‹ Turenne en Alsace: Campagne de 1674-1675Chapitre 20 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Tandis que Tannée des confédérés recevait ce renfort, Turenne voyait venir à lui des troupes de Franche-Comté, qui portaient son effectif à 16.000 hommes (16 bataillons et 6.000 chevaux).

La situation des ennemis est alors telle qu'on peut difficilement deviner leurs desseins ; le comte de Souches est vers Liège, Bournonville sur le Neckar; c'est contre ce dernier que Turenne juge préférable de marcher et il l'annonce à Louvois dans une lettre du 30 juin (ou i^^ juillet). Il attend beaucoup de l'offensive qu'il va prendre. Il n'est pas parti encore qu'un avis de l'abbé de Gravel, daté de Mayence, 30 juin (1), lui fait craindre un mouvement de 2.(X)0 Allemands sur Kreuznach. Cette nouvelle ne peut que le confirmer dans son intention première ainsi exprimée.

Turenne à Louvois (2): « Il y a trois jours que je laisse reposer auprès de Landau les 7 escadrons que M. de Lambert a amenés et les dragons du régiment Royal

«Comme j'apprends que l'armée qui était sous M. de Souches était le 25 auprès de Liège et M. de Rochefort étant sur la frontière de Lorraine et la troupe de la Comté arrivant tous les jours pour se joindre, on peut toujours être devant eux, soit qu'ils viennent sur la Moselle, ou qu'ils

(1) Grimoard, t. II, p. 518.

(2) 30 juin. Grimoard, p. 516, 1«' juillet (A. G., 413-179).

viennent au Palatinat. Les dernières lettres de M. de Carrières du 24, me disent que, quoiqu'ils fassent des ponts sur la Meuse, il est persuadé que leur pensée est de s'y en venir.

« J'ai cru que si ce que je pense de faire peut réussir, il n'y a rien de si capital pour le service du Roi; c'est que je marcherai demain et passant le Rhin àPhilisbourg, j'iraisurlë Neckar entre Mannheim et Heidelberg avec le pont de bateaux de cuivre. Comme l'ennemi, qui est avec toute son armée derrière, a peu d'infanterie, je peux rencontrer quelque chose de fort considérable à faire et qui serait assez décisif.

« On trouve les choses si différentes de ce que l'on croit, qu'il n'y a pas de plaisir à donner des espérances

« Pour Frankenthal, étant les maîtres dans le Palatinat, ce serait un lieu pour finir la campagne; mais comme c'est une place au milieu de la campagne, éloignée d'une heure du Rhin, quand même il y aurait raison de l'attaquer et qu'on ne regarderait pas l'armée de M. de Souches, cola serait embarrassant par l'infanterie qu'il y faudrait mettre et un ennemi la laisserait derrière, sans songer à l'attaquer. Si je ne peux pas passer le Neckar, je reviendrai toujours à Philisbourg, où toutes ces marches ne consomment pas de vivres. »

Le dernier alinéa de cette lettre montre une fois de plus comment Turenne comprend la guerre; il a le choix entre une place à prendre et l'ennemi à attaquer^ c'est à ce dernier qu'il marche, n'hésitant pas à courir la fortune d'un combat dont il attend un résultat décisif; il dédaigne la prise de la place, car ce succès facile ne modifierait pas la suite des opérations.

Il se met en marche le 3 juillet, partant du camp de Lachen (ou Lackstein). Afin de tromper l'ennemi, il lance dans la direction de Kaiserslautern un détachement de 500 chevaux (1). Tandis que lui-même file par Philisbourg

(1) Deschamps, p. 35, Be;aurain, p. 108 donnent cette indication qu'on ne trouve pas dans la relation de la poursuite des ennemis jusqu'à Francfort. 6 juillet. Grimoard, t. II, p. 519. A. G., 413-189.

sur Hockenheim après avoir laissé 600 hommes pour garder Landau, Gernxersheim et Neustadt.

La marche du 3 est de plus de 30 kilomètres, Tinfanterie Ta faite avec difficulté et n'arrive au gite que tardivement ; aussi, le lendemain, l'armée atteint-elle seulement Wieblingen sur le Neckar, en aval de Heidelberg. Cette dernière place était tenue par Tenneroi dont la masse principale bordait la rivière entre Ladenbourg et Fendenheim.

