‹ Turenne en Alsace: Campagne de 1674-1675Chapitre 22 sur 41 · Palatins · texte numérisé non relu

Palatins

4.000 Saxons, Franconiens, Haut- Rhénans des troupes des cercles, et que devaient renforcer ultérieurement : 20.000 Brandebourgeois.

Ils marchèrent par la route de Kreutznach jusqu'à Essenheim, puis tournèrent au sud-est vers Oppenheim et campèrent le 1^^ septembre en avant de cette ville vers Dienheim (1). Lorraine et Bournonville tombèrent malades

(1) M. Tschamber (p, 92) place en septembre TefTort tenté par la Cour de Versailles pour amener Turenne à se retirer en Lorraine lors du passage des alliés sur la rive gauche du Rhin. Il prétend en outre qu'on conseillait au maré> chai d'abandonner l'Alsace après l'avoir réduite en cendres. La première affirmation est inexacte, les dates des lettres échangées entre Turenne et Louvois ou le Roi le démontrent. La seconde, produite sans preuve, est tendancieuse et ne saurait être admise. Ce même auteur relate quelques coups de main heureux entrepris par de petits détachements sur des postes français; il paraît attacher une certaine importance à l'attaque du château d'Illingen, occupé par 1 officier et 11 hommes qui résistèrent vaillamment pendant deux jours. Après s'être emparés du poste, les Impériaux le pillèrent et y mirent le feu. S'il y a dans ce fait un titre de gloire, il conviendrait d'être moins sévère à l'égard des actes reprochés aux Français dans le Palatinat.

et se firent transporter à Worms, circonstance qui retarda le mouvement des alliés.

Turenne, qui ne disposait alors que de 11.000 fantassins et 9.000 cavaliers, en y comprenant les troupes en marche pour le joindre, jugea utile de prendre un peu de champ en arrière. A cet effet, il vint s'établir à Winden (2 septembre) entre Wissembourg et Landau ; il se couvrit par un détachement de dragons dans cette dernière place et par un bataillon à Billingheim sur la route de Landau à Winden (1).

Ce déplacement offrait plusieurs avantages : Tarmée abandonnait un camp (Artzheim près Neustadt) où le fourrage manquait; elle se rapprochait à la fois des renforts en route vers elle et des magasins qu'on faisait établir à Cron- Wissembourg ou des denrées qu'on rassemblait en Alsace. Enfin, étant à Winden, Turenne pouvait aisément se porter sur Bergzabern ou sur Rheinzabern, les deux passages que l'ennemi devait nécessairement emprunter pour prendre l'offensive. Il annonce à Louvois, par une lettre du 3 septembre, que dans cette éventualité « il s'y passera une action ».

Les alliés ont poursuivi leur marche jusque près de Worms (3 septembre), ils lancent vers la Sarre un corps de 2.000 hommes sous Derrière pour inquiéter Turenne sur sa gauche. Celui-ci ne se laisse pas prendre au piège. Il donne avis en Lorraine du mouvement de ce détachement. Il écrit à Louvois le 6 septembre (2) : « Je n'ai jamais douté qu'ils (les alliés) n'y envoyassent (vers la Lorraine) ou pour empêcher qu'il ne m'en vint des troupes, ou croyant que je prendrais l'alarme trop chaude et que je penserais à m'en approcher; mais comme je l'ai déjà mandé au Roi, quand l'ennemi a un grand corps d'armée dans le Palatinat, il ne

peut penser qu'à s'approcher de Strasbourg »

Turenne eut raison une fois de plus dans son appré-

(1) Frischmann à Condé, Strasbourg, 7 septembre. Grimoard, t. II, p. 571.

(2) Grimoard, t. II. p. 570.

ijfc "* t

ciation : le corps de Berrière se borna à quelques coups de main; un de ses détachements, fort de 400 hommes, sous La Roche, poussa presque entre Haguenau et Strasbourg et trouva moyen d*y piller et massacrer des vivandiers. Un autre, de 25 hommes, enleva lUingen, défendu par 1 officier et 11 hommes, accorda les honneurs de la guerre à cette garnison, après deux jours de lutte, puis pilla et incendia le château. Rien de cela n'était capable de donner à Turenne une « chaude alarme » ni de le détourner de son principal objectif. Il serait peut-être excessif d'admettre avec M. Tschamber (1) que le maréchal était trop au fait des habitudes timorées de ses adversaires pour craindre une attaque de leur part. L'examen de sa correspondance démontre qu'il a envisagé cette éventualité et pris ses dispositions pour y parer. Cela est plus conforme à son génie prévoyant.

