CHAPITRE XVI
TURCKHEIM
Le 30 décembre, la majeure partie des forces alliées était rassemblée autour de Sainte-Croix. Les troupes de Brunswick, conformément aux dispositions arrêtées en conseil le 28, avaient pris pour point de rendez-vous Colmar, où se trouvait également une partie de l'infanterie de Brandebourg. Le Grand Électeur, arrivant à Sainte-Croix, y reçut la nouvelle du combat de Mulhouse et fit décider la continuation du mouvement de retraite jusqu'à Colmar afin de concentrer toutes ses forces. Toutefois, ainsi qu'on Ta dit plus haut, il ordonna l'envoi d'un fort détachement (5.000 chevaux) vers Brisach, pour renforcer le corps du blocus de cette place et le protéger contre les entreprises de Turenne.
Ce dernier, après la victoire de Mulhouse, s'était retiré à Fontaine, pour y attendre son infanterie; le 1^' janvier, il fit partir ses dragons et la brigade Sourdis pour Ensisheim; le 2, il s'y porta de sa personne; le 3, enfin, il y appela son armée.
Napoléon, dans son examen des opérations, reproche vivem.ent à Turenne cette lenteur qui paraît, en effet, difficile à expliquer. Le mauvais état des chemins est un motif insuffisant pour justifier cet arrêt. Il semble que l'armée française, dont la supériorité morale était alors si grande et qui venait de battre son adversaire à Mulhouse, aurait pu se lancer plus vigoureusement à la poursuite de ce dernier. C'est ce que Napoléon n'eût pas manqué de faire et on sait avec quelle énergie il s'attachait aux débris de ses
ennemis vaincus, quels trophées il savait cueillir au milieu du désarroi où ceux-ci se débattaient, harcelés sans répit.
Turenne aurait-il obtenu le même succès en agissant ainsi? On peut le supposer, mais il sera permis de remarquer qu'à la date du 31 décembre, ses adversaires étaient encore indécis sur Tobjectif qu'il se proposait. Leur incertitude eut pour effet de les amener à s'affaiblir d'un gros détachement sur Brisach. Poursuivis avec énergie, ils n'auraient eu aucun doute sur les intentions de Turenne, ils auraient probablement rassemblé la totalité des forces dont ils disposaient. Leur supériorité numérique serait devenue un sérieux obstacle pour nous. Rien ne permet d'affirmer que telle a été la raison pour laquelle Turenne a marché lentement ; mais on doit reconnaître que cette lenteur lui a été plutôt favorable.
Le 3, à Ensisheim, Turenne apprit que le château de Rouffach était tenu par l'ennemi (400 dragons et 150 cavaliers de Brandebourg). Il se mit en marche le 4, vers ce point. En approchant du dernier ruisseau situé à deux portées de canon du château, on trouva quatre escadrons gardant le pont; le comte de Roye s'avança pour les charger, ils cédèrent et notre avant-garde gagna ainsi son objectif. Turenne fit halte pour attendre son artillerie, puis, laissant la brigade Lançon pour bloquer la garnison de Rouffach, il s'avança à une lieue plus loin, à Plaffenheim où l'armée entière bivouaqua dans la nuit du 4 au 5.
Pendant ce temps, les généraux alliés rassemblés à Colmar apprenaient la marche en avant de leur adversaire; ils tinrent conseil de nouveau le 2 janvier. Les avis furent très divergents : Bournonville et WertmuUer opinaient pour un mouvement vers Bâle et Huningue. Derfflinger voulait repasser le Rhin et attendre le printemps pour recommencer les opérations. Le diplomate espagnol proposait d'entrer en Lorraine pour prendre Turenne à revers. Le duc de Lorraine et le Grand Électeur furent d'avis de tenir le plus longtemps possible en Alsace. En fin de compte, on résolut d'attendre l'ennemi de pied ferme dans une position défensive.