Le poste de Wieblingen était favorable à un passage de vive force, Turenne aurait pu tenter l'opération; il jugea qu'en l'état de son infanterie, il était plus sage d'agir avec méthode. Dans la journée du 4 et la matinée du 5, il fit établir des batteries, couvertes par des retranchements, et jeter un pont; un détachement de cavalerie envoyé sur la rive droite escadronnait devant le camp ennemi pour en faire la reconnaissance. Devant cet ensemble de dispositions, les alliés se décident à battre en retraite sur Francfort par le Bergstrasse et à se couvrir du Mein (1). Turenne, après s'être emparé aisément de Ladenbourg, les fit poursuivre par le comte de Roye, qui réussit seulement à les atteindre à plus de 30 kilomètres de là, entre Zwingenberg et Darmstadt (2).

L'ennemi fit 12 lieues dans la journée du 5 et Turenne renonça à lui doner la chasse, sentant bien qu'il ne pourrait le devancer sur le Mein. Il se borna à le faire observer par

(1) Le M^» de Beauvau dans ses Mémoires (p. 390) dit que les confédérés « n'étant pas encore remis du premier combat, quoiqu'il leur fût arrivé quelques nouvelles troupes des Cercles de J'Empire, trouvèrent plus à propos de passer le Mein avec diligence et de s'aller mettre à couvert sous le canon de Francfort, que de soutenir un second choc ».

(2) Le mouvement de l'ennemi est ainsi décrit dans une lettre de Masse t« secrétaire de Turenne, au duc de Vitry (Ladenberg 14 juillet. A* E., t. 281, no 392):

« Mais M. de Lorraine et M. de Bournonville, quoiqu'ils fussent forts par les renforts qui leur étaient venus, n'ont pas voulu attendre que l'armée du Roi ait passé le Neckar. Ils ont marché droit au Mein avec tant de hâte et de précipitation que beaucoup de leur infanterie n'ayant pas pu marcher, le train de leur cavalerie a été dispersé dans les vignes et les bois... » On voit ici un exemple du ton que Turenne savait donner au compte rendu de ses opérations lorsqu'il s'adressait à ceux dont il fallait entretenir la confiance. La vérité n'est pas altérée, mais aucun détail du succès n'est omis.

ùn détachement de cavalerie sotrs Montgeorge, lequel poussa jusqu'à Francfort. Le gros des forces françaises, qui s'était avancé Jusqu'à Zwingenberg, revint alors en arrière it campa entre Weinheim et Ladenberg (1).

Deschamps, dont les appréciations sont généralement empreintes d'une grande justesse, relate (2) : « que quelques personnes ont prétendu que M. de Turenne devait d'abord passer le Neckar avec toute l'armée; qu'il y avait gué

presque partout qu'on aurait pu être en bataille de

l'autre côté avant que les ennemis qui étaient à près d'une lieue, fussent en état de venir; qu'une démarche si hardie les aurait épouvantés... » Mais il ajoute : « Ce raisonnement n'est fait qu'après l'événement et parCe que les ennemis n'ont osé disputer le passage. On ne pouvait deviner qu'étant aussi forts.... ils dussent prendre le parti de se retirer. » Pour conclure, il trouve qu'agissant comme il l'a fait, Turenne, sans perdre un homme, a chassé l'ennemi au delà du Mein et occupé le Palatinat de façon à ôter aux alliés le moyen d'y subsister et d'y passer par la suite.

La position occupée par Turenne était tout à fait avantageuse : en premier lieu, elle assurait la subsistance de ses troupes sur le pays ennemi, dont on épuisait les ressources, ce qui devait interdire ultérieurement aux forces alliées d'y stationner. En outre, notre armée victorieuse, campée sur la rive droite du Neckar, était une menace constante pour les cercles qui les obligeait à garder leurs troupes sur leur propre territoire au lieu de les envoyer se joindre à celles des Impériaux. Enfin, l'Électeur palatin était immobilisé, puisque c'était chez lui que nous étions installés.

