizieux, brigadiers ;

6.000 chevaux sous Pilloy, Lambert, Humières et Reity, brigadiers ;

2 régiments de dragons : le Roi et la Reine.

On voit figurer quelque temps après, à Philisbourg, le régiment de cavalerie de Dousset.

Beaurain donne un chiffre plus élevé (16.000) qui comprend le renfort de 7 escadrons de cavalerie et 4 escadrons de dragons venus de Franche-Comté, sous les ordres de Lambert. Turenne signale à Louvois l'arrivée de ces troupes dans une lettre du 30 juin (2).

Dans le courant du mois d'août, d'autres renforts rejoignent; le 26 de ce mois, étant à Landau, Turenne annonce à Louvois que les trois bataillons : la Marine, Orléans et Bourgogne, alors à Cron-Wissembourg, sont forts de 2.000 hommes. Il lui signale l'arrivée des régiments de cavalerie Colonel et Anglais à Saverne, où il attend dans quelques jours Révillon et 5 bataillons (2 d'Anjou, Rouergue, Orléans et Royal-la-Marine).

Le 3 septembre, il mande à Charnel, intendant de Lorraine, de diriger sur ce même point, Saverne, les trois régiments de Cessac, Vins et Saldagne qui viennent de Franche-Comté et doivent être le 4 à Remiremont. Il annonce, le 6, à Louvois qu'il dispose de 30 pièces de canon

(1) On se bornera à' signaler la constitution, vers le mois de mai, d'un régiment régulier : le Nouveau- Alsace, tiré de cette milice; il comprenait 8 compagnies de 50 chevaux chacune. C'est la seule partie qui subsistera de ces forces lorsqu'à la fin de mai elles seront licenciées (ordre de Louvois du 26 mai. Grimoard, t. II, ^. 499).

(2) Grimoari* t. II, p. 516.

dont « il y a 7 à 8 très petits ». Il a mis 60 soldats d'infanterie qui s'exercent à les manier.

L'évaluation totale de ces forces est donnée dans une lettre du baron de Montclar au grand Condé datée de Vinden, près Landau, le 9 septembre ; leur effectif s'élève à 11.000 ou 12.000 fantassins et près de 9.000 chevaux, sans compter 7 escadrons venant de Èranche-Comté, qui arriveront dans trois jours, et 800 dragons de Boufflers ou Hocquincourt.

Les escadrons de la première ligne sont de 4 à 5 compagnies, il y en a de 150 maîtres; les deux moindres sont de 125; il y a 30 pièces de canon. Le 19 septembre, le régiment Royal, ceux de Grillon, Laurières et Quinçon arrivent au camp de Vinden (1).

Le 28 septembre, Turenne reçoit encore le régiment de dragons de Listenay qui sera presque ruiné à Ensheim, ainsi que celui de Boufflers (Turenne à Charuel, 5 octobre).

A cette bataille (2), Turenne dispose, selon Deschamps, de 22.000 hommes, savoir :

71 escadrons de cavalerie; 3 régiments de dragons;

31 bataillons;

30 pièces.

Sa perte est de 2.000 hommes.

(1) Turenne à Louvois, 20 septembre. Grimoard, p. 575. A. G. 414, 56.

(2) La liste des régiments de cavalerie compris dans l'état des pertes à Ensheim est la suivante :

♦Colonel-Général.

♦La Vieuville.

Ille.

♦La Reine.

Vins.

♦Buzenval.

♦Pilloy.

Langallerie.

Cessac.

♦Bulonde.

Beaupré.

Vaubrun.

♦Montgeorge.

♦Coislin.

♦Royal-Wallon

♦Armagnac.

♦Grignan.

♦Locmaria.

♦Bouillon.

Repaire.

Culau.

Auvergne.

♦Royal.

Dubourg.

♦Cornas.

Renty.

Saqsay.

Quinçon.

Soit 29 au total.

Les noms précédés d'un astérisque sont ceux des corps ayant figuré à Sinsheim. On remarquera que cette liste ne comprend ni les dragons, ni Tin. fanterie.

LES FORCES EiN PRÉSENCE 27

Le 6 octobre, Turenne annonce à Louvois qu'il a fait avancer les régiments de Lyonnais et Bouillon, il espère que Givry et les autres marcheront.

Beaurain signale l'arrivée de 3 bataillons le 3 octobre. C'est dans le courant de ce mois que le Roi se décide à renforcer l'armée de Turenne de toutes les troupes disponibles en Flandre. Une lettre de Louvois, du 16 octobre, annonce l'envoi de 20 escadrons sous Genlis, puis de 30 autres avec 10 compagnies de gardes françaises, qui font 2 bataillons, enfin de 30 autres escadrons encore, parmi lesquels sera la petite gendarmerie, avec 18 bataillons. Au total : 80 escadrons et 20 bataillons.

L'arrivée de ces renforts s'échelonne comme il suit : entre le 20 et le 23 octobre, 4 compagnies de la Reine et le régiment de Bellegarde (1). Ce sont sans doute les troupes que Beaurain signale comme arrivées le 20 octobre; puis :

20 escadrons sous Genlis et Saint-Loup, le 30 et le 31 octobre; Deschamps les réduit, à tort, à 15 escadrons; le chiffre de 20 est donné par Turenne lui-même (2) ;

20 escadrons et 10 bataillons sous Montauban;

10 ou 15 escadrons sous La Feuillée, le 3 novembre;

Puis, ultérieurement, le comte de Sault amenant 24 (ou 30) escadrons et 10 bataillons.