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Celle-ci fut choisie entre Colmar et Turckheim, derrière
le Logelbach (alors appelé Muhlbach), petit bras de la Fecht
qui s'en sépare à Turckheim. On doit reconnaître que le choix
était heureux; le cours d'eau est un obstacle naturel; les
alliés en accrurent aisément la valeur en remuant un peu de
tetre en arrière de chaque point de passage. La ligne de dé^
fense ainsi formée a devant elle, un terrain dénudé bien
battu; aux deux extrémités, des localités entourées alors
d'une enceinte constituent de réels points d'appui. L'IU à
l'est, les derniers contreforts des Vosges dominant Turckheim
à l'ouest, empêchent que la position ne puisse être tournée.
Toutefois, le front total dépasse 6 kilomètres, c'était trop
pour les 30.000 à 33.000 défenseurs. Aussi ne s'étendit-on pas
jusqu'à Turckheim à l'extrême droite. On aurait dû au moins
mettre garnison dans la place, de manière à ne pas la laisser
exposée sans défense aux coups de l'ennemi. Un faehnrich et
30 hommes étaient insuffisants pour en assurer la garde; on
verra d'ailleurs qu^ils remplirent mal leur tâche (1).
L'aile droite, aux ordres de BournonvUle, comprenait les Impériaux, Brunswickois, Munsterois et Lorrains : elle s'arrêtait à un quart de lieue environ de Turckheim et s'étendait sur un peu plus d'une demi-lieue. L'aile gauche, commandée par le Grand Électeur, avait à peu près le même front et se refusait au nord, c'est-à-dire en arrière de Golmar. Cette dernière ville était défendue par trois bataillons avec vingt pièces de canon.
En avant du front, à gauche, un fort détachement de dix escadrons sous Gœrtzke, porté à une bonne lieue au moins, vers Eguisheim, devait éclairer l'Électeur sur le mouvement de son ennemi.
(1) Selon Deschamps (p. 163), Turckheim aurait été primitivement occupé par deux bataillons qu'on en aurait retirés, contrairement au désir du duc de Lorraine. Kortzfleisch (p. 115, note 4) rappelle que, d'après les sources brandebourgeoises, Boumon ville aurait eu, dans la place, trois régiments jusqu'a\i matin du 6 janvier. L'auteur allemand qui a fait de la bataille une étude minutieuse et remarquable de tous points, considère ce renseignement comme une légende. C'est lui qui donne le chiffre de 30 hommes reproduit ci-dessus. La Fare dit 300 dragons, mais on peut ici douter de l'exactitude de son information.
Bournonville avait négligé de prendre la même précaution devant la droite; il eût été mieux avisé en faisant tenir le village de Wintzenheim à une demi-lieue de sa ligne.
Telle est la position sur laquelle TÊlecteur est résolu à livrer bataille avec toutes les forces dont il dispose. Si elle offrait de sérieux avantages pour la défensive, elle ne se prêtait pas, en revanche, au mouvement en avant, en raison de l'obstacle qui s'étendait sur tout le front. Aussi, ne peut-on prendre au sérieux le projet qu'avaient formé certains généraux alliés d'enfermer Turenne dans la vallée de la Fecht, d'où il n'aurait pu sortir, puisque aucune route venant de l'autre côté des Vosges n'y aboutissait alors (1). Pour mener à bien pareille entreprise, ce n'est pas en arrière du cours d'eau qu'il eût fallu se placer, mais en avant de manière à passer aisément à l'offensive.
On remarquera enfin, si l'on tient pour exacte la répartition des troupes alliées indiquée par M. de Kortzfleisch, qu'il existait seulement des réserves partielles derrière chacun des contingents, mais point de réserve générale; c'était la tactique linéaire telle qu'on la comprenait alors. Le chef suprême ne pouvait intervenir efficacement dans la lutte, sur le point menacé, surtout à l'aile opposée à celle où il se trouvait lui-même. Les inconvénients de ce dispositif se firent sentir ainsi qu'on le verra plus loin.