(1) Position indiquée dans la lettre de Hasset à Vitry, 14 juillet (A.E^ 281, 392). Beaurain dit (p. 111) : «Sa droite à Wenheim sa gauche à Gros-Saxen », ce qui placerait les forces françaises face au Rhin, le dos à la montagae. D'après la carte du même auteur, nos troupes auraient occupé, le long du Bei^trasse, un couloir compris entre deux bois, fermé au nord et au sud par deux cours d'eau sur lesquels sont situées respectivement les localités de Wenheim et de Gros-Saxen. En tenant celles-ci, Turenne s'assurait le débouché dans les deux directions et évitait la surprise. Deschamps (p. 44) dit simplement à Gros-Saxen .

Turenne sut résister à la tentation de mettre le siège devant Heidelberg et de marquer ainsi un point presque à coup sûr et sans grand effort. Il aurait gagné une place dont l'occupation par Tennemi était peu gênante; mais il eût perdu sur la rive droite du Neckar la forte position qui lui était infiniment avantageuse.

Peu de généraux de cette époque eussent agi ainsi, et cette conduite devait être mal comprise à la Cour; on sent que Turenne reçoit Técho des critiques qu'elle soulève. A deux reprises, dans ses lettres à Louvois, il affirme son sentiment : « J'aurais bien pu prendre Heidelberg, mais il faut repasser le Neckar; cela n'est pas capital et le moindre contre-temps attire de mauvaises suites. » (Ladenberg, 16 juillet (1).)

« On eût pu prendre la ville d'Heidelberg, mais je crois que le dessein en eût été fort mauvais, les ennemis se seraient tous assemblés à Mannheim... En un mot, cela eût été bon pour une armée qui achève une campagne, mais point pour une qui attend un ennemi. » (Ladenberg, 22 juillet (2).)

En même temps, le Roi (ou Louvois) éprouve de l'inquiétude sur le sort de l'armée de Turenne, il la croit exposée. Dans une lettre du 22 juillet, il indique sa pensée au maréchal.

« Le long séjour dans le Palatinat excite les princes d'AUeniagne à secourir l'Électeur palatin. Il vaut mieux repasser le Rhin avant d'y être contraint. Le mauvais état des places de la Meuse inquiète le Roi qui craint une entreprise du comte de Souches sur les Évêchés (3). »

(1) Grimoard, t. II, 527, A. e., 413, 223.

(2) Grimoard, t. II, 529, A. G., 413, 237.

La pensée de Turenne est clairement rendue dans une lettre que son seerétaire Hasset, adressait le 24 juillet du camp de Ladenberg au duc de Vitry à Munich :

«... Mondit Seigneur est encore dans son poste près Ladenberg des deux côtés du Neckar sur laquelle rivière il a deux ponts et les fourrageurs vont tous les jours fourrager tout près de Manheim et de Heidelberg dont il ne sort personne pour les en empêcher. On n'a pas jugé à propos d'attaquer Heidelberg et on a cru devoir se trouver dans une certaine situation libre pour pouvoir marcher en diligence du côté où la nécessité le requerrait... » A. E., 281, no 404.

(3) Versailles^ 22 juillet. Œuvres de Louis XIV, t. III, p. 515.

« Mon intention est que, laissant à Philisbourg le comte de Maulevrier avec l'infanterie et la cavalerie que vous en avez tirées, vous repassiez en deçà du Rhin avec l'armée que vous commandez et vous postiez en tel lieu du Palatinat que vous estimerez plus à propos pour empêcher que le corps commandé par Bournonville n'entre en Alsace et que l'armée du comte de Souches ait lieu d'appréhender que si elle attaquait quelqu'une de nos places ou qu'elle s'engageât à entrer en France, la laissant derrière, vous puissiez arriver assez à temps pour la combattre »

Ce mouvement de recul vers la rive gauche du Rhin, Turenne l'a d'ailleurs résolu et il l'a annoncé à Louvois dans une lettre du 25 juillet, certainement antérieure à la réception de celle du Roi du 22. Il explique ainsi son mouvement : S'il avait repassé le Rhin plus tôt, l'ennemi aurait fait sa concentration sur Mannheim; il a « mangé tout le pays entre Mannheim et Heidelberg, delà et deçà le Neckar », empêchant ainsi l'ennemi de s'y installer pour assiéger Philisbourg. Il a menacé les cercles qui ne se sont pas dégarnis de leurs troupes « quand l'armée du Roi est deçà le Rhin ». « On voit quelquefois étant sur les lieux ces choseslà si clairement, que cela empêche de mander les raisons. » (Ladenberg, 25 juillet (1).)

