CHAPITRE XIV
Turenne ayant occupé Remiremont le 13 décembre, son quartier général installé au Longuet, se préoccupa aussitôt de donner le change aux ennemis sur ses intentions. Il fallait, avant tout, écarter de leur esprit Tidée qu'il poursuivrait son mouvement vers Belfort.
Un premier moyen consistait à faire des démonstrations vers les passages des Vosges, au nord du col de Bussang;
On cite volontiers à ce propos une lettre que Turenne aurait adressée à Louvois, et dans laquelle il pose en principe que, dans les Vosges, on peut engager seulement de petites armées en raison des difficultés éprouvées en franchissant les cols. On n'a pu retrouver l'origine de ce document et il est permis, sans rien enlever à la gloire de Turenne, de le considérer comme apocryphe ; l'extrait qu'on en donne n'est, en effet, que l'énoncé d'un truisme.
Le comte de Bourlémont marcha sur Sainte-Marie-aux- Mines avec 350 fantassins et 50 maîtres; le chevalier de Boufïlers sur le col du Bonhomme; le chevalier d'Hocquincourt sur le col de Bussang. On ne trouve pas l'indication exacte de l'effectif des deux derniers détachements; Turenne, dans sa lettre à Louvois du 22 décembre (1), dit seulement que Boufflers avait les dragons. Bourlémont arrivant au col de Sainte-Marie, le 15, le trouva inoccupé; il se maintint dans ces parages et, sans doute, se garda mal, car il ne fut pas avisé de la formation d'un gros rassemblement dans
(1) Grimoard, t. II, p. 622.
son voisinage immédiat. Sainte-Marie-aux-Mines était tenu par un régiment à pied de Celle, 1.000 fantassins (Ende), et 300 dragons lorrains de Sillbach, que vint renforcer une troupe de chevau-légers lorrains de 1.200 cavaliers environ. M. de Kortzfleisch, qui donne ces chiffres, ajoute que, sur le terrain, se trouvaient trois régiments à pied de Lunebourg, un de Brunswick, le régiment de cavalerie Chauvet, le régiment de dragons de Celle, les chevau-légers et les dragons lorrains.
Au petit jour, le 17 décembre (1), les corps ennemis entouraient complètement le détachement Bourlémont qui combattit vaillamment durant deux heures et demie. Les pertes s'élevèrent à 80 hommes d'après la lettre de Turenne à Louvois (22 décembre), à 140 tués et 50 blessés, 5 officiers et 50 soldats prisonniers selon les témoignages allemands.
Ces chiffres disent assez haut Ténergie avec laquelle nos troupes se défendirent; un chef est toujours répi*éhensible de s'être laissé surprendre ; une troupe qui lutte contre un ennemi près de dix fois supérieur en nombre et qui succombe en laissant le quart ou la moitié de son effectif mort sur le champ de bataille, inscrit une page glorieuse dans ses annales.
Dans cette affaire. Boufilers et ses dragons eurent un rôle difficile à définir; ils se trouvaient à proximité immédiate du terrain de combat, Turenne dit à une demi-heure; M. de Kortzfleisch (2) précise : à 3 kilomètres, à Wissembach.
(1) Les dates du mouvement du détachement Bourlémont et de TafTaire du col du Bonhomme sont celles données dans Touvrage de M. de Kortzfleisch auquel on a emprunté également l'indication des corps alliés ayant pris part à TalTaire. La lettre de Turenne à Louvois du 22 décembre citée plus haut n'indique pas la date de la rencontre. Deschamps non plus. Un article de M. J. Bourgeois, paru dans la Reçue d* Alsace (nov.-déc. 1908), Le Val de Liepvre en ^674), fixe au 18 décembre et non au 17, le combat en question. Bourlémoat se serait établi sur le Haut-du-Faîte, hauteur dominant le col, sur l'emplacement qu'arait occupé précédemment un détachement de dragons lorrains dont la présence lui avait été signalée. L'auteur fixe à 1 .500 hommes l'effectif total des forces ennemies (dragons lorrains et infanterie de Lunebourg) qui vinrent assaillir Bourlémont. On voit que, selon M. de Kortzfleisch, cet effectif a été très supérieur.
(2) P. 77. M. Bourgeois {op. cit.) donne la même indication.
Ils n'intervinrent pas dans Taction et se bornèrent à aider è la retraite des débris du détachement Bourlémont.
Dans la lettre à Louvois précitée, Turenne approuve entièrement Bouifflers de ne s'être pas engagé; à deux reprises, il revient sur cette approbation; il n'est pas permis d'avoir sur la question une autre opinion que celle du maréchal, qui, seul, fut en mesure de juger la conduite de ses subordonnés. On ne peut se défendre toutefois d'un sentiment de regret à la pensée d'une interprétation aussi étroite des devoirs de la camaraderie de combat.
