‹ Turenne en Alsace: Campagne de 1674-1675Chapitre 24 sur 41 · LE PLAN D'OPÉRATION DERRIÈRE LES VOSGES · texte numérisé non relu

LE PLAN D'OPÉRATION DERRIÈRE LES VOSGES

La situation respective des deux partis ne pouvait se maintenir plus longtemps telle qu'on vient de la voir dans les premiers jours de novembre; une même cause, la disette de subsistances, plus encore celle de fourrages, devaient obliger à disperser les troupes.

Turenne échelonna ses cantonnements en profondeur jusqu'à Ingwiller, mais restait couvert par la Zorn; il avait laissé le comte de Sault sur le versant occidental des Vosges. Il renvoya à Créqui Tarrière-ban de la noblesse vers la Moselle et les Trois-Évêchés, d'où l'on pouvait surveiller les mouvements des alliés sur Trêves et couvrir les frontières de Lorraine et de Champagne. Il aurait pu prendre ses quartiers d'hiver, mais il craignait, en se retirant, de donner à l'ennemi la possibilité de s'emparer de Saverne et de Haguenau, et de nous couper ainsi la route unique sur Philisbourg.

En prolongeant l'occupation des deux places ci-dessus, sans rien tenter contre les alliés, il inspirait à ceux-ci une confiance qui devait les amener à prendre eux-mêmes leurs quartiers d'hiver dans la Haute- Alsace. Ce résultat obtenu, il projetait de dérober son armée derrière la chaîne des Vosges et de fondre à l'improviste sur l'ennemi dispersé dans ses quartiers.

C'est le plan dont il a eu la première inspiration au début de la campagne, et qu'il a signalé dans une lettre à Louvois

du 5 avril (1); il se précise peu à peu dans son esprit et Ton en peut suivre l'évolution dans la série de ses lettres.

Le 9 novembre, il écrit à Le Tellier du camp de Dettwiller (2) :

« En l'état que les choses sont, l'ennemi à mon avis ne peut pas penser à aller en Comté que je n'aie reçu quelque échec. Pour la Haute- Alsace comme le chemin lui en est tout ouvert, il n'y a qu'à penser à l'en chasser s'il veut s'y établir et voir le meilleur chemin qu'il faudra tenir pour aller à lui et c'est pour cela que j'ai écrit pour des farines à Nancy, outre celles que l'on porte présentement à Savernr.

« J'ai fait assembler tout le corps de M. le comte de Sault entre Strasbourg et Fenestrange et je m'en servirai suivant les mouvements de l'ennemi...

« Que s'il veut s'établir en Alsace, on laisse Saverne et Haguenau bien garnis, et que l'on marche à lui par les montagnes de la Lorraine, droit dans la Haute- Alsace. »

Le 27 novembre, d'Ingwiller, à Le Tellier (3):

« Un de ces jours, toute l'armée de l'ennemi demeurant où elle est, je laisserai beaucoup d'infanterie dans Haguenau, ferai avancer les troupes qui se sont reposées sur la Sarre (et y ont eu beaucoup de fourrages) de trois à quatre journées au delà des montagnes pour être en état de revenir avec la cavalerie française ; et je repasserai avec les troupes par La Petite-Pierre, pour ensuite si l'ennemi marche dans la Haute-Alsace y aller par les montagnes de Lorraine et par Belfort. »

Le 30 novembre, d'Ingwiller encore, à Le Tellier (4) :

« Comme il ne se peut pas que je n'abandonne de loin Haguenau et que c'est le seul lieu par lequel on puisse tenir Strasbourg et le bas du Rhin, j'y laisse six bataillons jusqu'à ce que les choses changent et trois à Saverne et je m'en vais marcher comme je vous l'ai mandé par les montagnes

(1) Voir p. 51.

(2) A. G., 414, 229. Grimoard, t. II, p. 608.

(3) A. G., 414, 309. Grimoard, t. II, p. 615.

(4) A. G., 414, 316. Grimoard, t. II, p. 617.

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de Lorraine, pour voir Tendroit le plus aisé à descendre en Alsace. Voyant, il y a plus de six semaines, que je ne pourrais pas marcher par le bas des montagnes, c'est dans la pensée de cette marche que je vous mandais par l'ordinaire précédent qu'il est très capital que les intendants de Lorraine,^ des Évêchés et de Champagne, ayent ordre de donner le couvert et le fourrage à tout ce qui s'en ira en congé...

a Je laisserai des gens à La Petite-Pierre, ce qui sera un bon chemin pour descendre en Alsace et ainsi on aura celui de Saverne et celui-là. J'écris à M. Charnel (intendant de Lorraine) pour commencer à faire venir les convois vers Rambervillers et Épinal, comme l'armée tournera de ce côté-là. »

Enfin, le 4 décembre, du camp de Hirschland, à Le Tellier (1) :

« Toute l'armée de l'ennemi à la réserve de fort peu de troupes qui ont passé le Rhin ayant marché vers Schelestadt et Colmar, j'ai laissé, comme je vous ai mandé, six bataillons à Haguenau qui ont détaché six compagnies à La Petite-Pierre et trois bataillons à Saverne. Ceux qui sont à Haguenau sont ; mon régiment d'infanterie, deux de Bourgogne, un de Douglas, un de la Ferté, et celui du chevalier de Bouillon; et à Saverne, Rouergue, Royal-la-Marine et un bataillon de la Couronne et j'en retirerai deux au moins de Haguenau et un de Saverne dès que je le pourrai.