Le 27 juillet, ayant recul? lettre du Roi du 22, il répond: a Je supplie Votre Majesté très humblement de croire sur ma parole quexien au monde n'est si capital pour empêcher le siège de Philisbourg que d'avoir fourragé tous les endroits où l'ennemi peut s'assembler pour y venir et d'avoir mis l'ennemi en état de ne pouvoir tenir de corps auprès de Mannheim où est leur pont.

« Pour ce qui est des alliés, la ruine du pays de Monsieur l'Électeur palatin les refroidit bien plus qu'elle ne les échauffe » (27 juillet [sans lieu d'origine] (2).)

Turenne rassemble son armée le 27 juillet à Schwetzingen

(1) Grimoard, t. II, p. 532. A. 0., 413, 245.

(2) Grimoard, t. II, p. 535. A. G., 413, 247.

et passe le lendemain à Philisbourg, où il laisse un bataillon de Picardie; il va camper le 28 à la Petite- Hollande (Mechtersheim), le 29 à Freimersheim et, de là, remonte vers le nord en longeant le pied des montagnes du Hardt; il est, le 30 à Mosbach au nord de Neustadt, ayant l'intention de se diriger vers Frankenthal.

Deschamps, qui fixe ces diverses étapes, ajoute (1) qu'à ce moment Turenne, ayant reçu l'ordre de rentrer en France pour s'opposer au mouvement du comte de Souches, décampa le 31 pour se diriger vers Landau. Beaurain (2) place au 3 août le départ de Turenne du camp de Mosbach, sans mentionner Tordre dont parle Deschamps; on le trouve cependant dans la lettre suivante du Roi, datée de Versailles 27 juillet (3) :

« La copie qui sera ci- jointe de la lettre que le marquis

de Louvois a écrite au prince de Condé vous informera...

de combien la nécessité que vous vous rapprochiez de la Moselle est pressante, que vous ne sauriez me rendre un service plus considérable que de faire approcher de Metz une tête de troupe qui puisse, non seulement la mettre en sûreté, mais même obliger les princes d'Orange et le comte de Souches à lever le siège de Mézières et de Charleville s'ils l'avaient formé. Je me remets à vous de laisser au marquis de Vaubrun le nombre de troupes que vous croirez nécessaires pour couvrir Haguenau et l'Alsace et je désire toujours que vous laissiez à Philisbourg le comte de Maulevrier avec les troupes portées par ma dernière. »

S'il pouvait subsister un doute sur l'existence et la nature de l'ordre du Roi, il serait dissipé par une lettre d'Hasset à Vitry, datée de Mosbach 1®' août (4), où le secrétaire de Turenne signale l'intention de ce dernier de s'avancer vers Mayence, «tant pour soutenir M. l'Électeur que pour empêcher les ennemis de rien entreprendre » et l'arrivée « d'un

(3) Œuvres de Louis XIV, t. III, p. 517.

(4) A. E., Allemagne, suppl., t. 281, f° 410.

courrier exprès du Roi qui lui mande avec tout Vempressement possible de marcher avec son armée du côté de Metz » afin de couvrir Mézières et Charleville. Hasset ajoute que le canon et les bagages sont partis le jour même, 1®' août, et que l'armée les suivra le lendemain.

Il n'est pas démontré cependant que le mouvement ait été exécuté le 2, car dans une lettre à Vitry, datée également de Mosbach 1®^ août (1), Turenne dit : « Étant venu avec l'armée du côté de Neustadt, j'ai cru que le Roy trouverait bon que je ne m'éloignasse pas de l'Alsace et que même j'y prisse ma marche, parce que M. de Souches ayant passé la Meuse, et les armées d'Espagne, de l'Empereur et des Hollandais s'étant jointes, il n'y avait apparence qu'elles allaient agir, et ainsi qu'il était nécessaire que je fusse au lieu où les armées me puissent joindre s'il tournait plus de

force d'Allemagne de ce côté-ci »

M. des Roberts (2) interprète cette seconde lettre comme la preuve que l'ordre du Roi, du 27, a dû être rapporté le jour même où il parvenait à Turenne. Deschamps (3) ne mentionne pas de contre-ordre, il dit : « La disposition des choses ayant changé en Flandre, par la jonction du comte de Souches avec le reste des confédérés, M. de Turenne demeura aux environs de Landau. »

Le doute que ces diverses indications laissent subsister sur la date du départ de Mosbach n'est pas levé par les documents du Recueil de Grimoard. On y trouve la confirmation du dessein offensif vers Mayence dans une lettre à Louvois datée, le 24 juillet, du camp de Seckenheim (4) où Turenne dit : « Je marcherai demain au delà de Neustadt. » Ce mouvement n'ayant pas été exécuté, on peut en conclure que l'ordre du Roi prescrivant la marche vers la

(1 ) A. E., Allemagne, suppl., t. 281] fo 412.