La présence, aux abords de Sainte-Marie-aux-Mines, du détachement Boufflers dirigé sur le Bonhomme est étrange. Pour l'expliquer, M. de Kortzfleisch, d'après une notice du Diarium Europœum, suppose une rencontre de ce détachement avec le régiment des gardes du corps brandebourgeois, à la suite de laquelle Boufflers se serait retiré en dehors de la ligne qui lui avait été assignée. L'hypothèse repose sur ce fait qu'un officier du régiment des gardes du corps ramenait à Colmar 14 prisonniers français le 15 décembre.
Le détachement Hocquincourt, repoussant de Bussang des dragons lorrains, s'avança sur Wesserling et Saint- Amarin; il se heurta à un régiment d'infanterie de Brandebourg; à la suite de cette rencontre, il se rejeta vers Massevaux* Sa présence en ce point produisit chez le margrave Hermann de Bade une vive émotion (1).
Le succès de ces démonstrations fut complet et Turenne parvint à donner le change à ses adversaires. L'Électeur, le voyant immobile à Remiremont, était disposé à conclure qu'il prenait enfin ses quartiers d'hiver dans la région.
A la suite du combat de Sainte-Marie-aux-Mines, dont l'importance fut exagérée en raison du grand nombre de nos tués et blessés, le bruit courut qu'un corps de 7,000 Français y avait pris part (2), le duc de Celle devint inquiet pour ses quartiers d'hiver. L'Électeur et Bournonville con-
(1 ) Kortzfleisch, p. 77, 78.
(2) Kortzfleisch, p. 78.
sidéraient l'affaire comme une fausse attaque, mas ne voyaient pas clair dans les intentions de leur adversaire. Le premier écrivait : « Comme Ton ne sait pas encore certainement quelle route M. de Turenne prendra, vu le nombre de ses troupes, il ne faut rien précipiter à mon advis pour la marche et ne quitter pas nos quartiers ni les affaiblir sans nécessité (1). »
Lorsqu'on étudie, ainsi que Ta fait M. de Kortzf leisch avec grand soin, le détail des mouvements ordonnés par les généraux alliés, on est pénétré de ce sentiment que ceux-ci ont été victimes de leur manque de clairvoyance et de leurs hésitations. Sentant le péril grandir autour d'eux, ils ont pris des mesures qui auraient pu produire un heureux effet si l'exécution en avait été poursuivie avec ténacité; mais la mollesse des uns, l'indécision des autres, les ont frappées de stérilité.
L'auteur allemand résume son impression dans ce jugement auquel on peut souscrire (2) : «Lorsque nous jetons un regard sur les alliés, nous voyons partout désunion, irrésolution et faiblesse. Il est impossible d'être surpris lorsque le succès va vers le général français qui connaît son but et le poursuit avec énergie. »
Ainsi, tout d'abord les alliés cherchent à gagner à leur cause le prince de Montbéliard ; à cet effet, ils s'approchent de lui. Turenne fait avancer la brigade Le Cateux, qui donne au prince l'appui matériel dont il avait besoin pour maintenir sa neutralité. Par surcroît, Le Cateux bat à Montreux-Vieux, le 8 décembre, un détachement de 200 Munsterois.
Les alliés, apprenant le mouvement sur Remiremont, poussent sur Belfort et Lure deux avant-gardes sous les ordres du margrave Hermann de Bade et du prince de Holstein.
Ces deux chefs n'arrivent pas à s'entendre; ils auraient
(1) KORTZFLEISCH, p. 73-74.
(2) KORTZFLEISCH, p. 87.
pu peut-être s'emparer de Belfort où nous n'avions qu'une faible garmson, ils laissèrent Turenne renforcer la place par la brigade Sourdis. Le margrave de Bade, on l'a vu, &'émut d'une manière exagérée en voyant déboucher sur Massevaux les dragons d'Hocquincourt. Le duc de Holstein, à son tour, lorsque ses détachement avancés furent en contact avec ceux de Sourdis, prit l'alarme et donna le signal d'une retraite rapide.
Bournonville avait vu juste en proposant de concentrer l'armée des alliés au débouché de la trouée de Belfort, aux environ^ d'Aspach, au sud de Cernay. Sa proposition ne fut pas agréée tout d'abord du Grand Électeur, moins encore du duc de Celle qui, depuis la tentative de Bourlémont sur Sainte-Marie, se croyait menacé de ce côté. On ajourna donc le rassemblement. Plus tard, l'Électeur revint sur son refus; mais entre temps, Bournonville hanté par l'idée de protéger le Brisgau s'était reporté plus à l'est, sur l'IU et ne pouvait plus arriver à temps pour s'unir aux autres (1).
