CHAPITRE IX
L'ARRIVÉE DES RENFORTS (octobre)
La victoire d'Ensheim avait arrêté la marche des alliés en Alsace, mais ne pouvait suffire à déterminer leur retraite sur la rive droite du Rhin. Ils attendaient, d'ailleurs, à très courte échéance, le renfort important des Brandebourgeois. Ils firent halte à Strasbourg, derrière TIU.
Turenne, de son côté, ne pouvait conserver la position qu'il avait conquise le 4 octobre, n'y trouvant aucun moyen de subsistance. Il se retira d'abord entre Achenheim et Bruswickersheim où il demeura deux jours et, le 7 octobre, poussa derrière la Mutzig à Marlenheim, à une lieue de^Wasselonne. Cette dernière localité possédait alors un château fortifié dépendant de la ville de Strasbourg qui y plaçait uùè garnison de 50 hommes. Ce poste tenant la communication entre le camp de Turenne et Saverne, nous était nécessaire. Le comte de Roye fut chargé de négocier avec le commandant du poste et réussit à lui persuader de recevoir un renfort de 40 de nos soldats pour assurer sa neutralité.
De la sorte, Turenne couvrait Saverne; il pouvait aussi se porter sur Haguenau si les alliés faisaient mine de marcher dans cette direction.
A ce même moment, l'Électeur de Brandebourg arrivait à Strasbourg (12 octobre); il conférait avec Bournonville et Holstein et se décidait à joindre ses troupes aux leurs, pour barrer aux Français le chemin de la Haute- Alsace, où on supposait que l'abondance des vivres pourrait nous attirer.
Le 14, les troupes de Brandebourg, ainsi que le renfort
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amené par le duc de Celle aux Lunebourgeois, passaient le Rhin.
L'armée alliée s'avança sur Molsheim et parut menacer notre position, Turenne fit fortifier celle-ci; dans une lettre à Le Tellier, du 16 octobre (1), il signale que « c'est la première fois que l'on avait travaillé de cette année au camp ». Cette simple observation montre le peu de cas que Turenne faisait de la guerre de position, et aussi comment il savait recourir à la fortification lorsqu'il jugeait nécessaire l'appui qu'elle peut donner.
Il réclama au Roi des renforts et demanda au maréchal de Créqui de faire avancer près des passages des Vosges Tarrière-ban de la noblesse, afin de l'avoir à 5a portée.
Si les alliés, dont la supériorité numérique était alors considérable, avaient marché sur Turenne avec résolution, ils auraient pu sans doute écraser son armée, mais le souvenir d'Ensheim était encore trop présent à l'esprit de Bournonville pour y donner place à l'idée d'attaquer un adversaire appuyé de retranchements.
Le 18, enfin, l'armée alliée passa la Bruche et s'avança sur Marlenheim, elle s'arrêta dans la plaine à une lieue de nous. Son mouvement fut signalé dès la pointe du jour par la cavalerie de Vaubrun et du comte de Roye; Turenne put se rendT»e compte de l'importance das forces qu'il avait devant lui. Il se décida à dérober son armée par une marche de nuit et à la reporter plus au nord, derrière la Zorn, à Dettwiller.
Deschamps donne sur cette marche en retraite, en présence d'un ennemi supérieur en nombre, des détails intéressants qu'on regrette de ne pas voir complétés par l'indication exacte de l'itinéraire suivi. Il signale seulement trois défilés à franchir jusqu'à Dettwiller, le premif^r étant celui de Wasselonne ; il n'indique pas les deux autres.
D'après la carte de Beaurain, on peut admettre que l'armée marcha par Hohengoch Lindersheim (où elle passa le
(1) A. G^ 414. 143. Grimoard, p. 599.
Rohrbach sur des ponts que le comte de Lopges fît établir); et Sassolsheim. Il résulte du récit de Deschamps qu'au cours de ce mouvement l'ennemi suivit sur les talons notre arriéregarde et que celle-ci, grâce à son énergique contenance, sut l'empêcher de nous attaquer, malgré la disproportion des effectifs.
Turenne s'établit ainsi le 19 derrière la Zorn, sur un front de 2 lieues environ, la droite à Dettwiller, la gauche à Hochfeldcn; il fit veiller toute la nuit et, le lendemain 20, l'ennemi fut signalé sur la route que nous avions suivie la veille.
Le maréchal jugea sa position inattaquable de front, mais craignait d'être coupé soit de Saverne sur sa droite, soit de Haguenau, à gauche. Pour parer à ce danger, il fit occuper Stre^nbourg (à mi-chemin de Saverne) et gâter tous les gués de la Zorn jusqu'à cette dernière place. De l'autre côté, il poussa un poste à Brumath (ou Brumptheim) à 2 lieues de Hochfelden, point de passage de la Zorn que l'ennemi devait utiliser s'il marchait sur Haguenau. Les gués ayant été également détruits de ce côté, des postes de cavalerie circulant entre Hochfelden et Brumath, un poste- vigie établi dans le clocher de cette dernière localité, il attendit les événements. Les mesures qu'il avait prises lui permettaient de tomber dans le flanc de l'ennemi si celui-ci prononçait son mouvement vers Saverne ou vers Haguenau. Cette dernière direction aurait été pour nous la plus dangereuse, puisque, de là, l'adversaire aurait coupé notre communication avec Philisbourg; en nous y attirant, il nous éloignait de nos magasins. Aussi dans ses lettres à Le Tellier du 23 et du 26 octobre, Turenne signale toute l'importance de la menace sur Haguenau.