(2) Op. cit., p. 442. L'auteur ne désigne pas le destinataire de cette lettre de Turenne: il semble cependant que celle-ci a été adressée au duc de Vitry. Ainsi que tous les documents du même volume des archives^ elle fait partie des papiers du duc.

(3) Op. cit., p. 48.

(4) A. G., 413, 253. Grimoard, t. II, p. 540.

Moselle a dû parvenir le 30. Une autre lettre à Louvois, datée du camp près Landau, le 5 août (1), résume seulement les opérations qui ont suivi le départ de Mosbach, sans préciser la date de ce départ :

« Je vous écrivis en réponse à la lettre de Sa Majesté envoyée par le courrier qui était parti le 27, comme je marchais doucement attendant des nouvelles de la Meuse et en ayant reçu, comme M. de Souches ne marchait point à Mézières, ni même à M. le prince, que la Maison du Roi avait joint et qu'il tournait vers Liège. Je me suis arrêté à la première journée et ait fait revenir mon bagage ; car je crois que le Roi voit bien, ce que ce serait de quitter ce pays-ci, à moins d'un grand accident aux frontières de France ou que je fusse trop faible : toutes mes lettres précédentes et les réponses n'ayant roulé que là-dessus, le Roi y appuyait encore plus que moi. »

On trouve enfin la lettre suivante au Roi, datée du S août, du camp de Landau et qu'il faut citer presque en entier en raison de son importance, car elle fait connaître la pensée du maréchal sur la suite à donner aux opérations. Elle répond à une lettre du Roi qu'on n'a pu retrouver (2).

« Je viens de recevoir la lettre que Votre Majesté me fait l'honneur de m 'écrire et comme elle me fait celui de me demander mes sentiments et que, c'est sur des choses où consiste le bon ou le mauvais état de ses affaires pendant Thiver, ce qui attire de grandes suites, je lui dirai que l'on ne peut faire de raisonnement que sur les fondements que l'on a posés et que Votre Majesté en met deux principaux qui sont : le premier, qu'outre les troupes de Lunebourg qui viennent joindre M. de Bournonville au Palatinat, M. de Souches et M. le prince d'Orange agiront entre la Meuse et la Moselle, sans que Votre Majesté dise rien de toute l'armée de M. le prince que celle de Hollande a jointe et de toute celle de la Comté, à la réserve de 7 escadrons qui m'ont

(1) A. 0., 413, 261. Grimoard, t. II, p. 544.

(2) A. G., 413, 269. Grimoard, t. II, p. 548.

joint et d'un régiment de dragons, diminué de 5 compagnies que j'ai envoyé de celui de la Reine. Que Votre Majesté se souvienne quand elle est partie de la Comté, on disait (ce que je n'ai jamais cru praticable) qu'ils devaient entreprendre un grand siège et que Votre Majesté voit bien que quand une bonne partie dés armées dont j'ai parlé suit M. de Souches et M. le prince d'Orange le long de vos frontières, ils donnent la main à l'Alsace et se gouvernent suivant ce que fait l'ennemi, ils changent toutes les affaires.

« La conservation de Trêves donné comme une impossibilité aux armées des ennemis de penser à entrer en France, pourvu qu'il y ait quelque corps devant eux et même la saison va être bientôt fort avancée.

