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DOUANES

Les douanes ont une telle importance que nous leur consacrons un paragraphe spécial. Turgot les condamnait comme impôt d'abord, parce qu'elles étaient des taxes de consommation et, en second

lieu, comme droits protecteurs de la production nationale. Jamais, dans ses ouvrages ou ses lettres, il ne laisse passer une occasion de combattre le Colbertisme, néologisme dédaigneux par lequel les partisans de la liberté désignaient le système réglementaire du ministre de Louis XIV. Pour le mieux \aincre, il appela un auxiliaire d'Angleterre , Josias Tucker dont il traduisit les Questions sur le commerce {[) .

Nous ne reviendrons pas, à propos des douanes, sur la question des impôts indirects. Faisons remarquer seulement qu'en Angleterre les Customs-iax qui ont un caractère à peu près exclusivement fiscal, donnent plus qu'aucun autre impôt et que jamais on ne persuaderait à un Anglais que les cinq cents millions produits par la douane pourraient, sans inconvénients, être rejetés sur la Land-tax ou les assessed-lax.

Quant au caractère protecteur des droits, nous répéterons ici ce qui a été dit plus haut à propos du commerce des blés. La liberté commerciale est certainement l'idéal auquel il faut tendre, et la vérité est que les sacrifices demandés aux droits individuels doivent être aussi rares que possible. Le principe : laissez faire, laissez passer , n'est pas sérieusement contestable, quand on l'examine en thèse générale et uniquement au point de vue de la richesse et de l'économie politique; mais à côté de la richesse il

(1) Œuvres de Turgot, t. I, p. 322 et suiv.

y a d'aufres intérêts, et l'économie politique n'est pas la seule science qui ait à s'occuper de la valeur. Je suis profondément persuadé que dans la plupart des cas, une bonne administration et une bonne politique ne pourront que gagner à pratiquer le régime de la liberté commerciale. Mais je n'oserais pas pousser l'intrépidité systématique jusqu'à soutenir absolument que toujours l'inflexible application du principe sera le meilleur parti à suivre. En matière de gouvernement , il est imprudent de ne rien laisser aux circonstances. Qu'un économiste soutienne la vérité du principe, rien de mieux; mais un homme politique, pour si décidé qu'il soit à faire pratiquer une règle, quelles que soient les circonstances, connaîtrait snal les affaires de ce monde s'il s'interdisait d'avance tout tempérament, toute transaction. Quand on étudie une science, il faut se garder d'altérer les principes, et la meilleure méthode consiste à chercher la vérité absolue. i\Iais autre chose est agir sur des hommes et des peuples, autre chose est contempler des vérités absolues.

Deux écueils sont à éviter, en matière de pratique administrative et politique, l'empirisme aveugle qui agit au hasard comme si le monde se mouvait sans lois, et l'entêtement qui porte dans le maniement des affaires et des hommes les inflexibles habitudes de la spéculation. La vérité en cette matière

consiste à suivre les principes dans la pratique ordinaire, maisàsoutlVir (]uel(]ues exceptions sous l'empire de la nécessité. Nous avons déjà vu que telle était la pensée de Turgot; car s'il voulait que l'économiste fût ferme sur les principes, il recommandait les tempéraments à l'homme d'État.

Nous allons aborder une des branches de cette immense question des droits protecteurs, parce que Turgot en a traité spécialement dans une lettre à l'abbé Terray. Le contrôleur général avait demandé quelle était la situation des forges dans la généraHté de Limoges et d'Angoulème; le bruit s'étant répandu que ces renseignements devaient préparer une augmentation d'impôt et peut-être l'établissement d'un droit prohibitif sur les fers étrangers, l'intendant différa sa réponse; quand il l'envoya, il joignit à l'état détaillé des forges, une lettre où il discutait la question du hbre-commerce en principe d'abord et ensuite relativement à la question de l'importation du fer. Son argumentation est plus vive que d'ordinaire, et on sent, au ton emporté dont il s'exprime, l'humeur d'un homme convaincu dont l'opinion est sur le point de succomber. « Vous annoncez, disait-il, que vous avez reçu des différentes provinces des représentations mulliphées sur la faveur qu'obtiennent les fers étrangers, au, préjudice du commerce et de la fabrication des

fers nationaux ; je conçois en effet que les maîtres de forges, qui n'envisagent que leurs fers, imaginent qu'ils gagneraient davantage, s'ils avaient moins de concurrents. Il n'est point de marchand qui ne

voulût être seul vendeur de sa denrée Si on les

écoute, et on ne les a que trop écoutés, toutes les branches du commerce seront infectées de ce genre de monopole. Ces imbéciles ne voient pas que ce même monopole qu'ils exercent, non pas, comme ils le font accroire au gouvernement, contre les étrangers mais contre leurs concitoyens, consommateurs de la denrée, leur est rendu par ces mêmes concitoyens, vendeurs, à leur tour, de toutes les autres branches de commerce où les premiers deviennent à leur tour acheteurs » (1).

Abordant ensuite la question, au point de vue spécial des fers, il montrait que, indépendamment des raisons générales, il y en avait de particulières pour consacrer le libre commerce de cette marchandise. '(Mais quand tous ces principes ne seraient pas, ajoutait-il, comme j'en suis entièrement convaincu, démontrés avec évidence ; quand le système des prohibitions pourrait être admis dans quelque branche de commerce, j'ose dire que celui des fers devrait être excepté par une raison décisive et qui lui est particulière.

(1) Lettre à l'abbé Terray, du 24 décembre 1773 {Œuvres, t. I, p. 380).

«» Celte raison est que le fer n'est pas seulement une denrée de conson)mation utile aux différents usages de la vie; le fer qui s'emploie en meubles, en ornements, en armes, n'est pas la partie la plus considérable des fers qui se fabriquent et se vendent. Cest surtout comme instrument nécessaire à la pratique de tous les arts, sans exception, que ce métal est si précieux, si important dans le commerce: à ce titre, il est matière première de tous les arts, de toutes les manufactures, de l'agriculture même à laquelle il fournit la plus grande partie de ses instruments; à ce litre, quand même on adopterait l'idée de favoriser les manufactures par des prohibitions, le fer ne devrait jamais y être assujetti, puisque ces prohibitions, dans l'opinion même de leurs partisans, ne doivent tomber que sur les marchandises fabriquées pour la consommation, et non sur les marchandises qui sont des moyens de fabrication, telles que les matières premières et les instruments nécessaires pour fabriquer.»

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