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DE LA GRANDE ET DE LA PETITE CULTURE

On discute depuis longtemps la question de savoir ce qui est préférable de la grande ou de la petite propriété. On peut entendre encore des écrivains prophétisant les malheurs contenus dans le morcellement de la propriété'. C'est surtout le thème favori des chantres du moyen âge, et nous avons pu lire un ouvrage dans lequel MM. Monnier et Rubichon exaltent les

avantages de l'ancien régime et prouvent que par suite du morcellement, l'ouvrier mange moins de viande qu'avant 1789. Au point de vue rétrospectif, rien n'est plus faux que cette thèse, et de pareilles assertions ne peuvent être soutenues que par l'esprit de parti. S'il faut croire la Dîme royale de Vauban . la situation du paysan était déplorable, et ce n'est pas à cette source que MM. Monnier et Rubichon ont trouvé des documents établissant que la consommation par tête de la viande était plus considérable avant que depuis la révolution. Qu'était d'ailleurs au dix-huitième siècle, la science statistique et comment comparer les nombreux documents de la statistique moderne avec les inductions conjecturales qu'on est obligé de faire pour apprécier l'ancien ordre de choses? On peut discuter sur ' la valeur absolue de la grande et de la petite culture. Mais ce qui est à l'abri de toute contestation, c'est que, par rapport à l'ancien régime, le morcellement de la propriété a rendu les plus grands services. Entre les anciens domaines des seigneurs ou des couvents et les petites parcelles fécondées par l'intérêt privé, il n'y a vraiment aucune comparaison à établir. Chaque jour encore, on voit de grandes propriétés mal travaillées faute d'avances se diviser en mille morceaux ; deux ou trois ans après on ne pourrait pas avec un capital triple réunir en une

propriété toutes les fractions qui avaient été livrées à l'initiative individuelle. Ce que le morcellement fait encore sous nos yeux il l'a fait dans les années qui ont suivi la révoluliou pour les grands domaines qui gisaient abandonnés des maîtres; car, beaucoup de seigneurs et d'évé(iues vivaient à la cour, loin de leurs domaines confiés à des intendants dont le nom est demeuré, dans l'esprit public, synonyme d'administrateurs infidèles.

Ces adorateurs du passé nous prédisent le plus triste avenir ; à les entendre, le morcellement fera chaque jour des progrès, et nous arriverons à un moment où la terre sera tellement impalpable que la culture deviendra impossible et que la population mourra de faim sur cette poussière inféconde. Les faits ont jusqu'à présent démenti ces prédictions. Si la propriété se décompose par l'efTet des partages, elle se reconstitue par les mariages, les successions et les acquisitions. Dans les pays de commerce et d'industrie, les grands domaines se conservent parce que les commerçants enrichis consacrent des sommes considérables à', l'acquisition des propriétés qui passent, sans morcellement, de l'ancien maître au nouveau. Aussi ne peut-on pas constater un progrès sensible dans la division du sol (1), et les chiflres officiels

(1) On a constaté l'augmentation de 600,000 cotes dans l'espace de 14 ans. Mais ces 600,000 cotes ne représentent que

sont aussi rassurants que possible. Admettons qu'il en soit autrement. Nous pouvons être assurés que le jour où le morcellement sera nuisible, l'intérêt personnel saura y porter remède et que l'association volontaire reconstituera la grande exploitation.

Cette question n'est pas récente, et déjà au dix-huitjèrae siècle Arthur Young se plaignait de la division de la propriété dans notre pays. Turgot, pendant son séjour dans le Limousin, se prononça pour la ^ra«(/e contre la petite culture. Mais il donnait à ces désignations une signification particulière. La grande culture était pour lui synonyme de fermage, et la petite culture n'était autre chose que le métayage. Cette synonymie pouvait être exacte dans le Limousin ; mais elle est loin de la vérité absolue, et, à ne considérer que la manière dont les choses se passent ordinairement, on peut voir là une confusion. Si l'on doit entendre par grande culture celle qui s'étend sur environ quarante hectares (1), il est facile de démontrer que Turgot n'a pas, en cette matière, son exactitude ordinaire de langage. Il n'est pas rare, en effet, de trouver dans le midi des métairies de cinquante hectares, et dans la Flandre française on rencontre

300,000 propriétaires puisqu'on admet deux cotes par propriétaire. Cette augmentation s'explique par des circonstances exceptionnelles, notamment par la vente de biens domaniaux et communaux pendant cette période de 14 ans. (1) M. Passy.

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des fermes de quinze à vingt. En Angleterre, le pays du fermage par excellence, il y a beaucoup de fermes moyennes ou petites.

Turgot confondait donc deux questions distinctes : l'étendue de l'exploitation et le mode de culture. Cette observation faite, voyons de quelles raisons il s'armait contre le métayage, qui dans le Limousin coïncidait presque toujours avec la petite exploitation.

