CHAPITRE XII
L'ARMÉE ALLIÉE DANS SES QUARTIERS D'HIVER (i)
Le camp de Blœsheim devenait intenable, on y souffrait du manque de subsistances, la maladie et la mésintelligence y régnaient; chacun désirait le quitter.
L'armée alliée ne semble y être retenue que par l'ascendant moral qu'exerce sur elle un adversaire dont les forces sont cependant inférieures aux siennes. Que celui-ci fasse un mouvement en arrière, elle se hâtera d'en faire autant et de céder à son désir de prendre du repos.
Turenne se retire de Dettwiller sur Ingwiller; on pourrait peut-être l'attaquer, mais on est tellement obsédé par l'idée d'entrer en quartier d'hiver, qu'on lui attribuera la même pensée. On interprétera dans ce sens tous les renseignements qui parviendront et, finalement, on se décidera à se répandre dans la Haute- Alsace, ainsi que sur la rive droite du Rhin pour hiverner commodément.
Les Lorrains, on s'en souvient, étaient partis depuis un mois, après leur succès de Bénaménil et la réoccupation de quelques villes des anciens États du duc, ils s'étaient étendus le long des Vosges, de Sainte-Marie-aux-Mines, au ballon d'Alsace.
Le 25 novembre, Bournonville et les Impériaux quittèrent le camp ; le 26, ce furent les Brandebourgeois ; le 27,
(1) Pour cette partie de l'étude de la campagne, de nombreux emprunts ont été faits à Touvrage de M. de Kortzfleisch.
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les troupes aux ordres du duc Guillaume de Celle les suivirent; les unes et les autres devaient cantonner en Alsace. Les troupes des cercles du Haut-Rhin, de Franconie et de rËlecteur palatin furent dirigées sur la rive droite du Rhin pour y former, aux ordres du margrave de Bade-Dourlach, un corps d'observation contre Philisbourg,
Le régiment impérial des cuirassiers Gondola fut également détaché sur la rive droite pour participer à Tinvestissement de Brisach; on verra plus loin le détail de cette opération.
La garde du pont de Strasbourg- Kehl fut confiée à quelques détachements des cercles haut-rhénans, souabes, franconiens et saxons.
Strasbourg, ville libre, ne reçut pas de garnisoQ, sa populace avait été gagnée aux alliés, mais Tévêque et son chapitre étaient pour nous. Quant au Conseil des XIII et à la bourgeoisie, il est difficile de déterminer leurs tendances. M. de Kortzfleisch les donne comme favorables aux alliés ; certaines délibérations du conseil, publiées par RochoU (1), permettraient d'en douter.
Le régiment impérial Knigge, de huit compagnies, et quelques dragons de Reifîenbourg occupèrent Dachstein. Ce détachement aurait réussi, le 9 décembre, à surprendre aux environs de Mutzig et à détruire entièrement un convoi du régiment français Pourville. M. de Kortzfleisch, qui donne ce renseignement, n'indique pas à quelle source il a été puisé. Il serait utile d'en vérifier l'authenticité ; on a, en effet, quelque peine à comprendre comment un régiment qui devait être alors en Lorraine, vers Domptail, pouvait avoir un convoi en Alsace, à près de 30 lieues en territoire occupé par l'ennemi.
Par contre, M. de Kortzfleisch remarque avec raison que Dachstein était le seul poste assurant la sécurité des cantonnements alliés vers le nord et que sa garnison était bien faible pour remplir cette mission. Elle eût été sans doute
{\)Der Feldzug des Grossen Kurfiirsten gegen Frankrçich, 1674-1675.
insuffisante pour empêcher Turenne de couper ses adversaires de leur communication avec Strasboui^ s'il avait dirigé son mouvement tournant vers le nord au lieu du sud.
Les Brunswick-Lunebourg tenaient la région nord de la plaine d'Alsace; ils s'étendaient d'Ernstein, sur TIU, au nord, jusqu'à une ligne allant de Balzenheim sur le Rhin, à Kaysersberg et au Bonhomme, au sud. Schelestadt était leur quartier général. M. do Kortzfleisch admire le soin avec lequel avaient été organisés les cantonnements; toute cette armée pouvait se concentrer en six heures.