Aux forces de l'armée régulière, Louis XIV voulut ajouter celles qu'il pouvait tirer de l'arrière-ban de la noblesse en vertu du dernier vestige du droit féodal subsistant à cette époque. En cas de menace à la frontière du royaume, les nobles de l'arrière-ban, dans un rayon de 100 lieues, pouvaient être appelés aux armes dans un délai d'un mois et pour une période de deux mois.

Lancé le 19 août 1674, l'appel produisit quelque conster-

(1) Lettre de Turenne à Le Tellier, 23 octobre. Grimoard, t. Il, P- 601-

(2) Lettre du 30 octobre. Grimoard, t. II, p. 603.

Une lettre de Gondé à Louvois, datée du camp de Ligué, du 9 octobre 1674, confirme le chiffre de 20 escadrons et donne la liste des régiments qui ont marché avec Genlis : Saint-Loup, Estrades, Florensac, Saint- Valléry, Saint-Aignan, Dugas, Béthune, Dauphin, Étranger, Saveuse et Bligny, soit dix au total, chacun à deux escadrons (A. G., vol. 393).

nation parmi ceux qu'il touchait (1); certains auraient déposé la rapière pour se soustraire à cette obligation. Par contre, d'autres, qui n'étaient pas visés, y répondirent pour faire preuve de noblesse. D'autres, enfin, payèrent une forte taxe pour ne pas rejoindre.

L'arrière-ban fut placé sous les ordres du maréchal de Créqui. Celui-ci manifesta peu de satisfaction en recevant ce commandement; sa troupe ne brillait pas par la discipline; on pouvait cependant en tirer, au dire de son chef, « vingt ou vingt-cinq escadrons de 80 chevaux chacun, qui peuvent tenir leur place dans une action ».

Mais Créqui estimait qu'il convenait d'utiliser ces ressources sans retard ; dans une lettre (2) du 10 octobre, il écrit : « Malgré toutes les misères dont tout ceci est environné, si S. M. veut employer le corps de noblesse à quelque chose, je le mettrai en œuvre le mieux qu'il me sera possible, et ils seraient pr-ésentement plus capables d'agir que quand ils auront essuyé les fatigues d'une arrière-saison. »

Le maréchal voyait juste et on eût mieux fait sans doute de suivre son conseil.

On amène la noblesse en Lorraine, et Turenne va la passer en revue; la première impression qu'elle produit sur lui est bonne : « J'ai vu hier, la noblesse que l'on a fait mettre en bataille de la façon qu'elle entrera dans les lignes. Il n'est pas croyable combien il y a d'officiers qui ont servi et dont beaucoup seraient bien aises de rentrer dans le service; il y en a des premiers beaucoup plus de mille et quoiqull y ait ici beaucoup de manque de commodités et de fourrages, ils témoignent beaucoup de gaîté; je les ai fait loger dans quelques villages derrière l'armée.

« Ils témoignent une grande affection pour le service du Roi (3). »

(1) Voir Camille Rousset, Louvois, t. II, p. 96 et suiv.; Roy, Turenne, p. 5 et suiv.

(3) Turenne à Le Tellier. Dettwiller, 23 octobre.

Un ordre de bataille de Tarmée de Turenne, emprunté à la « Relation de ce qui s'est passé à la convocation et pendant le voyage de rarrière-ban de France en Allemagne en 1674 » (1), marque la répartition des brigades de la noblesse entre les deux lignes et la réserve. Elles prennent pJace, dans chacune d'elles, entre la cavalerie des ailes et l'infanterie du centre.

Cette répartition resta purement théorique, car l'arriéreban ne fut jamais appelé dans les lignes où ses éléments, composés exclusivement de cavalerie, n'auraient pu subsister par suite du manque de fourrages.

L'inaction devint fatale aux nobles de l'arrière-ban, la maladie sévit sur eux, Turenne dut leur accorder de nombreux congés et, dès le 6 novembre, il songea à les renvoyer. Déjà, le 3, à Bénaménil ceux d'Anjou s'étaient laissé surprendre et avaient cruellement expié leur négligence. A partir de ce moment, tout va pour eux de mal en pis. Turenne les renvoie à Metz, Toul et Verdun et il écrit à Le Tellier (2) qu'ils partent contents et en bon état. Cette appréciation n'est déjà plus vraie pour tous; l'indiscipline est parmi eux; ils mettent en coupe réglée les villages qu'ils traversent. Ils laissent enlever le bagage personnel du maréchal de Créqui. Ils comptent les jours qui les séparent du terme de leur convocation (19 novembre); deux ou trois cents d'entre eux, sous Vandy, quittent Metz malgré les ordres du maréchal. 11 fallut les licencier (3). Créqui éprouva un vrai soulagement lorsqu'il fut déchargé du fardeau de ce commandement; en manière d'oraison funèbre, il porta sur l'arrière-ban ce jugement sévère (lettre du 22 novembre à Louvois) : « Je souhaite ardemment que le Roi n'ait

(1) Par Claude Joly, écuyer.