Le 5 janvier au point du jour, Turenne mit son qtrmée en marche, au camp de Plafîenheim; elle formait deux colonnes (2), avec une avant-garde de 2.000 fantassins et 400 grenadiers se dirigeant vers Colmar.
(1) La route de la Schlucht, on s'en souvient, n'a été ouverte qu'au dixneuvième siècle.
(2) Deschamps et La Fare, qui l'un «t l'autre faisaient partie de l'armée de Turenne, donnent la même formation de marche en deux colonnes. On ne s'explique pas comment M. de Kortzfleisch et les auteurs qui s'en sont inspirés disent trois colonnes « selon l'habitude de l'époque », deux marchant en dehors des chemins comprenaient l'infanterie et la cavalerie; la troisième sur la route, formée de l'artillerie et des bagages. S'il en eût été ainsi, l'artillerie aurait pu arriver en même temps que l'infanterie; or, l'une des particularités de la bataille de Turckheim est que l'artillerie française n'a pu intervenir, par suite du retard de son arritée.
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A Eguisheim, on trouva les dix escadrons de Gœrtzke qui se retirèrent sans, combat et donnèrent l'alarme aux alliés, vers midi. L'avant-garde poursuivit sa route jusqu'à Wettolsheim qu'elle dépassa au nord, puis tourna vers l'ouest. La droite de l'armée, sous le commandement du comte de Lorges, se déploya au contraire dans la plaine entre Wintzenheim et une église entourée d'un cimetière, à 500 mètres environ au nord de Wettolsheim. Ainsi placé face à Colmar devant la position des ennemis, Lorges observera ceux-ci par sa cavalerie, les tiendra sous la menace du choc et n'aura pas à intervenir par le feu. L'aile gauche, sous les ordres directs de Turenne, va engager l'action et la mènera seule jusqu'au bout.
Turenne connaissait bien le terrain; il avait eu, trente ans auparavant, en 1644, son quartier général àTurckheim; de nombreuses occasions depuis lors s'étaient offertes à lui d'étudier la position, au cours de ses déplacements en Alsace. Il en savait le fort et le faible. Il se rendit compte que s'il pouvait s'emparer de la ville et s'adosser à la montagne, il aurait là un excellent point d'appui pour tourner la droite de l'ennemi. Il fut confirmé dans ses intentions lorsque les reconnaissances lui signalèrent que la ville était inoccupée.
La marche de son armée sur Turckheim a donné lieu à l'une des plus étonnantes légendes qui se puissent concevoir.
Turenne est dans la plaine de l'Ill, il marche vers une localité située sur l'un des affluents de ce cours d'eau, à gauche de la direction suivie primitivement par l'armée. Pour atteindre ce point, il y a un contrefort des Vosges à contourner, la vallée de l'affluent à traverser, au total une petite lieue à parcourir depuis le point où l'on a changé de direction. On est en plein hiver, la neige couvre certainement les hauteurs et y rend la circulation fort difficile, les journées sont courtes, il n'y a donc pas de temps à perdre. Il semble, a priori, impossible de mettre un instant en discussion si Turenne a marché par la plaine ou par la hauteur. Un doute venant à l'esprit, qu'on consulte ceux qui se
trouvaient là. Deschamps dit : « qu'on a serré le pied de la
montagne jusqu'à un village (c'est Wintzenheim) où il
fallut prendre encore plus à gauche pour entrer dans une ouverture de la montagne où est la petite ville de Turckheim (1) ». Il ajoute que cette marche est rendue difficile par la présence de vignes, haies et chemins creux.
La Fare signale les mêmes difficultés de parcours et explique que Turenne, au lieu de marcher droit à Colmar, « enfourne » son armée dans le vallon de Turckheim comme s'il eût voulu « grimper la montagne ». Et ce mouvement de flanc surprend tout le monde, on craint que l'ennemi ne vienne attaquer l'armée tandis qu'elle l'exécute. La Fare, à qui le maréchal accorde son franc-parler, gagne la tête de la colonne et fait part à son chef de l'inquiétude générale « et de voir que nous allons du nez dans cette montagne ». En bon français, cela signifie marcher vers la montagne et non point la franchir.