Les alliés, le 21, occupaient la rive droite de la Rohr ou Rohrbach (affluent de la Zorn), leur gauche au Kochersberg, la droite vers Hohatzenheim, à une lieue environ de Brumath ; s'ils avaient marché vers leur droite, ils effectuaient le mouvement que Turenne considérait comme le plus dangereux pour lui. Leur désunion les empêcha d'agir; les his-
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toriens allemands, Verdy lui-même, accusent ici Bournonville de s'être opposé aux desseins offensifs de l'Électeur de Brandebourg. Quoi qu'il en soit, après être restés immobiles dans la journée du 21, ils dessinèrent le lendemain un luouvement de retraite en se donnant le succès facile d'enlever Wâsselonne où Turenne avait laissé une garnison de 120 hommes.
Un véritable corps de siège fut déployé devant cette bicoque; deux batteries, l'une de quatre, l'autre de six pièces, ouvrirent le feu; on creusa des tranchées ; mais La Roncière et sa petite garnison tinrent bon ; le Grand Électeur, venu en personne pour diriger les opérations, ordonna un assaut que le lieutenant général Goltz conduisit lui-même et qui échoua.
Néanmoins, La Roncière" jugeant qu'il ne pourrait indéfiniment tenir avec sa poignée d'hommes contre l'armée ennemie, proposa de se retirer si on laissait partir la garnison avec armes et bagages. Il avait tenu jusqu'au 24 et pendant ce temps, Turenne dégagé avait fortifié sa position; toutefois, il entendait la fusillade du siège et ne cessait d'ouvrir l'œil sur l'ennemi, pensant toujours lui voir prendre l'offensive.
Jusqu'au 29 octobre, les deux armées restèrent ainsi en présence l'une de l'autre et, à cette date, les alliés, dont la subsistance était pénible et que la maladie affaiblissait chaque jour, se décidèrent à battre en retraite.
Turenne n'avait eu, durant toute cette période critique, d'autre renfort que quatre compagnies de dragons et le régiment de Bellegarde, plus l'arrière-ban de la noblesse qu'il rapprocha de son camp de Dettwiller, sans cependant l'incorporer dans sa ligne de bataille. Le 30 octobre, il vit arriver enfin les secours de Flandre depuis si longtemps attendus, s'élevant au total à quatre-vingts escadrons et vingt bataillons.
La nouvelle de ce renfort et celle de la construction d'un pont sur la Zorn donnèrent à penser aux alliés que Turenne allait prendre l'offensive. Ils jugèrent prudent de se retirer sur leur position initiale, entre Blaesheim et Geispolsheim
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let de s'y fortifier. Ils continuèrent à tenir Dachstein ; mais comme Wasselonne paraissait à l'Électeur trop éloigné de son Qamp, il se décida à l'abandonner. Il proposa à Turenne de neutraliser ce poste en y laissant une garnison de Strasbourgeois. Ainsi fut-il fait d'un commun accord.
En résumé, depuis la bataille d'Ensheim jusqu'à la fin d'octobre, les alliés, quoique très supérieurs en nombre, n'ont pas osé attaquer Turenne; ils ont exécuté une série de marches au bout desquelles ils ont repris le camp qu'ils occupaient avant ladite bataille. Ils doivent cette inertie à la mauvaise organisation de leur armée, plus encore à celle du commandement. Le conseil des généraux n'a pu en aucune circonstance s'arrêter à un parti énergique, il a toujours écouté la voix du plus prudent. S'il est vrai, ainsi que le veulent les historiens allemands (1), que le Grand Électeur .ait, à diverses reprises, proposé d'attaquer Tennemi, ce prince n'a pas eu l'énergie persuasive qui triomphe des hésitations. Ainsi fut perdue pour les alliés l'occasion, qu'ils ne devaient pas retrouver, de prendre sur Turenne la revanche d'Ensheim.
Un seul chef parmi eux, le duc de Lorraine, fit preuve d'énergie et réussit à nous infliger un échec. Depuis le début de la campagne, il brûlait du désir de rentrer dans les États héréditaires de sa maison; l'occasion lui parut favorable et il lança sur les lignes d'étapes de Turenne un véritable raid.