Après avoir exposé quelle est la situation de la Normandie, de la Picardie et de la Flandre, pays de fermage, il oppose, en ces termes, à leur prospérité, la misère des provinces cultivées par métayers : « Les pays de petite culture, c'est-à-dire au moins les quatre septièmes de l'étendue du royaume, sont ceux où il n'existe pas d'entrepreneurs de culture, où un propriétaire qui veut faire valoir sa terre ne trouve pour la cultiver que de malheureux paysans qui n'ont que leurs bras ; où il est obligé de faire toutes les avances de la culture, bestiaux, instruments, semences, d'avancer même à son métayer de quoi se nourrir jusqu'à la première récolte ; où, par conséquent, un propriétaire qui n'aurait pas d'autre bien que sa

terre serait obligé de la laisser en friche le

propriétaire est forcé de confier toutes ses avances à un homme qui peut être négligent ou fripon et qui n'a rien pour répondre.

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« Ce métayer, accoutumé à la vie la plus misérable et qui n'a ni Tespérancc, ni même le désir de se procurer un état meilleur, cultive mal. néglige d'employer les terres à des productions commercables et d'une grande valeur ; il s'occupe, par préférence, à faire venir celles dont la culture est moins pénible et qui lui procurent une nourriture plus abondante comme le sarrasin et surtout la chàlaigne, qui ne donne d'autre peine que de la ramasser. Il est même assez peu inquiet sur sa subsistance; il sait que si la récolte manque, son maître sera obligé de le nourrir pour ne pas voir abandonner son domaine (1). »

La vérité de ces observations est incontestable ; malbeureusement le colonage tient à des circonstances dont il est impossible d'éviter l'action. Pour que le fermage s'établisse dans un pays, il faut qu'il y ait des entrepreneurs pouvant disposer de capitaux suffisants, et il ne dépend de personne de créer celte condition là oïl elle n'existe pas naturellement. Mais, au point de vue de la répartition de l'impôt, cette distinction peut avoir de l'utilité, et Turgot n'enfaisait usage que pour éloigner des pays de petite culture, les aggravations de taille. C'est avec raison qu'il demandait au conseil d'État de ne pas faire peser sur le Limousin les augmentations, au prorata du princi-

(1) Avis sur V imposition des tailles pour l'année 1766. OKiivro!?, t. 1, p. 541.

pal ; car, la richesse était demeurée stationnaire clans les provinces de métayage, elle y avait même diminué, tandis qu'elle s'était accrue dans les autres. On voit par ce qui précède que Turgot, en traitant de la grande et de la petite culture, s'occupait moins de l'étendue des propriétés que du perfectionnement de la culture. Pour lui grande culture voulait dire culture avancée et perfectionnée, par opposition h petite culture, qui était la culture rudimentaire du colonage.

L'importance du point de savoir s'il est préférable qu'une ferme soit grande, moyenne ou petite est tout autre ; car, il dépend du fermier d'étendre ou de restreindre son exploitation, et comme les conditions de ces cultures peuvent être réalisées, à la volonté des parties, on voit tout de suite combien il est utile de déterminer quel est le meilleur parti à prendre.

Cette question, si elle est encore non résolue, a été posée, depuis longtemps, et elle était agitée du temps de Turgot. Le marquis de Mirabeau, dans Y Ami des hommes, s'éleva au dix-huitième siècle contre ces grands domaines « livrés à des fermiers passagers ou à des agents paresseux , chargés de contribuer au luxe de leurs maîtres plongés dans la présomptueuse ignorance des villes. » C'était à peu près à la même époque qu'Arthur Young déplorait la division de notre sol et proclamait la supériorité des grandes fermes

de son pays, sur les petites exploitations qu'il avait vues dans le nôtre.

La Révolution française donna raison à VAmi des hommes, pour des motifs plutôt politiques qu'économiques. Toutes les lois de cette époque, non-seulement les lois de finances, mais encore les lois civiles, furent inspirées par la pensée de morceler la terre ; les législateurs voulaient réaliser la liberté et Véga- Uté, par la propriété. Sans doute ils ne pensèrent pas un seul instant, même sous la Convention, à établir l'égalité chimérique des conditions, mais ils savaient que la propriété est un point d'appui pour la liberté et que la volonté humaine s'y réfugie comme dans une forteresse inexpugnable; ils savaient qu'en augmentant le nombre des propriétaires, ils multiplieraient celui des citoyens et préviendraient le retour de la vieille société féodale. Aux yeux des législateurs du 17 nivôse an II, la division de la propriété était le triomphe définitif de la révolution ; car du moment que la démocratie serait mêlée au sol, c'en était fait des privilèges et de l'oppression aristocratiques ; aussi ne craignirent-ils pas d'exagérer et ils aimèrent mieux assurer le succès du grand mouvement de 1789 que de reculer devant les inconvénients qu'on pouvait reprochera la loi. Abolition des substitutions, restriction de la quotité disponible, division en ligne collatérale, tout leur parut bon.

Napoléon ne revint pas sur le système de la révolution ; il fit disparaître les exagérations de la loi, permit les substitutions dans certains cas, étendit un peu plus le droit de disposer, supprima la fente en ligne collatérale et sur ce point, comme sur tant d'autres, fixa la révolution en la modérant. Quand il consacra, dans le Code civil, les principes de la révolution, il agit sciemment ; car une lettre adressée au roi de Naples portait ces mots remarquables: « Itlablissez le Code civil à Naples, tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années. » Le Code Napoléon était donc, aux yeux de celui qui lui avait donné son nom, une arme terrible contre l'aristocratie, propre à la détruire là où elle était puissante et à prévenir son retour dans les pays où elle était détruite.