(2) 9 novembre.

(3) Louvois à Turenne, 24 novembre. A, G., v. 388. « Sa Majesté avait eu pensée de retenir encore quelque temps ensemble la noblesse de l'arrière-ban ; mais comme le maréchal de Créquy mande qu'elle s'impatiente fort de retourner chez elle après son ban fini, qu'elle diminue considérablement par désertion et qu'en l'état où elle est, elle ne peut pas rendre de grands services,. S. M. a pris la résolution de la congédier. »

jamais besoin de rassembler sa noblesse; car c'est un corps incapable d'action et plus propre à susciter des désordres qu'à remédier à des accidents. »

En somme, ils avaient été de mauvais soldats, sans discipline et sans entrain. Camille Rousset fait observer qu'ils n'étaient pas la vraie noblesse de France, celle-là « était dans l'armée régulière, elle y gardait l'honneur et la bravoure et la discipline; elle y aidait Turenne à chasser l'étranger de la France par la plus heureuse des inspirations militaires ».

Faut-il les condamner sans appel et voir en eux des félons abandonnant leur drapeau, désertant le devoir militaire au moment du danger ? Ne serait-il pas plus juste de se demander si l'emploi qu'on en a fait répondait bien à leurs aptitudes? La lettre de Turenne du 23 octobre les montre pleins de bonne volonté ; peut-être, s'ils avaient été admis à l'honneur de combattre en première ligne, encadrés par les troupes régulières, entraînés par l'exemple, y eussent-ils fait honorable figure. Mais laissés à l'arrière, affectés à la garde des convois, service peu brillant qui exige des troupes bien confirmées et dont le moral n'a pas besoin d'être entretenu par la marche en avant, ils s'abandonnent et se découragent. Leur existence matérielle, d'ailleurs, était pénible (1).

C'est un fait d'expérience, dont certaines campagnes coloniales récentes ont fourni une nouvelle démonstration, qu'on tire mauvais parti, sur les lignes d'étapes, d'une troupe affaiblie ou sans cohésion.

Ces « réservistes » abandonnés en quelque sorte à euxmêmes et non soutenus par des troupes actives, n'ont pas rendu ce qu'on attendait d'eux et ce qu'avec plus d'habileté peut-être, on en pouvait espérer.

Si l'arrière-ban de la noblesse a inscrit dans nos annales

(1) Vauban avait écrit à Louvois (28 août) ? « L'arrière-ban ne pouvant être formé que de noblesse fort gueuse et incommodée, ne pourra être que très mal équipé et qui va sans équipage à Tarrnée est bientôt accablé de misère et de maladie >; il proposait d'utiliser ces mal équipés pour la défense des places, c'est Louvois qui voulut les envoyer à l'armée.

militaires une page peu honorable, il est permis de conclure de cet incident douloureux qu'on ne saurait apporter trop de soin dans l'emploi des troupes de réserve, qu'il faut se garder de les reléguer à l'arrière, loin du feu et de l'œil du chef, qu'enfin une défaillance passagère dans l'appel aux armes pour la défense du pays peut être rachetée en France, parce que l'esprit de devoir et de sacrifice finit toujours par triompher.

L'appel de l'arrière-ban de 1674 fut le dernier; l'année suivante, tous ceux qu'il touchait payèrent la taxe pour s'en affranchir et ainsi disparut le dernier vestige du régime féodal, où le privilège de la noblesse entraînait la charge du service armé personnel.

Réduire les nobles à l'état de courtisans était un des principes du gouvernement de Louis XIV; aussi le Roi dut voir, sans regret, la noblesse abandonner les devoirs qui justifiaient ses droits. Il est permis de se demander si rintérêt bien entendu de ce grand corps de l'État et celui de l'État lui-même étaient alors conformes aux désirs du Roi.

Si Turenne ne reçut de l'ariière-ban aucun renfort utilisable, son armée, forte de 20.000 hommes après Ensheim, se trouvait cependant, à la fin d'octobre, accrue de 80 escadrons et 20 bataillons venus de Flandre. On n'a pas de renseignement exact sur son effectif total ; Beaurain l'évalue à 20.000 cavaliers et 13.000 fantassins.

Lorsque Turenne exécuta en décembre le mouvement derrière les Vosges qui devait l'amener au milieu des quartiers d'hiver de l'ennemi, il dut laisser des troupes pour garder la Basse-Alsace : 6 bataillons à Haguenau (1) (Turenne, 2 de Bourgogne, Douglas, La Ferté, Bouillon); 3 autres à Saverne (Rouergue, Royal-la-Marine, La Couronne (2).

Il a mis, d'autre part, 6 compagnies à La Petite-Pierre ; à

(1) Turenne à Le Tellier. Hirschland, 4 décembre.

(2) Beaurain évalue ces 9 bataillons à 4.500 hommes.

32 TUBENNE EN ALSACE

Bouquenon (Sarre-Union), le régiment de La Frézelière et un escadron (1).

On voit aussi dans une lettre suivante du 22 décembre, qu'il a confié à Saint-Sylvestre le soin d'assurer les convois vers Saverne et Haguenau.

Son armée est affaiblie de ces divers détachements, qui paraissent être composés principalement d'infanterie.