L une des mesures dont la nécessité se faisait le plus sentir, que l'ennemi marchât vers Strasbourg ou vînt attaquer Turenne en son camp, était la protection de Philisbourg. La place se trouvait en bon état, « mais on travaillait encore à un grand ouvrage à couronne, du côté du Rhin, qui était peu avancé et aurait pu servir aux ennemis pour s'approcher à couvert du corps de place » (2). La garnison comprenait 1.800 hommes de compagnies détachées de divers corps, de 4 compagnies de dragons et des compagnies franches du commandant du Fay. C'était trop peu pour défendre les abords de la place, aussi Turenne fît-il garder ceux-ci par 4 bataillons et 4 escadrons des régiments Calvo et Dousset. Il attendit ainsi les événements.

Les alliés arrivés aux abords de Worms le 3 septembre, ainsi qu'on l'a vu, étaient privés momentanément de leurs chefs Bournonville et Lorraine, tous deux malades. L'Électeur palatin, qui commandait avec le duc de Holstein- Plauen sous ses ordres, voulut en profiter pour mettre gar-

(2) Deschamps, p. 56.

nison dans Worms et, sans doute, pour amener Tarmée alliée au siège de Philisbourg. Mais le duc de Lorraine que ce projet contrariait, trouva moyen de le faire échouer. Toutes ces discussions entraînaient une perte de temps sans résoudre le problème. On tint de nouveau conseil à Weissenau (1) et on décida de repasser sur la rive droite du Rhin, pour marcher, de là, vers Strasbourg et s'emparer du pont de Kehl. On jeta un pont volant au-dessus de Spire, à Losheim, à Taide d'un matériel d'équipage venant de Mannheim.

Turenne paraît avoir été assez mal renseigné sur cette opération ; le 13 septembre il la pressent- parce que la garnison de Philisbourg voit le camp des alliés (2), il détache Montclar avec 1.200 chevaux et 500 dragons pour observer l'ennemi le plus près qu'il sera possible et place derrière lui en soutien, au défilé de Rheinzabern, 500 fantassins sous Churchill; Maulevrier, qui commande à Philisbourg, doit tirer quatre coups de canon si l'ennemi reste sur la rive gauche et marche sur Turenne, six coups s'il passe le Rhin (3). Dans la nuit du 16 au 17, on entend les quatre coups de canon, mais Turenne ne voit rien venir à lui; il croit cependant à l'exactitude de l'avis qu'a donné Maulevrier et conclut à la marche sur la rive gauche; le 19, enfin, il apprend que le pont s'achève et cependant le 20, quoique le vent soit bon (4), il n'entend pas les six coups qui devaient annoncer la marche de l'ennemi sur la rive droite. Montclar, pendant trois jours, voltige devant le camp ennemi sans rien découvrir de certain (5). Le 21 seulement, Maulevrier s'aperçoit du passage sur la

(1) VeRDY et TSGHAMBER.

(2) Lettre à Louvois.

(3) Deschamps assigne la date du 17 à la mise en marche du détachement de Montclar; mais comme Turenne rend compte à Louvois, dans une lettre du 17, qu'il a entendu les quatre coups de canon de Maulevrier, on peut supposer que Montclar était parti avant cette date. Il n'eût pas été logique d'ordonner un signal avant d'avoir pris les mesures préparatoires au mouvement qui devait en résulter.

(4) Lettre à Louvois du 20 septembre.

(5) Deschamps.

rive droite, il fait le signal convenu. Montclar s'avance et ne trouve plus qu'un camp abandonné.

Le terrain très couvert aux abords du point de passage avait empêché le gouverneur de Philisbourg d'observer exactement les mouvements de l'ennemi et, ainsi, Topération si habilement préparée par Turenne avait manqué. '^ Aujourd'hui, où l'on possède des moyens de communication à distance plus variés et plus perfectionnés, on pourrait critiquer l'emploi de coups de canon comme signaux; il se justifie au dix-septième siècle où l'on disposait de moins de ressources.