« Le second est que, gardant Philisbourg et Brisach, l'inconvénient n'est pas grand de quitter l'Alsace et que rasant quelques places, il aurait peine à y subsister et Votre Majesté qualifie cela d'un nom de course. Je la supplie très humblement de croire et d'être persuadée que si l'ennemi était maître de l'Alsace, ayant Strasbourg derrière, il y demeurerait tant qu'il lui plairait, porterait la guerre en Lorraine et Champagne et dans peu de jours on songerait à soutenir Toul, on aurait peine à avoir des nouvelles de Philisbourg et on en aurait de Brisach parles Suisses et par la Comté. Que Votre Majesté ne croie pas qu'un poste rasé empêche qu'on ne subsiste dans un pays

« Pour dire mon sentiment à Votre Majesté, c'est qu'il lui plaise de faire marcher à Saverne ce qu'elle a laissé de cavalerie et d'infanterie dans la 'Lorraine et moi je me gouvernerai du mieux que je pourrai du lieu où je suis

« Je dirai à Votre Majesté que je suis persuadé qu'il vaudrait mieux pour son service que j'eusse perdu une bataille que si je repassais les montagnes et que je quittasse l'Alsace. Elle sait le nombre qu'elle a de troupes; je la supplie dans ces trois mois qui feront le bon ou le mauvais état de ses affaires de ne les envoyer qu'aux lieux où elles pourront servir à quelque chose de capital. Pourvu qu'on ait un nombre raisonnable de troupes, on ne quitte pas un

pays, encore qu'un ennemi soit plus fort, mais il faut être secouru par des secours et avoir ses derrières assurés. »

On a dorkné à cet exposé un assez long développement, parce- qu'il permet de rendre compte de la pensée de Turenne et de celle de la Cour et qu'on touche ici à un point de l'histoire de cette campagne qui a donné naissance à une erreur longuement propagée.

Les panégyristes du maréchal et les adversaires de Louvois affirment qu'en cette année 1674, le premier dut à plusieurs reprises résister aux ordres du second lui prescrivant d'abandonner l'Alsace et de se replier sur la Lorraine.

Tout n'est pas faux dans cette assertion et les lettres du Roi qu'on vient de lire montrent en effet que celui-ci et son ministre sont intervenus dans la période comprise entre le 20 juillet et le 5 août pour rapprocher l'armée de Turenne des corps d'observation de Rochefort dans les Évêchés et, conséquemment de l'armée de Flandre.

11 faut reconnaître toutefois que le passage de l'armée de Turenne de la rive droite sur la rive gauche du Rhin, dans les derniers jours de juillet, a été fait, proprio motu, par le maréchal, qui s'inquiétait lui-même des mouvements du comte de Souches vers Liège et qui, ayant achevé de «manger » le Palatinat sur la rive droite, jugeait avantageux de quitter cette fraction des États de l'Électeur pour procéder à la même opération dans ceux de la rive gauche.

Mais, soit ignorance des documents, soit parti-pris, ce n'est pas ainsi que Raguenet et Ramsay ont exposé la question.

Le preiriier (1) place à la fin du mois d'août une intervention de Louvois, renouvelée à deux reprises, pour obliger Turenne à « abandonner l'Alsace et se retirer sur Nancy », sous peine d'être exposé à perdre à la fois les provinces d'Alsace et de Lorraine. Turenne ayant résisté, le Roi lui

aurait écrit une première fois pour confirmer Tordre du ministre ; mais la réponse du maréchal (dont l'analyse correspond assez bien aux arguments contenus dans la lettre du 8 août) aurait satisfait le Roi.

Ensuite, Tennemi ayant passé le Rhin à Mayence, le Roi aurait renouvelé son ordre à Turenne, qui, cette fois encore, serait parvenu à en obtenir l'annulation par une lettre dont Raguenet donne le texte (mais sans date ni référence).

Ramsay (1) accepte non seulement cette version, mais il donne un texte plus étendu encore de ce document sans lui assigner de date. On croit devoir le reproduire ici :

« Les ennemis quelque grand nombre de troupes qu'ils aient, ne sauraient dans la saison où nous sommes, penser à aucune entreprise qu'à celle de me faire sortir de la province où je suis, n'ayant ni vivres ni moyens pour passer en Lorraine que je ne sois chassé de l'Alsace ; et si je m'en allais de moi-même, comme Votre Majesté me l'ordonne, je ferais ce qu'ils auront peut-être bien de la peine à ne pas faire. Quand on a un nombre raisonnable de troupes, on ne quitte pas un pays, encore que l'ennemi en ait beaucoup plus; et je suis persuadé qu'il vaudrait mieux pour le service de Votre Majesté que je perdisse une bataille que d'abandonner l'Alsace et de repasser les montagnes.