Par contre, après avoir franchi les montagnes à Remiremont, il va recevoir la cavalerie de Renel, primitivement aux ordres du maréchal de Créqui et qui vient le rejoindre par Mirecourt et Lure. On n'en sait pas le nombre ; Beaurain révalue à 2.000 chevaux. On peut, moins encore, connaître l'effectif du contingent aux ordres de Le Cateux, que Duras, gouverneur de la Franche-Comté, a pu envoyer de cette province.

M. de Kortzfleisch a tenté d'évaluer le chiffre total des forces de Turenne; il admet 600 hommes par bataillon, 40 à 50 de ceux-ci, et arrive ainsi à 24.000- 27.000 fantassins. Pour la cavalerie, il indique 66 escadrons, soit 33 régiments à 300 hommes, donc 10.000 au total. En y ajoutant les dragons et la gendarmerie, il arrive à 13.000 chevaux.

L'ensemble des forces s'élèverait à 40.000 hommes environ, dont deux tiers d'infanterie. Beaurain, on l'a vu, donne 33.000 hommes, dont 20.000 cavaliers; Deschamps indique 30.000 au total et fait observer que la cavalerie était fort ruinée par son séjour en Basse-Alsace.

Il semble que l'évaluation de l'auteur allemand soit excessive et il est difficile d'accepter la proportion qu'il indique pour les deux armes, puisque les renforts venus de Flandre comprennent une grosse masse de cavalerie et que les détachements laissés par Turenne en Basse-Alsace étaient surtout composés d'infanterie. Peut-être, d'ailleurs, le chiffre de 40.000 hommes comprend -il ces détachements, auquel cas il serait plus près de la vérité. On fera observer enfin que l'effectif de 600 hommes admis pour les bataillons

(1) Turenne à Louvois. Remiremont, 15 décembre.

est sans doute exagéré; 500 serait plus près de la vérité, ce qui réduirait le total de l'infanterie de 4.000 à 5.000 hommes.

L'ouvrage de M. Tschamber, malgré ses nombreuses références à des sources originales, n'apporte à la question des effectifs français aucun éclaircissement décisif.

On y trouve, en effet (1), qu'au début des opérations, nous pouvions opposer aux alliés 73 escadrons et 30 bataillons, soit au total 22.000 à 23.000 hommes; une note de la même page cite un document emprunté aux Archives de Vienne d'après lequel Turenne, après la bataille de Turckheim, aurait disposé de 180 escadrons et 40 bataillons, les premiers évalués à 130 hommes, les seconds à 600; on arriverait au chiffre de 23.400 cavaliers et 24.000 fantassins, au total 47.400.

Une situation d'effectif qui aurait été établie à Versailles le 15 mars 1674 et qui fait partie des Archives grand-ducales badoises de Karlsruhe, reproduite par M. Tschamber (2), donne à Turenne 23 bataillons et 85 escadrons, au total 31.400 hommes, chiffre manifestement inexact d'après tout ce qu'on a vu plus haut. La remarque finale de ce document indique d'ailleurs qu'au cours de la campagne, les Français n'eurent jamais plus de 22.000 à 23.000 combattants. Il y a contradiction évidente entre ces diverses indications, exagération dans les effectifs initiaux comme dans ceux de fin de campagne, erreur enfin dans le chiffre maximum de nos combattants.

M. de Kortzfleisch s'est efforcé aussi d'établir la liste des corps de l'armée de Turenne, en se servant des indications fournies par le général Suzane dans son Histoire de Vinfanterie et celle de la cavalerie^ Il reconnaît lui-même que cette liste n'a pu être que très difficilement établie (3).

(3) Aux Archives de la Guerre, la liste des pertes à Tupckheim ne mentionne cette fois que les régiments d'infanterie, qui sont au nombre de neuf, savoir .

Navarre. La Reine. Anglais.

La Marine. Anjou. Royal.

Les Vaisseaux. Orléans. Bandeville. ^

TURENNB EN ALSACE 8

L'organisation des corps de troupe était la suivante, d'après Camille Rousset (1).

Les régiments d'infanterie sont à 3 bataillons, sauf celui du Roi qui en compte 4. Chacun d'eux est à 15 compagnies. L'effectif d'une compagnie est de 50 à 60 hommes dans les corps français, de ICK) dans l'infanterie étrangère, sauf chez les Suisses où i] est de 200.

Les dragons sont de l'infanterie montée et, bien que formés en escadrons, ils ne doivent pas être comptés comme cavalerie. Leur effectif est de 700 hommes environ par régiment.

La cavalerie est en régiments de deux ou trois escadrons, comprenant chacun 4 compagnies de 50 chevaux. Elle constitue, ainsi qu'on a pu le voir dans l'énumération des forces de Turenne, la partie principale des armées, tant par le nombre que par l'action qu'elle exerce sur le champ de bataille.

La gendarmerie, troupe d'élite qui combat à la fois à pied et à cheval, est formée en compagnies de 200 cavaliers.

L'artillerie a encore une organisation distincte de celle de l'armée et relève de son grand-maître; le nombre des pièces attribuées aux diverses formations varie beaucoup et on ne trouve point d'unités tactiques de cette arme.