Pour remédier aux suites de cet incident et pour tenter d'arrêter le mouvement des alliés vers le sud, Turenne ordonna à Maulevrier de marcher sur Graben, à deux lieues de Philisbourg, afin de s'emparer du pont de cette localité et de couper la route aux ennemis. Il espérait intervenir sur leur flanc avec les détachements de Montclar et de Churchill.

Maulevrier disposait de 600 fantassins des régiments du Plessis et de La Ferté avec les dragons de du Fay ; il marcha par de mauvais chemins, et arriva la nuit à Graben. Il y trouva Caprara à la tête d'un détachement de 4.000 chevaux, 500 dragons et 500 cravates. Il ne pouvait songer à engager la lutte et se retira.

Le dessein des alliés de gagner la rive gauche du Rhin en passant par Strasbourg devint alors évident. Strasbourg, ville libre, avait jusque-là gardé la neutralité entre les belligérants; chacun d'eux y avait un représentant : le nôtre, Frichmann, Allemand de naissance, se laissa abuser sans doute sur la disposition des esprits (ou peut-être servit mal nos intérêts), car, à la date du 21 septembre, il écrivait encore à Condé: (1)« Cette ville-ci ne leur donnera point passage (aux alliés). » Le représentant de l'Empereur, comte de Hohenlohe, fut plus actif, il soudoya la population et réussit à s'y faire des partisans qu'il anima contre nous.

(1) Grimoard, t. II, p. 576.

Turenne dépêcha d'abord, le 20 septembre, Tintendant de Tannée, Machault, auprès des magistrats de la ville pour les maintenir dans la neutralité ; ils lui en firent la promesse. Mais la marche de Caprara sur la rive droite donnait de Tinquiétude. Turenne envoya Vaubrun avec 6 bataillons, 6 pièces et 16 escadrons, plus les dragons de la Reine et 500 autres encore pour tenir les ponts de Kehl. Comme il fallait éviter de provoquer une rupture avec les magistrats, on lui recommanda « d'agir doucement ».

Le Conseil des XIII dépêcha son secrétaire auprès de Turenne pour lui demander de surseoir à cette occupation. Turenne accourut aussitôt le 25, mais dans l'intervalle Caprara avait fait saisir les redoutes qui gardent le pont et, pour les ravoir, il fallait engager la lutte, ayant derrière soi une populace soulevée. Par politique, autant que par nécessité, Turenne jugea préférable de retirer son année derrière l'Ill et la Souffel (1). Il l'installa en arrière de ce cours d'eau, la gauche appuyée à l'Ill, la droite à un marais en avant du village de Wantzenau, où il s'établit de sa personne. Il appela à lui la fraction demeurée à Winden avec ses deux lieutenants Lorges et Foucault, La réunion des troupes s'effectua dans les derniers jours de septembre.

Turenne rendant compte à Louvois de ce qui s'était passé à Strasbourg insistait sur l'avantage de sembler croire que les magistrats avaient dû céder au commun peuple et «qu'il ne paraisse pas que le Roi est irréconciliable avec les principaux de la ville; car souvent ces affaires-là ont des retours » (2). Et le maréchal eut raison de compter sur ces retours d'opinion que provoquèrent sans doute les exactions des troupes impériales et brandebourgeoises. On en trouve l'écho dans la délibération du Conseil des XIII du 3 octobre et du 30 décembre 1674 (3).

(1 ) D'après Verdy du Vernois, c'est à cette époque que se serait produite l'intervention de Louvois pour déterminer Turenne à abandonner l'Alsace et qu'aurait été écrite là lettre dont il est question plus haut.

(2) GRIHOARD/t. II, p. 585.

(3) RocHOLL, Der Feldzug der Grossen Kurfursten gegen Frankreich, 1674. ^675. Berlin, 1879, p. 12, 57.

Les confédérés maîtres du passage, à Strasbourg, se trouvaient dans une position très dangereuse pour noua; derrière Tavant-garde de Caprara le gros des forces avait marché par Bruchsal, Durlach et Rastatt : ils passèrent le Rhin le 1®^ octobre (1). Ils s'étendirent au delà de TIU à Ensheim, Geispolsheim et Blaesheim ; la trahison leur livra Dachstein, petit poste fortifié dépendant de Tévêché de Strasbourg.

Les ennemis étaient ainsi maîtres de toute la Haute- Alsace, d'où ils pouvaient tirer des moyens de subsistance, Turenne au contraire était obligé de vivre sur le bas pays fort épuisé. L'inégalité des forces était grande : les 22.000 Français avaient devant eux 35.000 à 36.000 alliés, non compris les Brandebourgeois, alors en route avec un renfort de 18.000 à 20.000 hommes.