« ^. Si je le fais, Philisbourg et Brisach seront bientôt obligés de se rendre; les Impériaux s'empareront de tout le pays depuis Mayence jusqu'à Bâie et transporteront peutêtre la guerre d'abord en Franche-Comté, de là en Lorraine et viendront ravager la Champagne. Je connais la force des troupes impériales, les généraux qui les commandent, le pays où je suis, je prends tout sur moi et je me charge des événements. »

Le dernier paragraphe (A) est celui qu'a ajouté Ramsay; l'allure martiale de la dernière phrase a sans doute séduit la plupart des écrivains, car elle a été fréquemment reproduite. On la retrouve, par exemple, dans Verdy du Vernois

(1) Ramsay, liv. VI, p. 266.

et dans l'ouvrage de M. de Kortzfleisch (1) (1 bis). Elle n'a qu'un défaut, mais il est capital, celui de n'avoir pas été écrite par Turenne; Camille Rousset fait observer (2) qu'elle n'est pas même une imitation heureuse de son style.

Ce pseudo-document a trouvé une* étrange fortune ; il a réussi à abuser des historiens sérieux sans qu'aucun d'eux ait été mis en garde par l'absence de date, ce qui a eu pour conséquence de lui en faire attribuer de différentes.

Ainsi, Verdy du Vernois le place à la fin de septembre, au moment où Strasbourg est occupé par les alliés et où l'Alsace est directement menacée.

Il est permis de supposer que ce factum a é,té composé de mémoire, à l'aide de fragments de la véritable lettre de Turenne au Roi, du 8 août, par quelqu'un ayant eu connaissance de celle-ci.

Pour résumer cette digression qui a paru nécessaire à l'éclaircissement d'un point intéressant de l'histoire de Turenne, on dira que les documents authentiques parvenus jusqu'à nos jours ne démontrent en aucune façon que le Roi ou Louvois aient voulu, dès la fin de juillet ou le commencement d'août, imposer au maréchal l'abandon de l'Alsace. Ils se sont bornés à rapprocher son armée des Évêchés et à lui faire évacuer le Palatinat.

Turenne a eu le grand mérite de voir clair dans la situation, de démontrer au Roi que la conservation de l'Alsace était capitale pour le salut du royaume et d'arriver à faire pénétrer sa conviction dans l'esprit du souverain. Sa gloire n'est nullement amoindrie parce qu'il n'a pas eu à désobéir, il est même permis d'admirer plus encore le triomphe de son génie.

(1 bis) Le général Hardy de Perini Ta donnée également, p. 279, dans «on livre Turenne et Condé ; il l'a datée du 8 août sans indiquer de référence d'origine.

M. des Robert n'en fait nulle mention ; comme il a porté ses recherches dan& les archives des affaires étrangères, on est en droit de conclure que Tori- ^nal n'existe pas plus dans cette collection que dans Celles de la guerre.

(2) T. II, p. 85.

84 TURKNNE EN ALSACE

A cette même époque de la campagne se place un incident un peu étranger aux opérations militaires proprement dites, auquel des historiens ont donné une certaine ampleur et que, pour ce fait, il convient d'examiner.

L'Électeur palatin, cousin du maréchal (sa première femme, Louise Henriette d'Orange-Nassau, était nièce de la mère de Turenne, Elisabeth, fille de Guillaume 1®^ d'Orange-Nassau), lui adressa, à la date du 27 juillet (1), une lettre très vive au sujet des incendies de villages allumés par des soldats de son armée. Les reproches qu'elle contena^it prenaient un Caractère personnel et, finalement, l'Électeur envoyait à Turenne un cartel en bonne forme : « Je pense que le Roi T. C. vous permettra bien le loisir de vous satisfaire présentement de vous à moi. »

Turenne reçut la lettre au camp de Seckenheim, disent ses historiographes ; il éprouva un vif mécontentement de l'avoir lue devant témoins. Il répondit aussitôt que « le feu avait été mis sans aucun ordre et que les soldats qui ont trouvé de leurs camarades tués d'une assez étrange façon, l'ont fait à des heures qu'on n'a pu l'empêcher ». Il s'agissait en effet de vengeances particulières exercées par la troupe et spécialement, semble-t-il, par des soldats anglais, qui avaient trouvé les corps de leurs camarades pendus aux arbres et mutilés par les « chenapans ». On nommait ainsi les paysans qui faisaient la guérilla pour leur propre compte. Turenne fit pendre, à titre d'exemple, quelques-uns des soldats coupables malgré l'excuse que leur conduite pouvait trouver dans celle des chenapans.