II — Les armées des alliés

En cherchant à déterminer les forces dont disposa Turenne, on a éprouvé quelques difficultés à établir la liste exacte des icorps de troupe qui les composaient, mais on a pu indiquer avec assez de précision les dates auxquelles sont parvenus les renforts successifs.

En procédant à la même étude pour les forces alliée?, la difficulté qu'on rencontre est inverse.

On trouve dans les ouvrages allemands de M. de Kortz-

(1) Histoire de Louçois, t. I.

fleisch et de M. Tschamber, des listes de tous les corps mis sur pied par l'Empereur et par les Ëtats qui le suivirent; mais le doute e^ciste sur l'époque de l'entrée en ligne ou du départ de certains contingents.

Au début des opérations, on voit agir quelques régiments impériaux : les Lorrains, les Saxons et les forces palatines. Après la déclaration de la guerre fédérale par la diète de Ratisbonne, le 24 mai 1674, des renforts sont mis en marche par différents États; mais, en raison de la diversité des buts poursuivis par les souverains, l'armée alliée ne forme pas un bloc croissant progressivement.

On constate, au contraire, que certains contingents quittent l'armée à un moment donné, ou se refusent à la suivre pour une opération déterminée. De là des variations d'effectif assez malaisées à établir et une quasi-impossibilité de définir la composition exacte des armées pendant toute la durée de la campagne.

On s'est efforcé, dans ce qui va suivre, d'éclaircir les points douteux, en utilisant les sources précitées; on ne saurait affirmer y avoir réussi.

Au mois de janvier, l'Électeur palatin fit appel à l'Empereur et celui-ci obtint de la diète de Ratisbonne, la décision d'envoyer un premier secours de 2.000 fantassins et 500 cavaliers pris sur les contingents de Franconie et de Souabe (1). Après l'occupation de Germersheim par Vaubrun, le Palatin adresse une nouvelle demande de secours et,, le 10 mars, l'Empereur y répond en lui envoyant de Francfort, où sont installées les troupes de la Saxe Électorale, 1 régiment d'infanterie, 2 de cavalerie et 4 escadrons de dragons. En outre, 3 régiments de cavalerie et plusieurs compagnies d'infanterie des troupes impériales sous le commandement de Caprara, sont chargés d'assurer la protection des villes du Palatinat (2).

En se reportant au tableau de composition de l'armée

(1) Tschamber, p. 34.

(2) Tschamber, p. 35.

impériale donné par ce même auteur (1), on trouve 2 régiments saxons de cavalerie : Tun à 7 compagnies de 100 chevaux, Tautre à 5 compagnies de 90 chevaux, soit 1.350 chevaux en tout; 2 régiments saxons d'infanterie, Tun à 7 compagnies de 200 hommes; Tautre à 5 compagnies : 2.400 fantassins au total. Et 3.750 hommes pour Tensemble des forces saxonnes, non compris les dragons.

M. de Kortzfleisch donne ce même nombre d'unités sans en indiquer Teffectif. Il évalue à 2.000 hommes le corps de TÉlecteur palatin à la fin de Tannée 1674, ce qui laisse à penser que, lors des premières opérations, ce corps atteignait un effectif supérieur.

On arrive ainsi à un total d'environ 6.000 hommes, qui correspond aux chiffres donnés par Beaurain (4.000 cavaliers, 2.000 fantassins) pour l'ensemble des forces rassemblées vers Mannheim, sous les ordres de Caprara, au début des opérations.

Au sud, dans le Brisgau, le duc de Lorraine avait, d'après M. Tschamber (2), 5.000 hommes de troupes lorraines, palatines et impériales. Beaurain indique 3.000 hommes seulement. Les troupes du duc comprenaient 10 régiments de cavalerie et 1 de dragons. M. des Robert (3) les évalue à 6.000 ou 7.000, chiffre tout à fait en rapport avec le nombre de régiments; Ce furent ces troupes impériales, lorraines et saxonnes qui combattirent à Sinsheim, où leur effectif s'élève à 9.000 ou 10.000 hommes.

Deschamps (4) le décompose comme il suit : 3 régiments entiers (Bournonville, Caprara, Gondola) et 3 demi-régiments (Lorraine, Holstein, Dunevalt), la cavalerie impériale, tous cuirassiers et vieilles troupes de l'Empereur, l.(XX) chevaux saxons, 2.(XX) chevaux lorrains en 7 régiments, les chevau-légers de la garde du duc, 500 dragons

(1) Tschamber, p. 252.

(2) Op. cit., p. 38.

(4) P. 11 et 12.

saxons et lorrains, 1 régiment d'infanterie impériale (Strein) à 1.200 hommes.

Dans cette énumération, on ne voit figurer ni les deux régiments d'infanterie saxonne, ni les troupes de l'Électeur palatin, et une partie seulement de la cavalerie lorraine. On est en droit de conclure que les généraux alliés n'ont pas su réunir sur le champ de bataille la totalité des forces dont ils disposaient.

La déclaration de la guerre fédérale par la diète d'Empire décida plusieurs États allemands à mettre sur pied leurs contingents et lorsque, après Sinsheim, Caprara et Lorraine vinrent se joindre à Bournonville, ce dernier amena avec lui, d'après Deschamps (1) :

2 régiments de cavalerie impériaux (Prince de Bayreuth), 2.000 chevaux;

1 régiment d'infanterie impériale (Portia). Ce corps, d'après M. Tschamber (2), comprenait 13 compagnies, son effectif devait être de 2.600 hommes. Deschamps n'indique que 1.000 hommes.