Dans cette situation difficile, Turenne prit la résolution énergique, de marcher aux confédérés et de les attaquer avant leur jonction avec les Brandebourgeois. Il indique sa pensée dans la lettre du 1®' octobre à Louvois, mais avec quelque obscurité. « Si je ne change, je suis résolu dans deux jours, quand l'armée sera arrivée, de marcher dans les plaines, pour donner la main autant que je pourrai à Haguenau et au côté de Schlestadt, laissant Saverne derrière moi. Peut-être que l'ennemi en passant me préviendra, ou qu'il cherchera à combattre, ou se mettra derrière une rivière qui vient de Molsheim et de Mutzig. On n'a présentement point d'autre dessein que de s'approcher de l'ennemi, s'il ne se met en un lieu un peu couvert. La venue de M. de Brandebourg changerait les pensées (2). »

On a vu plus haut que Lorges et Foucault avaient rejoint Turenne le 29 septembre ; il ne manquait plus à l'armée que Montclar avec son détachement des environs de Spire ; il arriva à son tour le 3 octobre, pour prendre part à la bataille d'Ensheim. Là encore, Turenne sut obtenir la réunion de

(1) Cette date résulte d'une lettre de Turenne à Louvois, Deschamps fixe à tort ce passage au 26 septembre.

(2) Grimoard, p. 586. A. 0., 414, 101.

OPÉRATIONS SUR lA RIVE GAUCHE DU RHIN 97

toutes ses forces disponibles au moment de les faire entrer en action.

L'inertie des alliés et leur indécision vinrent en outre à son secours d'une manière fort heureuse. Sous la pression de ses généraux, Bournonville s'était décidé à marcher vers la montagne pour s'établir derrière la Bruche et tenir ainsi une position menaçante pour Turenne, en attendant l'arrivée des Brandebourgeois. Le mouvement s'exécuta le 3 octobre sur la rive droite de la Bruche; mais ne fut pas poussé plus loin que Duppingheim et Duttlenheim, deux villages distants de moins de deux heures de Dachstein, objectif de la marche. On s'y établit en cantonnement, tandis que quelques patrouilles exploraient les environs.

Elles signalèrent la présence de Français au nord, vers Osthofen, de l'autre côté du Muhlbach (1) (afïluent de gauche de la Bruche). Turenne, en effet, avait, dans la soirée du 3, atteint ce dernier point, tandis que le reste de son armée s'échelonnait en arrière jusqu'à Achenheim. Il était parti du camp de Wantzenau à l'entrée de la nuit du 2 octobre, avait passé la Souffel à Lamperthein et avait marché

(1 ) La disposition des cours d'eau entre Molsheim et Strasbourg paraît avoir subi d'assez sérieuses modifications depuis deux siècles, si du moins on s'en rapporte à la carte de Beaurain et à celle de rÉtat-Major.

Un peu en amont de Molsheim, la Bruche se sépare en deux bras, celui du sud qui airose Duttlenheim et Duppingheim, celui du nord qui passe à Dachstein et vient se réunir aujourd'hui à l'autre en amont de Holtzheim. Ce dernier est maintenant le plus important des deux, il est de plus doublé du canal de la Bruche, qui s'en sépare vers Kolbsheim et passe à Achenheim, où vient aboutir le Muhlbach. Tel est l'état actuel des lieux.

Sur la carte de Beaurain. le canal n'existe pas, le bras du sud de la Bruche est à peu près le même, mais parait cependant plus important, le bras du nord se réunit au précédent en aval de Holtzheim; il se ramifie d'ailleurs et vient passer à Achenheim où il reçoit le Muhlbach. Il semble que le canal de la Bruche a emprunté son parcouis dans toute la partie inférieure.

La conséquence de ce changement ebt qu'aujourd'hui le chemin d' Achenheim à Holtzheim ne rencontre aucun obstacle, tandis qu'au dix-septième siècle et même encore au dix-huitième, il franchissait trois fois des cours d'eau entre ces deux points.

En outre, la plaine qui s'étend entre les deux bras de la Bruche est donnée sur la carte de Beauiain comme entièrement boiaée; elle Test beaucoup moins aujourd'hui.