En définitive, Turenne va trouver devant lui des adversaires dispersés, indécis sur le parti à prendre et qui seront pour lui une proie facile. Il a certainement pris toutes les mesures nécessaires pour jeter le trouble dans leurs esprits; mais il paraît bien qu'ils ont répondu à ses feintes au delà de ce qu'il pouvait espérer. Il marchera donc à la victoire d'un pas assuré.
Durant son séjour à Remiremont il a fait établir des boulangeries à Mirecourt, Neufchâteau et Épinal. Duras, gouverneur de la Bourgogne, et Beaulieu, intendant de la province, ont fait amener des vivres sur la route qu'il va suivre;
(1) Frédéric II, dans ses Mémoires pour l'histoire de la maison de Brandebpurg (p. 150), apprécie comme il suit la conduite du Grand Électeur et cellede Bournonville : « L'Électeur avait prévu ce qui devait arriver et il avait conseillé à Bournonville, à différentes reprises, de resserrer ses quartiers éparpillés. Bournonville était confiant, la retraite des Français l'endormait dans une sécurité dont on ne put pas le faire sortir; il ne voulut jamais consentir à rapprocher ses quartiers. »
Ce jugement ne paraît pas conforme à Texposé des faits emprunté à des auteurs allemands; le grand Frédéric ne pouvait être impartial dans cette affaire où son aïeul est intéressé.
DE R£MIREMO>T A ^ELFORT 135
il trouvera même à Montbéliard 16.000 rations de pain, réunies pour les alliés. Le mouvement de Tarmée française est préparé.
Le 14 décembre, déjà, Tavant-garde de Sourdis s'eàt mise en marche sur Belfort qu'elle atteint le 17.
Le 23, les colonnes principales vont s'ébranler à leur tour; ■à cette date, Turenne a reçu avis que le détachement commandé par le marquis de Renel, provenant de Tarmée de Créqui, a atteint Mirecourt; il lui envoie Tordre de poussei* sur Lure pour faire sa jonction avec le reste de Tarmée.
Celle-ci, dit M. de Kortzfleisch, marchait en trois colonnes, « selon la coutume du temps » ; rien ne contredit cette assertion, ni ne la confirme, car de même que pour la marche du nord au sud, le long des Vosges, on ne trouve dans l'ouvrage de Deschamps, et dans la correspondance du maréchal, que l'itinéraire suivi par ce dernier.
Le 23 décembre, il atteint Corravillers et Faucogney; le 24, il est à Melisey où il séjourne le 25 ; le 26, à Champagney et le 25 au Valdoye, au nord de Belfort.
On est tenté, à première vue, de trouver lente la marche de Turenne; ses gîtes successifs ne sont guère séparés que par quatre à cinq lieues; il perd un jour en route. Mais il ne faut pas oublier que les chemins sont mauvais, que si, à la vérité, la gelée dure a succédé à la neige, le sol est très glissant, qu'enfin Turenne attend le détachement Renel qui a sur lui deux marches de retard.
Aujourd'hui que les routes améliorées sont devenues très carrossables, on a pu se rendre compte, par expérience, qu'une brigade d'infanterie, suivie d'un train fort allégé, effectuant à la belle saison, en deux étapes, le parcours de Remiremont à Melisey, accomplit un effort très honorable. La lenteur apparente de la marche de Turenne s'explique donc très naturellement.
M. de Kortzfleisch émet l'avis qu'en choisissant son itinéraire au sud des montagnes, de préférence à la route directe de Remiremont à Belfort par le ballon d'Alsace, le maréchal a voulu donner le change à ses adversaires, en leur per-
suadant qu'il n'avait d'autre but que la protection de la Bourgogne.
C'est peut-être chercher bien loin une explication qu'on trouverait plus simplement, en considérant que sur le versant sud de la montagne les chemins devraient être moins encombrés de neige que dans la vallée de là Moselle et sur le Ballon. D'ailleurs, au moment où il se décidait à marcher droit à l'ennemi; Tnrenne ne devait plus, sans doute, espérei lui cacher son mouvement, comme il avait réussi à. le faire jusque-là.
Quoi qu'il en soit, à la fin du mois de décembre, Tarmée française est rassemblée aux environs de Belfort; elle a devant elle ses adversaires dispersés et indécis, elle va frapper au milieu d'eux et en une semaine achever leur déroute.