Le régiment d'infanterie de Franconie (Davila). 2.000 hommes. D'après la liste de M. Tschamber (3), ce régiment était à 10 compagnies de 200 hommes.

Enfin, à ces corps. Deschamps ajoute 1.000 Saxons et les troupes palatines qui, ainsi qu'on l'a signalé plus haut, ne figuraient pas dans la liste des troupes ayant combattu à Sinsheim.

L'effectif total des alliés à la fin de juin est évalué par Deschamps et Beaurain à 13.000 ou 14.000 hommes. Si on adopte les chiffres donnés par M. Tschamber pour les corps entrant dans la composition de l'armée, ou arriverait à un total d'au moins 16.000 hommes. Il est fort admissible, d'ailleurs, que les effectifs théoriques des corps n'aient pas été atteints ou que la maladie ait occasionné des pertes parmi eux.

Une lettre de Turenne à Louvois, datée de Vinheim., 8 juillet, évalue les forces de Bournonville, alors retranchées sur le Neckar, à 8.000 chevaux et 4.000 hommes de pied ; il ne ressort pas de là cependant que les contingents saxons et palatins soient compris dans cette évaluation.

Peu après (20 juillet), on annonce l'arrivée du régiment de cravates ou croates de Ladron (800 à 1.000 chevaux); puis celle des contingents de Brunswick-Lunebourg, des cercles Haut-Rhénans, de Franconie, de Souabe. Pendant la quinzaine du 28 juillet au 13 août, Tabbé de Gravel et les autres agents français signalent la mise en marche de nombreux contingents; mais parfois, un corps, dont l'arrivée est annoncée, s'arrête en cours de route ; c'est ainsi, par exemple, que le régiment de Reuss, signalé en Thuringe le 1^^ août, ne rejoindra l'armée qu'en octobre.

A ce même moment, les Saxons commencent à quitter le camp pour retourner chez eux (1) et les Brandebourgeois sont encore loin; ils n'apparaîtront sur le théâtre des opérations que deux mois plus tard.

Si ces divers mouvements d'approche et de recul rendent malaisée la détermination exacte des effectifs présents sur le front, on peut au moins donner sur chacun des contingents alliés des détails intéressants, empruntés pour la majeure partie à l'ouvrage de M. de Kortzfleisch.

Les Impériaux. ^- L'Empereur disposait d'une armée de 65.000 hommes, dont 30.000 étaient immobilisés en Hongrie où éclataient sans cesse des révoltes. H avait, à l'armée du prince d'Orange, sous les ordres du comte de Souches, 6 régiments d'infanterie et 8 de cavalerie ; d'autres corps se trouvaient en Silésie ou étaient retenus dans les États héréditaires sur la frontière bavaroise (le régiment de Bade et 5 compagnies de dragons de Wopping).

Un régiment (Grana) occupait l'électorat de Cologne, un autre (Kniegg) sera immobilisé à la défense d'un méchant

(1) Gravel à Turenne, 13 août.

poste (Dachstein) ; enfin, un des beaux régiments de cuirassiers (Gondola) sera envoyé dans le Brisgau à la fin de novembre.

Il ne restera, en définitive, présents à l'armée en Alsace, dans la dernière partie des opérations que 5 régiments et demi d'infanterie (Portia, Reuss, Sereni, Strein, Vehlen et la moitié du régiment Kaiserstein); 1 régiment de dragons (Reiffenberg), 1 de croates (Ladron), 3 régiments complets de cavalerie (Bournonville, Caprara, Bayreuth) et 3 demirégiments (Dunevalt, Jung-Lothringen, Jung-Holstein) avec 8 pièces de canon.

Les régiments d'infanterie sont de 8 à 10 compagines (sauf Portia qui en a 13); celles-ci sont à 100 hommes en principe (1).

L'état d'effectif donné par M. Tschamber (2) ferait ressortir un chiffre double.

On ne sait si ces nombres ont été réellement atteints. M. de Kortzfleisch dit qu'à la fin de la campagne les régiments d'infanterie étaient descendus à un effectif compris entre 300 et 450 hommes, ceux de cavalerie variaient de 300 à 700 chevaux, si bien qu'au total l'armée impériale, en décembre 1674, n'avait plus que 5.600 fantassins, 4.200 cavaliers et 200 artilleurs, au total 10.000 hommes, qui, un mois après, tombaient à 6.263 (3).

M. Tschamber (4) donne des chiffres un peu plus élevés; d'après une note du 3 novembre 1674, extraite des Archives de la Guerre à Vienne, les forces impériales sur le Haut- Rhin atteignaient 23.585 hommes (5) qui, le 24 décembre, se réduisaient à 18.730. Il est possible que les deux auteurs allemands edent raison, l'un comptant les combattants, l'autre les rationnaires.

(1) Kortzfleisch. p. 10.

(3) KOKTZFLEISCH, p. 11.