Sur la carte de l'Êtat-Major^ le bras du sud de la Bruche porte également le nom de Muhlbach; il ne faut pas le confondre avec Taffluent de gauche dont il a été question plus haut.

sur la Bruche, cherchant rennémi. II avait formé trois colonnes : celle de gauche, la plus rapprochée de l'adversaire . comprenait la cavalerie; Tinfanterie tenait le centre ; l'artillerie et les bagages étaient à droite. De la sorte, il se trouvait en mesure de parer à une attaque sur son flanc menacé.

Le 3, lavant-garde, sous du Repaire, atteignait les abords de Dachstein et signalait Tennemi sur la Bruche. Les deux adversaires avaient suivi des routes à peu près parallèles et de même sens ; ils occupaient des cantonnements échelonnés le long des deux cours d'eau : la Bruche et le Muhlbach que sépare une plaine coupée de bois. Pour passer à l'offensive, l'un et l'autre devaient donc franchir ces cours d'eau, c'est-à-dire se placer au delà d'un premier obstacle pour en aborder un second, sous les yeux et à la portée du feu de son adversaire. L'entreprise était ardue, elle exigeait de l'audace et de la décision de quelque côté que vînt l'initiative. Turenne, dont les forces étaient très inférieures à celles des alliés, sut prendre cette détermination, la mener à bien et remporter la victoire. Une fois de plus il donna la marque de son génie, et démontra la supériorité des forces morales à la guerre.

Sur le rapport d'un partisan qui avait reconnu le chemin d'Achenheim à Holtzheim et l'existence d'un pont et d'un gué aux abords de cette dernière localité, Turenne fit occuper celle-ci parLorgeset les dragons, qu'il appuya de 1.500 hommes sous Douglas. Il ordonna alors une marche de nuit qui devait l'amener, le 4 au matin, sur la position de son adversaire.

Celui-ci en effet, ayant appris l'occupation d'Holtzheim par nos troupes, se préparait à s'opposer au passage de la rivière et l'entreprise lui paraissait aisée, tellement celle de Turenne semblait téméraire. Aussi, la stupéfaction des alliés fut grande lorsqu'ils se trouvèrent en présence de notre armée en ordre de bataille. La leur, forte de 35.000 à 36.000 hommes, avait son centre à Ensheim, la gauche allait vers un bois qui la séparait de Holtzheim, mais qu'elle n'occupait pas; la droite s'étendait vers d'autres bois du côté de Lin-

golsheim. Des fossés existants formaient retranchement devant le centre ; Ensheim était fortifié.

Turenne fit saisir par Boufflers le bois voisin d'Holtzheim que les ennemis avaient laissé libre; il en fît le point d'appui de sa droite. Un brouillard épais, qui se résolut en pluie abondante pendant presque toute la journée, avait sans doute facilité son entreprise.

La bataille peut se résumer ainsi : à notre droite, lutte énergique de part et d'autre pour l'occupation du bois d'Holtzheim, longuement disputé, trois fois pris et repris, restant enfin en notre pouvoir. Afin d'obtenir ce résultat, Turenne est obligé de dégarnir son centre; Bournonville en profite et lance Caprara avec la cavalerie de la droite ennemie, entre nos deux lignes. Cette attaque parait avoir été vivement menée et Foucault, qui était à notre centre, dut former son infanterie en carré pour y résister. Mais Lorges, avec la cavalerie de notre gauche, s'étant avancé à son tour, fit reculer celle de Caprara et la repoussa vers Ensheim. La lutte fut particulièrement chaude et meurtrière ; nos troupes, après quarante heures de marche de jour et de nuit, au travers des terres détrempées, étaient à bout de souffle. Afin de faciliter leur subsistance et sans doute aussi pour mettre à l'abri les fractions les plus épuisées de son armée, Turenne fit repasser la Bruche à la majeure partie de ses forces, ne laissant sur le champ de bataille que Bulonde, brigadier, avec six régiments de cavalerie et un de dragons.

Les alliés, non moins épuisés que nous, et démoralisés, se retirèrent sur Strasbourg, abandonnant derrière eux de nombreux trophées. En fait, ils étaient battus, puisqu'ils croyaient l'être et on peut dire qu'Ensheim a été la victoire de la force morale. L'adversaire le plus faible attaque Tautre couvert par un obstacle, subit des pertes proportionnellement supérieures aux siennes, garde le champ de bataille pour ne pas s'avouer vaincu et l'énergie de son attitude en impose à l'ennemi qui s'enfuit. 2.000 des nôtres restèrent sur le terrain, les alliés perdirent 3.000 morts et de nombreux blessés.

