RETRAITE DES ENNEMIS
découvre ni dans la correspondance du maréchal, ni dans les écrits des contemporains, aucune justification de cette apparente inertie.
La citation suivante de Deschamps (1) indique même qu'elle répondait entièrement à ses intentions.
« Sur les 9 heures du matin (le 6), Montclar fut détaché avec les brigades d'Humières et de Lambert pour les suivre et les observer (les ennemis) ai^ec ordre de ne rien entreprendre, »
Jugeant les choses avec notre mentalité contemporaine, on ne peut comprendre que Turenne ait abandonné ainsi les fruits de sa victoire; comparant sa conduite à celle de Napoléon dans des circonstances analogues, on songe avec regret à tout ce qu'il aurait pu obtenir par une poursuite sans relâche. Mais il ne faut pas oublier que les guerres du dix-septième siècle n'ont pas le caractère de luttes sans merci de peuple contre peuple, que présentent celles de la Révolution et de l'Empire. Dans la coalition des alliés contre le roi de France, celui-ci comptait parmi ses adversaires des amis de la veille qu'on pouvait espérer ramener à soi; on se les serait aliénés à tout jamais, en les acculant aux dernières extrémités. Enfin dans la troupe, on rencontrait nombre de soldats de fortune qui- suivaient volontiers le sort du plus fort et « prenaient parti » chez le vainqueur, après être tombés entre ses mains. Fallait-il se montrer impitoyable envers eux et s'interdire à soi-même de leur ouvrir nos rangs ? On ne saurait affirmer que tels furent les motifs de la conduite de Turenne; mais il serait inexact de n'en pas tenir compte pour l'apprécier.
Les alliés se retirèrent jusqu'à Schelestadt le 6 et prirent là une nouvelle position assez analogue à celle qu'ils occupaient à Colmar. Leur droite s'appuyait à la ville et leur gauche à Châtenois, au pied des montagnes.
Toutefois, au lieu de s'établir derrière la Liepvrette, de manière à s'en couvrir, ils s'étaient mis en avant. Cette
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position ne s'expliquait que s'ils voulaient passer à l'offensive, ce qui était loin de leur pensée. Ils n'y restèrent en effet que pour donner à leurs bagages le temps de passer le pont de Strasbourg. Montclar, se conformant aux ordres de Turenne, s'arrêta vers Guémar, à deux lieues de la position ennemie, qu'il se borna à observer.
En arrière de là, le régiment de dragons brandebourgeois de Bornsdorff restait à Rouffach, menacé par la brigade Lançon. Turenne renforça celle-ci de quatre bàtaûlons appuyés de six pièces d'artillerie. La canonnade était à peine commencée, le 6, que Bornsdorff se résolut à capituler. 250 dragons et 40 cavaliers tombèrent entre nos mains, comme le régiment de Portia quelques jours auparavant.
Ainsi débarrassé de toute préoccupation en arrière de son front, Turenne poursuivit sa marche en avant ; le 9, il entra à Schelestadt; le 10, Montclar se porta à Châtenois; (( le 11 on eut nouvelle que l'armée des ennemis avait quitté Benfeld pour se mettre sous Strasbourg (1) ».
Turenne avait peut-être aussi une autre raison en ne poussant pas ses ennemis, c'était de ne point arriver sur Strasbourg trop brusquement, l'épée à la main, afin que la partie de la population hostile à la France n'en prît pas prétexte pour se livrer contre nous à des manifestations. Il voulait inspirer confiance aux magistrats de la cité ; aussi, dès qu'il arriva à Ensisheim il envoya, par Brisach et la rive droite du Rhin, une lettre au Conseil des XIII pour les assurer de son désir « d'entretenir la neutralité avec eux sans leur faire aucun tort ». Cette démarche eut un plein succès et le conseil dépêcha le secrétaire Knyster, qui vint, le 14 janvier, assurer Turenne de ses bonnes dispositions et l'informer que l'armée alliée avait repassé le Rhin.
Ainsi fut renoué avec la population de Strasbourg le pacte d'amitié un instant rompu sous la pression des
(1) Deschamps, p. 170.