(5) Ainsi répartis : cavalerie: 17 régimeuts, 11.673 hommes, dont ils perdirent 697 restés sur le champ de bataille, 588 fuyards, 455 prisonniers ; infanterie: 10 régiments, 11.912 hommes, dont 1.048 furent malades ou blessés.

L'Empereur avait, par un ordre du 19 juin 1674 (1), prescrit des mesures très rigoureuses pour Fobservation du bon ordre, de la morale et de la discipline dans les troupes alliées. Les quinze articles de ce document donnent à penser que le pillage, la maraude, les sévices à l'égard des habitants devaient être assez fréquents, car les peines les plus sévères sont portées contre ceux qui s'y livrent. On verra par la suite que ces recommandations n'étaient pas inutiles et qu'elles furent sans doute maintes fois perdues de vue.

D'après Bournonville, qui la commandait, l'état de cette armée, sur la fin de la campagne, était « tout à fait misérable (2) ». Dunevalt signalait l'absence de paiement de la solde pendant onze mois, certains vieux cavaliers étaient restés plus d'une fois sans pain pendant huit jours. Aussi le soldat mécontent disait : « Comme nous avons été payés, nous combattrons » et le marquis de Bade-Durlach se plaint : « qu'il n'a pas un homme en état de servir (3) ».

Le chef des troupes impériales, le duc de Bournonville, était âgé de cinquante-quatre ans, et servait depuis trente ans ; c'était un général formé à l'ancienne école, méthodique et prudent jusqu'à la timidité. Bien que placé nominalement sous les ordres du Grand Électeur de Brandebourg, il avait reçu de son souverain l'injonction de suivre les avis de la majorité des généraux en chef, réunis en conseil. Il devait résulter pour lui, de cette situation délicate, une attitude embarrassée qui fut interprétée à mal par ses collègues et ses subordonnés, plus encore peut-être par son chef nominal. M. dé Kortzfleisch le donne cependant comme un loyal serviteur qui, dans sa correspondance, se déclare « resolwiret zu crepiren wan anderst nichis thuen kan » (4),

M. Tschamber distingue des troupes de l'Empereur, aux ordres de Bournonville, celles de ses alliés, qu'il dénomme troupes impériales, et dont le chef était le margrave de

(1) Tschamber, p. 52.

(2) L«ttpe 6 Montecuccoli. Kortzfleisch, p. 10.

(3) Kortzfleisch, p. 10.

(4) Kortzfleisch, p. 12.

Bade-Durlach. D'après une situation empruntée aux Archives royales bavaroises de Bamberg (1), ces corps, dont il a déjà été question précédemment, comprenaient au total :

NOMBRB

de

^ , chevaux

Cavalerie par

compagnie

1 régiment Saxe supérieure à 7 compagnies 100

1 régiment Saxe inférieure à 5 compagnies 90

1 compagnie bavaroise] 60

1 régiment Haut-Rhénan à 4 compagnies 90

1 régiment de Franconie à 10 compagnies 100

La noblesse de Franconie 120

2 régiments de Souabe à 12 compagnies 90

Infanterie

1 régiment Saxe supérieure à 7 compagnies; 1 bataillon Saxe inférieure à 5 compagnies;

3 compagnies bavaroises;

1 régiment Haut-Rhénan^ à 5 compagnies;

1 régiment de Franconie à 10 compagnies;

2 régiments de Souabe à 10 compagnies.

Toutes les compagnies d'infanterie sont comptées à 200 hommes.

Cette situation théorique du corps du margrave de Bade- Durlach devait différer assez notablement de la réalité. C'est ainsi (2) que le régiment de cavalerie du cercle Haut- Rhénan fut envoyé en Hongrie. Des deux régiments d'infanterie du même cercle, mis sur pied et commandés par les comtes de Solms et de Nassau-Saarbriick (l'effectif total de ces deux corps s'élevait à 1.573 hommes), un seul combattit à Ensheim. Tous deux firent partie du corps du margrave de Bade à la fin du mois de novembre 1674. Les Saxons, au mois d'août, avaient montré de la tiédeur pour la cause impériale et s'étaient refusés à porter

(1) Trchambdr, p. 252.

(2) KORTZFLEISCH, p. 22.

la guerre en France. Pour ce motif, on les avait affectés au corps de réserve; ils abandonnèrent le parti en décembre. Ils se retirèrent au delà du Neckar. Cette défection à la cause de ses alliés n'est pas unique dans l'histoire de la Saxe, nous l'avons appris, plus tard, à nos dépens.

\ Les Branswiek-Lunebourg formaient dans le contingent allié une fraction importante.

Des trois duchés qui composaient ces Ëtats : Wolfenbuttel, Zell (ou Celle) et Calenborg, les deux premiers seuls furent fidèles à l'Empire; le troisième, catholique et gouverné par un prince ami de la France, refusa de marcher.

Ils fournirent : 16 régiments d'infanterie (Garde, Ende, Mollesson, Joquet, Melleville, Linstow. Holstein, Reuss, Noot, Schmiedeberg) à 10 compagnies chacun;

2 de dragons (Franke et Schack). M. Tschamber n'en indique qu'un seul à 8 compagnies;

8 régiments de cavalerie à 6 compagnies (Haxthausen, Chauvet, Mellinger, Beauregard, Reuss, Lobech, Ziegler, Wilke) ;

32 pièces de canon.