Malgré le bon sens et les témoignages des exécutants, la légende s'établit un jour que, pour mieux tromper son ennemi, Turenne a escaladé le Hohlandsberg qui domine la plaine de 450 mètres, pour redescendre ensuite sur Turckheim.
Sans doute la légende a dû naître sur place dans les esprits enclins au merveilleux que ne peuvent satisfaire les solutions simples. Beaurain, en tous cas, s'en est fait l'éditeur responsable en traçant ainsi sur son plan de bataille, l'itinéraire de Turenne, mais il s'est bien gardé, dans son texte, de mentionner ce détour singulier. On s'étonnera moins de cette divergence en se rappelant que dans l'ouvrage signé | Beaurain, les cartes seules constituent l'œuvre personnelle de ce dernier; le texte est d'un militaire : Grimoard, qui n'a pu accepter pareille invraisemblance.
Quoi qu'il en soit, la légende a duré plus d'un demi-siècle, acceptée sans difficulté par des auteurs tels que Peter et Gérard. Il a fallu plusieurs travaux dont le premier en date
^sm
de l'Armé^
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(1858) est dû à un sous-lieutenant français : Nieger, et le dernier, celui de M. de Kortzfleisch, pour remettre les choses au point (1).
Au cours de cette digression, on a signalé l'impression qu^a vait produite sur l'armée la décision de Turenne ; celui-ci mis au courant de l'inquiétude générale par La Fare lui répondit : « Effectivement vous n'avez pas tort; mais j'ai compris que l'armée des ennemis qui a le ruisseau de Turckheim devant elle et Golmar à sa gauche, où sont ses vivres et ses munitions ne se déposterait point d'un bon poste où elle est, pour tomber sur moi et ne passerait point le ruisseau; que d'ailleurs elle n'abandonnerait pas Golmar où sont ses magasins, de peur que je ne me jetasse de ce côtélà et ne m'en saisisse; que pourtant elle n'était pas assez grande pour tenir Turckheim autrement que par un détachement et qu'ainsi me saisissant de ce poste, comme je vais le faire tout à l'hein'e, je me donnerai un passage dans
(1) M. de Kortzfleisch émet l'avis que Terreur commise provient cTune fausse interprétation du récit de La Pare ; .il en fait remonter Torigine et les responsabilités à Beaurain. Celui-ci n'avait-il pas été tout simplement trompé par une tradition locale faisant passer Turenne sur le Hohiandsberg? On peut admettre qu'un topographe a accepté sans la vérifier une légende \o* cale et lui a donné corps, il n'y a pas de raison de lui attribuer sans preuve la paternité d'une erreur aussi manifeste.
L'inscription de Bussang prouve que dans la région vosgienne le souvenir de Turenne est devenu légendaire. A Remiremont, on fait voir, non loin du Parmont, un camp de Turenne purement fantaisiste.
L'origine de cette dernière erreur est aisée à découvrir; elle se trouve dans l'Histoire de Lorraine de Dom GALMEiet a été reproduite par d'autres historiens, notamment M. d'Haussonville {Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. H, p. 76). Turenne se rendant en 1638 auprès du duc de Weimar alors devant Brisach, serait passé par Êpinal oil La Jonchette qui commandait pour le roi de P'iance, l'aurait engagé à tenter d'enlever la bicoque de Remiremont. Celle-ci, vaillamment défendue par une petite garnison, aidée des bourgeois et même des dames chanoinesses de la ville, aurait obligé son agresseur à lever le siège après six jours d'infructueuse tentative.
On ne trouve aucune allusion à cette affaire dans la correspondance de Turenne publiée par Grimoard, ni dans les mémoires du maréchal qui commencent à l'année 1643, ni dans les histoires de Raguenet et de Ramsay. On fera observer que Turenne, qui a dirigé pour la première fois une guerre en 1644, n'avait pu, en 1638, acquérir de renommée, il n'y avait donc alors aucune raison pour qu'un commandant de troupes se départît en sa faveur des prérogatives du commandement et fît appel à l'expérience d'un jeune homme de vingt-sept ans qui n'avait pas eu encore l'occasion de se distinguer comme chef.