Dans ses observations, Napoléon critique assez vivemen( les dispositions de Turenne à Ensheim : le maréchal aurait dû refuser sa gauche^ ce qui eût rendu impossible la manœu^ vre habile de Bournonville cherchant à se glisser entre ses deux lignes. Il aurait dû réunir, à sa droite, « toute Tini fanterie qu'il dissémine mal à propos entre ses escadrons (1 ) )>J il aurait ainsi occupé plus fortement le bois. Napoléon insiste {^ sur la faute commise en mêlant Tinfanterie et la cavalerie -1^ et ajoute deux autres critiques qu'il est difficile d'admettre j^ sans discussion^ malgré tout le respect qu'on doit avoir pour |^ l'opinion du maître.

La première est que Turenne, après la prise du petit bois, aurait dû « pousser son avantage » et qu'alors la bataille eût été décisive. Mais il semble bien, d'après toutes les relations, que l'enlèvement de ce point d'appui a été très ^ laborieux et que les troupes qui, finalement, s'en rendirent ^ maîtresses, étaient épuisées au point de ne plus pouvoir ^J fournir un nouvel effort. ^

Le second reproche est de n'avoir pas couché sur le champ J de bataille et « d'avoir poussé dans cette occasion la circons- S pection jusqu'à la timidité ». Ici, la critique tombe devant A le fait que Turenne a laissé Bulonde et quelques escadrons sur le terrain de la lutte pour affirmer l'avantage qu'il avait obtenu.

Quoi qu'il en soit de ces critiques, il n'en reste pas moins ^ que, dans Tespace de huit jours, Turenne, ayant échoué dans sa tentative de maintenir son adversaire sur la rive droite du Rhin, disposant de forces inférieures aux siennes, réussit à lui infliger une défaite assez sérieuse pour l'arrêter

(1 ) La disposition que critique ici Napoléon avait été employée par Gustave- Adolphe à Lutzen et le fut plus tard par Frédéric II à Molwitz dans le but de renforcer par le feu de l'infanterie une cavalerie inférieure à celle de l'adversaire. EHe ne paraît pas avoir donné de bons résultats, ainsi qu'en témo^ne le passage suivant des Mémoires de Frédéric : « Le Roi savait que l'ennemi lui était supérieur en cavalerie; pour obvier à cet inconvénient, il mêla entre les escadrons de chaque aile deux bataillons de grenadiers: c'était une disposition dont Gustave- Adolphe avait fait usage à la bataille de Lutzen et dont, selon toute apparence, on ne se servira plus. » {Mémoires, 1741, t. I, p. 98. Édition Boutaric et Campardon.)

if • - > .

dans son offensive. Il fait ainsi perdre à l'ennemi l'avantage momentanément obtenu.

Il faut remarquer, tant à propos de Sinsheim que d'Ensheim, avec quelle modestie Turenne enregistre sa. victoire, quelle mesure il apporte dans l'évaluation des forces et des pertes de l'adversaire. Il reste parfois au-dessous de la réalité. Dans sa relation de l'affaire, il songe surtout à mettre en relief les mérites de ses lieutenants, ceux des chefs de corps, voire même de simples officiers. Il ne cherche pas à faire ressortir son propre mérite, on sent que sa préoccupation va très naturellement vers ses sous-ordres et exclusivement à eux. Les bulletins de la Grande Armée ont certes enregistré des victoires plus éclatantes et d'une importance autrement grande que celle d'Ënsheim; mais on en trouverait sans doute quelques-uns où les trompettes de la Renommée ont retenti bruyamment à propos d'affaires qui ne valaient pas celle-là. Chacun d'eux ne semble fait d'ailleurs que pour exalter les mérites de l'Empereur.

Ensheim appartient cependant à la famille des victoires napoléonniennes ; comme celles-ci, elle est le fruit d'un projet audacieux, mûrement réfléchi et mené à bien aWc .décision. Hardiesse de pensée, solidité de conception^ éiie'rgfé ^''fîkécution, m sont-ce pas là les éléments qui éaraçt^isôQt'les grands génies militaires? *" ■

XédtiiUe frappée à Toc

Page 1