Une partie de ce contingent paraît avoir rejoint l'armée au mois d'août ; selon M. de Kortzfleisch, ils étaient 12.000 à Ensheim, où ils perdirent un millier d'hommes; mais en novembre, le duc Georges de Celle amena un renfort de 2.575 hommes qui porta leur effectif total à 13.000 ou 14.000(1).

Les États de Brunswick recevaient de la Hollande et de l'Espagne un subside de 40 florins par fantassin, de 80 florins par cavalier, plus 11.147 florins par régiment d'infanterie et 12.303 par régiment de cavalerie.

Les Brunswickois commandés par le duc de Celle, ayant sous ses ordres le duc de Holstein et les généraux Ende

(1) M. Tschamber, d'après raumônier lunebourgeois Berckenmeyer, donne 8.500 hommes pour Teffectif des troupes de Brunswick, 4.420 pouf celles de Wolfenbuttel, soit 12.920 au total, chiffre très voisin de celui de M. de Kortzfleisch.

et Chauvet, étaient, d'après M. de Kortzfleisch, des subordonnés pleins de zèle pour le Grand Électeur.

Les Munsterois. — L'évêque de Munster, Bernhard von Galen, était un prince turbulent et peu scrupuleux qui, depuis quelques années, avait mis ses troupes au service de la France. Impressionné par l'arrestation du prince de Furstemberg, il jugea prudent de se réconcilier avec l'Empire. Il fit la paix avec les Provinces-Unies le 22 avril, et mit à partir du 12 mai son contingent à la disposition de la coalition. Celui-ci comprenait •. 4 régiments d'infanterie (Wedel, Limbourg-Stirum, Mias, Erden), 1 de dragons (Barleben), 7 de cavalerie (Schade, Post, Uffeln, Bônninghausen, Westerholt, Mardonelli, Hautyn) avec 6 pièces de canon. D'après une lettre du 23 août de l'abbé de Gravel à Turenne, les régiments d'infanterie sont à 8 compagnies chacun; ils comptent au total 2.050 hommes. Les corps de cavalerie, à 6, 7 ou 8 compagnies, forment un total de 1.920. Cette évaluation serait au-dessous de la réalité, selon M. de Kortzfleisch, qui relate, d'autre part, celle de Verjus, notre envoyé à Berlin, portant le total de la cavalerie à 4.648 et des dragons à 905. L'auteur allemand admet un effectif inférieur à 7.000 pour le contingent de Munster en novembre 1674.

M. Tschamber (1) donne des chiffres très inférieurs qu'il a extraits des Archives de la Guerre de Vienne : en nombres ronds, 1.600 cavaliers et 1.250 fantassins au printemps de 1674, renforcés chacun d'un millier d'hommes dans le milieu de l'année; on arrive ainsi au total de 4.850, évaluation supérieure à celle de l'abbé de Gravel.

Les troupes de Munster, dit M. de Kortzfleisch, jouissaient de la plus déplorable réputation parmi leurs alliées; le margrave de Bade les signale comme : « Ruinirte malcontente regimenter ». Le baron von Goes les compte « fiir ein Imbarrazzo undt die man lieber nit darbey hette ».

Les Munsterois paraissent, en effet, s'être assez mal prêtés au changement de parti de leur prince et avoir témoigné peu d'enthousiasme pour servir dans les rangs de la coalition. Comme autrefois, ils restaient pleins d'ardeur pour le pillage.

Il semble aussi que le paiement de leur solde fût plutôt irrégulier. Au camp de Borkem, ils se révoltèrent, il fallut pendre les plus mutins, mais aussi payer les autres pour les faire rentrer dans l'ordre.

Le contingent munsterois était commandé par le général Post, que M. de Kortzfleisch dépeint comme étant en butte aux suggestions d'un prince ami de la France, l'évêque de Paderborn, qui l'exhortait à nous rester fidèle. Il mourut d'ailleurs en novembre 1674.

On plaça les gens de Munster au corps de réserve du margrave deBade ; beaucoup désertèrent, un grand nombre firent mauvaise contenance au feu. On peut, avec M. de Kortzfleisch, se demander s'ils furent, en réalité, d'un grand secours à leurs alliés. Ils paraissent avoir été de cette sorte de gens qu'on préfère voir chez l'adversaire plutôt qu'à côté de soi. Ils justifient le qualificatif d'enfant terrible, « Schmerzenskind », que leur donne l'auteur allemand.

Les Brandebourgeois. Le Grand Électeur avait obtenu, au moins nominalement, le commandement en chef des troupes alliées sur le Rhin; mais il amenait aussi à la coalition son contingent le plus sérieux.

M. de Kortzfleisch et M. Tschamber ne sont pas d'accord sur sa composition. Le premier donne la liste de régiments oi-après (1), soit 10 régiments d'infanterie, 2 de dragons, 11 de cavalerie, plus les dragons et trabans de la Garde. Les régiments d'infanterie sont, en principe, à 8 compagnies, ceux de cavalerie à 6 ; mais la liste donnée montre que tous n'atteignaient pas ce nombre d'unités. L'artillerie ' avait 47 pièces et un train considérable. L'effectif total est

év^ué entre 16.200 et 17.300 (8.500 fantassins, 1.000 dragons, 7.000 cavaliers).

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