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leur flanc, qui les obligera à retourner leur armée et à me combattre dans un terrain égal aux uns et aux autres (1). »
En admettant, ce qui est vraisemblable, que La Fare ait arrangé et peut-être allongé le discours que lui tint Turenne, il est intéressant de connaître cette page de ses mémoires parce qu'elle donne toute la bataille de Turckheim, le plan du .maréchal et son exécution. C'est l'impression qu'elle a dû laisser dans l'esprit d'un officier qui a pris part à l'action après avoir reçu confidence des intentions de son général.
Turenne marche donc sur Turckheim par le chemin le plus court ; arrivé sur le Logelbach, il trouve un pont abandonné, il le franchit et pénètre dans la ville mal gardée par un trop faible détachement. Il s'établit à Turckheim, étend son front au nord et au sud dans des vignes. Il s'avance ainsi le long du ruisseau, La Fare assure qu'il y fit jeter un pont à une demi-lieue au-dessous de la ville, mais Deschamps n'en parle pas. Il atteignit certainement le moulin situé près du cimetière de Saint-Symphorien, sur la rive droite du ruisseau; ce cimetière devint une tête de pont de ce côté. A ce moment, selon Deschamps, Turenne avait environ douze bataillons au nord du ruisseau; Foucault, lieutenant général, prit la direction de la ligne de combat. Lés alliés dirigèrent sur ce point la majeure partie de leur aile droite ; ils réussirent à nous reprendre le moulin, Turenne fit avancer les bataillons de la Marine et d'Orléans qui reconquirent le terrain perdu. Leur situation devint cependant critique; ils étaient sous le feu du canon ennemi alors que le nôtre ne pouvait entrer en ligne en raison des difficultés de circulation que présente le terrrain au nord de Turckheim. Foucault fit descendre son infanterie jusque-là logée dans les vignes, et gênée par les échalas ou les grosses perches; il l'amena (2) « dans un pré qui formait comme une plage étroite le long du ruisseau qu'il'leur fit border. Ainsi l'avantage devint égal pour le terrain. »
(1)La Fare, Mém., p. 141.
(2) La Fare, p. 166.
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Il semble qu'à ce moment les Français^ bardant à la fois le'Logelbach et la Fecht. entouraient franchement Taile droite ennemie qui plia, Bournonville demanda du secours à l'Électeur, celui-ci donna ordre au duc de Celle dont les troupes étaient voisines des Impériaux d'appuyer ces derniers. Le duc se refusa à marcher.
De nouveaux renforts en infanterie nous arrivaient : les bataillons des gardes, les Anglais, Bandeville; aussi, malgré le feu violent des alliés, notre mouvement en avant se poursuivait-il. On atteignait les rangs des gens de Lunebourg qui se décidèrent alors à entrer en action. Les Brandebourgeois arrivaient à leur tour de l'aile gauche; la situation des alliés devenait meilleure. De notre côté, la cavalerie commençait à intervenir : Florensac, la brigade Colonel, le régiment Mestre-de-Camp ; toutes ces troupes bordaient le ruis* seau; mais toujours pas d'artillerie, tandis que celle des allies continuait à décimer nos rangs. Bref, notre offensive semblait arrêtée sans que cependant nous perdissions du terrain, lorsque la nuit vint mettre un terme à la bataille.