Il semble, que chez quelques auteurs, ces incidents particuliers aient été confondus avec le ravage systématique du Palatinat, ordonné par Louvois en 1688; Napoléon dans

(1 ) Cette date est donnée dans le livre de Beaurain ; elle est peut-être erronée, car une lettre de Hasset à Vitry datée du camp de Ladenboupg, le 14 juillet (A. £.9 281-392), mentionne les représailles exercées par les troupes de Turenne sur les chenapans et leurs villages, Témoi ressenti par l'Électeur palatin : elle se termine par cette phrase : « On lui a mandé les raisons pourquoi les troupes en usaient de la sorte », qui paraît se rapporter à la réponse de Turenne.

son Précis paraît être de ce nombre, et M. des Robert (1) accuse formellement le maréchal ; M. Tschamber n'y manque pas.

On constate, au contraire, que les auteurs militaires allemands, Verdy du Vernois et M. de Kortzfleisch, ont fait justice de cette accusation et remis les choses au point.

Il ne faut pas oublier, pour juger cette question, que la manière de faire la guerre au dix-septième siècle était plutôt rude à l'égard du paysan. Celui-ci ne se faisait pas faute d'exercer de cruelles représailles sur le soldat, lorsqu'il en trouvait l'occasion. Le fait est attesté par toutes les traditions et la peinture s'en est emparé (2). M. Tschamber (3) lui-même relate que, près de Selz, les chenapans ayant saisi des barques chargées de vivres et de matériel à destination de Philisbourg en ont « impitoyablement massacré » les équipages (4).

Plus loin (5), il dit qu'au début des opérations dans le Palatinat, Vaubrun ayant ordonné une contribution de guerre (on ne voit pas bien d'ailleurs comment un pareil ordre a pu être lancé au moment où nos troupes occupaient seulement Germersheim et Philisbourg), l'Électeur aurait répondu que les collecteurs de taxes seraient saisis par les paysans et pendus aux arbres.

11 est incontestable que des exécutions d'individus ou de localités ont eu lieu et que le Palatinat a souffert du passage de nos troupes, mais c'était bien à charge de revanche et

(1) Op. «/., p. 431-433.

(2) On peut voir notamment au musée d'Amsterdam (n*»" 2707-2708) deux tableaux de Wouwermans (1619-1668) représentant des scènes de cette nature.

(4) A la suite de ce coup de main des chenapans exécuté dans le courant du mois d'avril, le marquis de Vaubrun, qui commandait en l'absence de Turenne, fit châtier la ville de Selz, appartenant à l'Électeur palatin. Cette rigueur légitimée par le pillage du convoi et le massacre des équipages fut portée par Vaubrun à la connaissance de nos représentants à Mayence et à Munich. Ceci implique bien qu'en l'ordonnant, le général français entendait exercer un droit de représailles et cherchait à prévenir le retour de semblables faits par la publicité donnée au châtiment. (A. E^ t. 281, n^» 299 et 301).

M. Tschamber (1) vante l'exploit d'un officier : Daleck qui, lors d'une incursion hardie dans Tévêché de Metz, est venu impitoyablement brûler quatre villages français. Le même auteur (2)' reconnaît que, dans leur traversée du Wurtemberg, les troupes impériales ont commis des exactions « pires que celles dont on a coutume en pays ennemi ».

La conduite des troupes impériales envers le Wurtemberg, État neutre dans la lutte soutenue par l'Empire, ne peut qu'être blâmée. Comment pourrait-on la qualifier si, selon l'opinion des auteurs allemands, on admet que les Etats de l'Allemagne unis par une communauté d'intérêts et de tradition, formaient alors une même patrie ?

En résumé, s'il n'y a pas lieu de contester certains sévices graves exercés par nous dans le Palatinat, il n'en faut pas chercher l'explication ailleurs que dans les mœurs du temps. Le vaincu payait durement les frais de la guerre et s'en vengeait comme il pouvait. Mais il convient de laver la mémoire de Turenne d'une accusation imméritée; il n'a jamais été, dans le Palatinat, l'exécuteur des basses œuvres de Louvois; il n'a pas fait preuve de plus de dureté que ses adversaires.

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