« Je marche, laissant les montagnes de Lorraine à gauche, pour voir les endroits par Remiremont ou plus au delà par où je pourrai plus aisément descendre vers l'Alsace. J'enverrai vers Nancy tout ce qui sera hors d'état de servir que je verrai entièrement inutile et qui ne ferait que se perdre dans les marches. »

Les documents authentiques que l'on vient de lire paraissent suffisants pour établir à quelle époque et de quelle manière Turenne a donné corps à l'idée maîtresse conçue en avril 1674.

(1) A. G., 414, 331. Orimoard, t. II, p. 618.

On voit comment le mouvement le long des Vosges se lie à l'occupation de Haguenau et de Saverre, par quels procédés Turenne en assure le succès en constituant des approvisionnements sur la route qu'il va suivre et en préparant l'évacuation des malingres susceptibles de ralentir sa marche.

Cette sage préparation dans laquelle rien n'est laissé au hasard, où tous les éléments de succès sont réunis, suffirait à la gloire de Turenne. Elle n'a pas satisfait certains de ses panégyristes, peut-être parce qu'ils n'ont pas pu suivre les étapes successives de sa pensée.

Ils ont voulu que le projet d'opérations soit venu à son esprit tout d'un coup, avec toutes ses conséquences, avant tout commencement d'exécution, dès la fin d'octobre. Et ils ont imaginé une lettre du 30 octobre de Turenne à Le Tellier, dont le Roi aurait donné lecture à la cour après la victoire de Turckheim et dans laquelle le maréchal annonce qu'il va reculer en Lorraine, pour que les ennemis s'étendent en Alsace et qu'alors il viendra les surprendre et les contraindre à hiverner chez eux. Comme la fameuse lettre du 8 août dont il a été question plus haut (1), ce prétendu document a un air de bravoure fait pour séduire, mais qu'on ne rencontre jamais dans la correspondance du maréchal.

Raguenet l'analyse (2), Ramsay en donne le texte (3) et la fausse lettre du 30 octobre devient document accueilli même par un historien sérieux comme M. de Kôrtzfleisch qui en donne la traduction (4). Passe encore qu'une personne étrangère à l'art de la guerre accepte sans discussion l'idée d'un plan d'opérations établi à l'avance et comportant prévision de tous les événements qui vont s'accomplir ; mais on s'explique mal que cette légende ait trouvé crédit auprès d'un militaire. Ceci prouve qu'au delà du Rhin

{1)P. 82 et suiv.

(3) T. II, p. 310.

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comme chez nous, on fait \olontiers des grands hommes de guerre de véritables héros de roman doués de facultés di^ vinatoires. La légende napoléonienne n'a pas peu contribué à développer cette tendance.

Ici, nous assistons à l'enfantement d'une idée géniale, d'autant plus surprenante qu'dle est en contradiction avec toutes les habitudes reçues à l'époque, qu'elle comporte, vu la saison et le pays, de grosses difficultés d'exécution. Elle a été conçue une première fois en avril, puis rejetée comme n'étant pas alors réalisable; la fin de la campagne arrive, les situations des adversaires sont modifiées et devenues telles, que le projet du printemps a des chances de succès. On sent Turenne tourner son idée sous toutes les faces, en faire ce que Saint-Simon appelle un projet « longuement pourpensé »; au fur et à mesure qu'elle se précise, il en fait part à la cour et prépare les moyens d'exécution. Son but est simple : dérober son armée à l'ennemi, la faire filer derrière les Vosges, du nord au sud, traverser les montagnes de Lorraine au point de passage le plus facile, pour, de là, tomber sur l'ennemi dispersé dans ses quartiers d'hiver. Sans doute, il espère qu'un dessein aussi beau, aussi bien préparé, sera suivi des conséquences les plus heureuses, et la retraite des alliés par delà le Rhin a dû se présenter plus d'une fois à son esprit ; mais il est trop sage, trop avisé, trop au fait des choses de la guerrie pour annoncer à l'avance un pareil résultat. Il ne vendra pas la peau de la bête avant de l'avoir mise à terre ; mais cependant, dans son entourage intime, il laissera percer son espérance. C'est ainsi que, pendant la route, causant avec le chevalier de La Fare, auquel il témoignait beaucoup de bonté, il lui demande comment il pense que finirait cette camps^ne. La Fare lui répond qu'il empêchera les ennemis de se répandre dans le plat pays; mais qu'ils pourront bien s'établir dans les grandes villes de la Haute-Alsace, tandis que l'armée de Turenne se séparera etie-même en ses quartiers, ce qui paraît être le vœu de la cour. Et Turenne de répondre ; « La cour est quelquefois contente lorsqu'elle ne doit pas

Têtre et ne Test pas quand elle le doit. Pour moi, je vais au mieux que j'imagine qu'on puisse faire et fiez-vous à moi, il ne faut pas qu'il y ait un homme de guerre en repos en France, tant qu'il y aura un Allemand en deçà du Rhin en Alsace (1). »

Le présent exposé du plan d'opération de Turenne nous a entraînés quelque peu au delà du moment où le maréchal a installé son armée derrière la Zorn en position d'attente. On va donc revenir en arrière pour reprendre la suite des opérations.