Le feu avait commencé vers trois heures après midi, il dura, dit-on, jusqu'à six heures sans produire alors grand effet, attendu qu'à cette époque de l'année la nuit tombe avant cinq heures. Le duc d'Aumale, dans son Histoire des princes de Condé, juge comme une grande habileté de la part de Turenne le fait d'avoir engagé l'action aussi tard, ce qui lui permit de la terminer sur un succès. Y eut-il vraiment pareil calcul de sa part? Nous étions partis de Pfaffenheim au petit jour, probablement entre six et sept heures, il y a trois bonnes lieues jusqu'à Turckheim ; les chemins étaient détestables, la marche a dû être très lente. Il faut ajouter, à la durée du parcours celle de l'écoulement des colonnes et du déploiement de l'aile droite entre Wintzehheim et Wittolsheim. D'après M. de Kortzfleisch, c'est à midi que l'armée de Turenne était rassemblée au nordest de Wittolsheim, il est probable que ce rassemblement ne devait comprendre que le corps de Lorges. On avait donc employé cinq à six heures pour franchir deux lieues et demie
et rassembler la moitié de l'armée. Il restait une lieue à faire au travers des vignes, des haies et des chemins creux pour aborder Turckheim, et se déployer le long du Logelbach. Il ne semble pas que, dans ces conditions, ce mouvement exigeât moins de trois heures et on se rend compte ainsi que, très vraisem blablement Theure de l'attaque ne pouvait être avancée de beaucoup. Turenne, ici, semble avoir été servi par les circonstances plutôt qu'il n'a préparé les événements. Un peu de bonheur à la guerre n'a jamais amoindri la réputation des plus habiles capitaines et le génie consiste parfois à jouer sur sa propre chance en doublant la mise lorsque la fortune paraît favorable.
Pendant la nuit du 5 au 6, Turenne maintint ses troupes dans la situation où elles étaient à la fin du combat (1); « il fit occuper une hauteur au-dessus de Turckheim, pour s'en servir si les ennemis demeuraient dans leurs postes ». Les pertes avaient été sérieuses chez nous : deux généraux, Foucault et Moussy, étaient tués avec 17 autres officiers et 300 hommes; 90 officiers et 450 hommes étaient blessés; elles paraissent avoir été supérieures à celles des alliés et le fait s'explique par l'absence de canon de notre côté. Deschamps dit que les pertes ennemies ne furent « pas beaucoup plus grandes que les nôtres ». M. de Kortzfleisch les évalue à 500 à 600; il ne compte là dedans que les tués et blessés, car, dès le lendemain, de nombreux prisonniers ennemis vinrent grossir cette liste.
On est surpris de lire dans l'ouvrage de cet auteur, que le combat de Turckheim laissait à chacun des partis l'impression d'être victorieux, parce que du côté des alliés on avait gardé sa position. Gomment concilier cette opinion avecle fait que dès « 7 heures on entendait du bruit dans le camp
des ennemis ils commencèrent à marcher vers les 8 ou
9 heures du soir, tout leur bagage étant parti plus tôt (2) ».
M. de Kortzfleisch émet aussi l'avis que, le 6 janvier au
(1) Dbschamps, p. 168.
(2) Relation du combat de Turckheim (Grimoard, t. II, p. 631).
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matin , l'offensive des alliés sur Wittolsheim ou Wintzenheim était encore possible. Les généraux alliés en jugèrent autremeptj car, craignant d'être coupés de leur communication avec Schelestadt par un mouvement de Turenne sur Guémar, ils ordonnaient la retraite vers le nord une heure après que les derniers coups de feu avaient été tirés. La décision tut prise le soir même, au cours d'un conseil tenu dans l'un des moulins duLogelbach, nonioindeColmar{l); Bournonville devait résister assez longtemps pour permettre de faire filer les bagages et convois en avant ; les Brandebourgeois avaient mission de faire l 'arrière-garde. A T"* 30, le Grand Électeur envoya les ordres aux commandants des divers contingents; les Impériaux et les troupes de Celle (1) n'attendirent pas le dernier moment pour se mettre en retraite. Aussi dès le milieu de la nuit, les Brandebourgeois durent abandonner Colmar et suivre le mouvement général en arrière.
L'epsemble de ces dispositions démontre, semble-t-il, d'une manière irréfutable, que les alliés se considéraient bien comme battus et que le combat de Turckheim est une belle victoire pour Turenne. L'histoire, d'ailleui'S, a coo firme ce jugement.