Venaient ensuite les Brandebourgeois : du Bonhomme au col de Bussang, leur limite au sud atteignait presque Ensisheim. Colmar était la résidence du Grand Électeur où toute sa cour Tavait suivi. La population de cette ville avait reçu Louis XIV Tannée précédente et regrettait encore certaines mesures prises par lui, notamment la suppression de la milice bourgeoise. Le Grand Électeur s'empressa de rétablir celle-ci pour se ménager bon accueil. Il en éprouvait sans doute le besoin, car la charge du logement d'un grand quartier général était lourde aux gens de Colmar. M. Tschamber (p. 130) signale, d'après RochoU, les difficultés que la ville éprouvait à supporter la dépense résultant du séjour de la cour. Le conseil voulut recourir à l'Électeur et n'obtint de lui que de bonnes promesses.
Les corps brandebourgeois étaient généralement à l'étroit dans leurs quartiers; c'est ainsi que la vallée de la Fecht reçut quatre régiments et que Rouffach, sur la Lauch, dut subir les régiments Dohna et Goltz qui comptaient ensemble « 2.100- hommes, 300 femmes et à peu près autant d'enfants »; Sultzmatt, village de 80 feux, reçut un régiment entier. Il est permis de douter de la joie que les populations alsaciennes durent éprouver en recevant de tels garnisaires. Le Grand Électeur donna des ordres sévères pour assurer lé respect des propriétés, qui semble n'avoir pas toujours été observé. Le quartier-maître général von Berlepsch donna lieu sous ce rapport à des
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plaintes; M. de Kortzileisch affirme qu'elles n'étaient pas^ justifiées.
Les Brandebourgeois avaient pris de sérieuses mesures de sécurité; les corps établis dans les vallées de la Fecht et de la Tbùr couviraient les cantonnements du côté de l'ouest. L'occupation du Valtin, dans la baute vallée de la Meurthe» et l'organisation de la défense du col du Bonhomme complétaient ces mesures. Pour se garantir contre une incursion de la garnison française de Brisach, ils firent occuper le château de Horbourg appartenant au prince de Montbéliard.
Les Impériaux s'étendaient dans la Haute-Alsace, au sud des Brandebourgeois. Bien que logés dans un ancien pays d'Empire, le Sundgau, ils se trouvaient fort mal partagés. Trop de localités et de trop petites, pas de grande ville pour le quartier général. Ensisheim, où Bournonville avait dû s'installer, offrait peu de ressources. Sur la limite du territoire des Brandebourgeois, au nord d'Ensisheim, se produisaient des frictions pénibles entre corps voisins. Dans la répartition des quartiers, le Grand Électeur s'était taillé la part du lion, les autres pouvaient envier son sort.
Au milieu des quartiers impériaux, se trouvait la ville libre de Mulhouse qui ne pouvait être occupée. On en tirait des approvisionnements qu'on ne payait pas toujours lorsque, par exemple, on traquait le bétail du village d'IUzach, dépendant de Mulhouse. Huningue tomba au pouvoir des Impériaux le 13 décembre; la petite garnison française se rendit au général Dunevalt.
Au sud des Impériaux, se trouvaient les gens de Munster; c'est ainsi que la partie des quartiers d'hiver des alliés sur laquelle devait porter le premier effort de Turenne, se trouva occupée par le contingent le moins bon de toute l'armée.
Impériaux et Munsterois souffraient, paraît-il, de la pénurie des ressources de leur zone de cantonnement; ils auraient pu chercher à s'approvisionner dans le Brisgau,
sur la rive droite du Rhin. Malheureusement pour eux, nous tenions Brisach et le seul pont de cette région^, ils voulurent en construire un autre entre Naflibschein (R. G.) et Hartheim (R, D.), en amont de la place.
Les travaux étaient en cours d'exécution lorsque, le 30 décembre, parvint Tordre de replier le matériel en grande hâte.