On se souvient qu'à la nouvelle de l'arrivée de renforts à l'armée de Turenne, les alliés se sont retirés dans le camp qu'ils avaient précédemment occupé entre Ensheim et Geispolsheim. Ils s'y fortifient.

Turenne, ayant peine à faire subsister sa cavalerie dans la Basse-Alsace, ruinée par le séjour antérieur des troupes^ a renvoyé l'arrière-ban de la noblesse à Gréqui qui va surveiller la direction de Trêves. Dans le même but, il maintient sur la Sarre le comte de Saulx et les renforts qu'il amène de Flandre; enfin, il étend ses cantonnements en profondeur et se retire derrière la Moder.

Il va porter son quartier général à Ingwiller, il tient Saverne par trois bataillons, Haguenau avec six; il fait raser le château de Hochfeld sur la Zorn, dont l'occupation par l'ennemi formerait obstacle à la communication entre Saverne et Haguenau. Le 20 novembre, laissant deux arrièregardes de cavalerie, de 300 chevaux chacune, à Dettwiller, sous Quinçon et à Brumath sous Lançon, il fait exécuter le mouvement de retraite à ses troupes. Le lendemain 21, elles étaient couvertes par la Moder dont les passages furent coupés jusqu'à Neubourg (deux lieues environ en amont de Haguenau). Les deux arrière-gardes échappèrent à l'ennemi et rejoignirent l'armée.

Entre la route de Saverne et celle d'Ingwiller s'en trouve une autre qui franchit la montagne ; elle est tenue par La

(1) La Fare, Mémoires et réflexions, p. 135.

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Petite Pierre. Ce poste appartenait alors à un prince de la maison palatine ; Turenne moyennant un subside, décida le prince à recevoir une garnison française.

Verdy du Vernois signale qu'à la date même à laquelle Turenne effectuait sa marche en arrière vers Ingwiller, TÉlecteur de Brandebourg projetait contre lui une surprise. Frédéric-Guillaume abandonna son projet à la nouvelle de la retraite du maréchal; peut-être aussi par crainte d'une trahison de Bournonville.

La retraite de Turenne eut pour conséquence, de persuader aux alliés qu'il allait prendre ses quartiers d'hiver et les détermina à s'y mettre eux-mêmes. C'est, en effet, à partir du 25 ncTvembre que les divers confédérés quittèrent le camp de Blœsheim pour se répandre, les uns, sur la rive droite du Rhin, les autres, en plus grand nombre, dans la Haute-Alsace : de Strasbourg à Belfort. Toute idée d'offensive était donc abandonnée par eux pour le reste de la campagne.

Tandis que ces événements s'accomplissaient en Alsace, quelques incidents vers la Sarre et la Moselle donnèrent un instant d'inquiétude à Turenne : d'une part, l'Électeur de Trêves lança le 21 mai un détachement de 400 hommes sur Bliescastel où nous avions une petite garnison de 50 hommes sous les ordres de La Haye. Celui-ci n'avait que deux jours de vivres; mais il fit manger ses mulets (1) et put ainsi résister assez longtemps pour donner au comte de Saulx la possibilité d'arriver sur la Sarre.

Cette menace de secours décida l'Électeur à lever le siège.

Plus au nord, les troupes impériales des Pays-Bas, jusquelà commandées par le comte de Souches, étaient maintenant aux ordres de Sporck. Elles s'emparèrent de Huy le 10 novembre et de Dinant le 21. Ce mouvement pouvait être le

(1) La Fare, qui faisait partie des corps du comte de Saulx, va même plus loin et assure que La Haye s'apprêtait « àmanger sa servante, morte par accident, que pour cet effet il avait mise dans un saloir ». lï dit aussi que La Haye, ruiné par ce siège et incapable de rétablir sa compagnie, fut inhumainement cassé par Louvois Tannée suivante.

prélude soit d'une offensive en France par la Meuse, soit du siège de Trêves, soit d'une marche vers le Palatinat.

Le corps d'observation de Créqui parait à la première de ces menaces; contre la seconde, on renforça la garnison de Trèv^ ; Turenne, par la position qu'il occupait, s'opposait à la troisième.

D'ailleurs Sporck revint à Huy après la prise de DLnant et tout danger disparut de ce côté.

On était arrivé à la fin de novembre, Turenne apprenait que les alliés se mettaient en quartier d'hiver; il jugea le moment favorable pour exécuter le projet qu'il avait conçu et dont ses lettres à Le Tellier ont fait connaître les grandes lignes. •

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