Il fit partir le colonel du Pui (2) avec un millier de chevaux sur Saint- Hippolyte (sud de Schelestadt) et Sainte- Marie-aux-Mines, où il arriva le 2 novembre. Là, du Pui
(1) Frédéric II {Mémoires pour l'histoire de la Maison de Brandebourg) dit : « L'Électeur, qui cherchait la gloire et qui voulait combattre, pressa Bournonville d'y consentir, mais vainement » et, plus loin : « Turenne était toujours bien fort vis-à-vis d'une armée où régnait la discorde. »
(2) Le comte d'Haussonville {Histoire de la réunion de la Lorraine^ t. III* p. 197) attribue au duc Charles IV lui-môme le commandement de Texpédition sur Bénaménil. C'eût été une belle chevauchée pour un homme qui approchait alors de soixante-dix ans (il était né en avril 1605). Mais il est bien établi par les diverses relations que l'opération a été dirigée par le colonel du Pui. Le duc s'est borné à venir à Sainte-Marie-aux-Mines le 11 décembre seulement {Revue d* Alsace, nov. 1908, p. 404).
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annonce qu'il se retire sur Dambach; mais, en route, il remonte le val de Ville d'où il envoie, le 4, des reconnaissances en Lorraine. Elles lui apprennent qu'un important convoi, en route de Nancy sur Saverne, escorté par là noblesse de l'arrière-ban, s'est arrêté à Bénaménil, entre Lunéville et Blâmont (1). Du Pui se décide à l'attaquer; marchant toute la nuit, il arrive à Badonviller le 5, il en repart aussitôt et atteint, à 9 heures du matin, le convoi à Bénaménil. Il bouscule les postes avancés du village, les refoule et barricade les issues. La noblesse d'Anjou, surprise, se retranche dans l'église et le cimetière; elle y résista deux heures, mais dut se rendre après avoir perdu beaucoup de monde. Le village de Bénaménil fut incendié et bon nombre de ses défenseurs périrent ensevelis dans ses ruines.
Ils étaient à peu près 600, le matin ; il en restait, dit-on, 17 le soir, non compris environ 130 prisonniers aux mains des Lorrains; ceux-ci firent en outre un butin considérable. Ils ne perdirent que 14 officiers et 40 hommes (2). Le raid du colonel du Pui fut une opération bien menée, elle lui fait grand honneur. Il accomplit sur les derrières de l'ennemi une marche de 15 lieues, de jour et de nuit, à travers un pays accidenté et la termina par un combat heureux. C'est une entreprise de hardi partisan; elle fait contraste avec l'inertie des alliés dans la plaine d'Alsace.
Là ne se borna pas l'initiative du duc de Lorraine, il envoya dans ses anciens États le général d'Alamont (ou Alaumont) à la tête d'un détachement; il avait promesse d'être soutenu par les alliés (3).
(1) La commodité du g! te et, selon Pelisson, la qualité du vin qu'on y trouva auraient motivé Tarrêt à Bénaménil.
(2) D'après Digot {Histoire de Lorraine, iy, p. 413), l'un des officiers lorrains blessés à Bénaménil, le colonel de Mercy, « fut contraint de se rendre au comte de Bissy dont les troupes s'étaient mises en mouvement pour repousser le parti de du Pui et sauva l'arriôre-ban de la noblesse du Limousin, qui était arrivé à Saint-Nicolas- du- Port et que l'on avait eu le projet d'enlever également ».
(3) Une lettre du 10 novembre de l'abbé de Gravel à Turenne annonce cette tentative du duc de Lorraine (Grimoard, t. II, p. 620), et fait connaître les appuis que ce dernier avait espérés.
D'Alamont mit garnison dans Épinal, Remiremont et Châtel, Rambervillers et Badonviller (1). Ces deux dernières localités tombèrent rapidement entre les mains du comte de Sault; mais la garnison de Remiremont arrêtera Turenne un instant, en décembre, dans sa marche au travers des Vosges, Si le duc de Lorraine avait mieux suivi son dessein, si, comme il l'espérait, il avait été joint par bon nombre de ses anciens sujets, si les alliés lui avaient fourni Tappui de quelques-unes de leurs troupes, nul doute que ces mesures n'eussent été de sérieux obstacles à l'exécution du plan du maréchal.
L'échec de Bénaménil, si fâcheux qu'il fût, n'eut cependant aucune conséquence sur la suite des opérations et Turenne demeura dans son camp où arrivaient en ce moment d'importants renforts de Flandre.
La cour se rendit alors compte de la supériorité des dispositions qu'avait prises le maréchal et sut le reconnaître ouvertement. Le Tellier lui écrivit, le 3 novembre (2) : « Le Roi connaît très bien de quel avantage il lui est que l'armée que vous commandez soit demeurée au delà des montagnes en présence des ennemis quoique fortifiés des troupes de Brandebourg et de beaucoup d'autres. Aussi Sa Majesté ajoute-t-elle aux grands services que vous lui avez ci-devant rendus, le soin que vous prenez d'empêcher qu'elle ne repasse en deçà des montagnes, ce que Sa Majesté estime d'un très grand avantage à son service. »
(1) L'occupation de Badonviller et de Rambervillers par les Lorrains est indiquée dans une lettre de Turenne à Le Tellier datée du camp de Hirschland, 4 décembre (Grimoard, t. II, p. 613). Cependant Thistorien de la Lorraine DoM Calmet (III, col. 719) affirme que ces deux localités restèrent aux troupes françaises, « les alliés ne s'étant pas avancés pour les surprendre, comme on en était convenu ». Le fait a d'ailleurs peu d'importance pour la suite des opérations.
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