Obéissant à des idées contraires, la Restauration tenta une impuissante réaction contre les principes de la révolution ; mais il faut que la loi de 1826 fût jugée bien inotîensive puisque la révolution de 1830 l'épargna. Il n'en reste plus vestige depuis la loi abolitive des substitutions, et le Code Napoléon est sans doute le régime définitif sous lequel la propriété doit se développer dans notre pays.

Mais le morcellement de 'la propriété n'a pas modifié les cultures, et le fermage qui existait dans le Nord avant la révolution y est encore en usage ; les

fermes n'y ont même pas une étendue moindre après soixante ans, ce qui prouve que la question de la grande ou de la petite propriété diiïère de la grande ou petite exploitation. Qui ne sait, d'un autre côté, que dans le midi de la France les plus vastes domaines sont quelquefois divisés par petites métairies et que le grand propriétaire ne diffère des autres que parce qu'il en possède un nombre supérieur? Il est d'ailleurs tellement vrai que l'égalité des partages a eu peu d'influence sur notre agriculture que précisément dans le Nord, pays d'égalité, où la quotité disponible est une faculté morte, la grande exploitation est très-usitée, tandis que la petite culture est le fait général dans les pays méridionaux, où l'usage a conservé du droit d'aînesse tout ce que la loi autorise.

Quant à la valeur relative des cultures grande, petite ou moyenne, M. Hipp. Passy a fait observer, avec raison, qu'il était impossible de faire une réponse absolue. Il y a une foule de circonstances dont il est nécessaire de tenir compte. En premier lieu, la nature des produits peut faire varier le mode d'exploitation. S'agit-il de productions qui veulent des soins minutieux et, par suite, une main-d'œuvre considérable, comme les fruits, les plantes maraîchères et les volailles? il est clair que la petite culture est non-seulement le meilleur mode, mais le seul

qui soil praticable. Si la grande exploitation est très-développée en Angleterre, cela s'explique par la nature des denrées que Ton y cultive; des céréales, des bœufs et des moutons, productions résistantes dont les premières sont abandonnées à elles-mêmes pendant la longue période qui sépare l'emblavure de la récolle, dont les autres n'exigent que des frais de garde peu onéreux. II est naturel que, dans de telles conditions, la grande culture soit préférable, parce que, les frais généraux une fois avancés, il est plus avantageux de les appliquer à une grande qu'à une petite étendue.

La nature du sol déterminant, en général, celle des produits, la culture ne sera pas la môme dans tes terres argileuses de la Beauce ou de Lauraguais que dans les terres sablonneuses. Les premières, naturellement destinées à la production des céréales, seront divisées par grandes fermes ; les secondes, ayant besoin, à chaque instant, de l'intervention humaine qui en corrige la légèreté par des additions de substances, prospéreront plus rapidement sous le régime de la petite culture.

Le marché qui sert de débouché exerce une influence analogue. C'est à cause du voisinage de Paris que les départements de la Seine et de Seine-et-Oiso sont morcelés en petits jardins. Que serait devenue la terre crayeuse sur laquelle Paris est bâti , sans

le débouché de la Halle et le prix élevé que les produits maraîchers y atteignent ? livrée par la grande exploitation à la production des céréales, elle n'aurait donné qu'un fermage bien cliélif et, en tout cas, bien inférieur au revenu qu'elle doit à l'influence du marché de la capitale.

M. H. Passy a eu donc raison de dire : « Sur les modes d'exploitation territoriale ont influé des occurrences diverses. — Élat des civilisations, condition des populations, distribution des richesses, systèmes de législation, nature des climats, qualité des terres, espèces des produits et des consommations ; toutes les causes de diversité ont opéré tantôt à la fois, tantôt successivement ou dans des mesures différentes, et il importe de constater comment se manifeste, se modifie et se combine leur influence respective (1). »

Que si on compare la force des exploitations grande, moyenne et petite, il ne paraît pas que la dernière ait le désavantage. Il y aurait sans doute inexactitude, à comparer ce que produit la petite culture de la basse Catalogne et du royaume de Valence, avec le fermage d'une égale contenance en Angleterre ; les climats de ces deux pays sont tellement différents que l'énorme écart qui sépare les chiffres pourrait s'exphquer par une autre cause

(1) Des systèmes de culture en France, 2*= édition, p. 20.

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que le mode de cuUure (1). Mais le nord de la France, la Belgique et l'Angleterre peuvent être comparés sans chances d'erreur bien sensibles; car le climat est le mèine à peu près, et s'il existe enlre les produits des ditrérences importantes, elles ne peuvent venir que de riiomme. Eh bien! il résulte de ce parallèle que le produit de l'hectare est de 83 fr. 80 dans la grande culture, de 81 fr. dans la moyenne et de 97 fr. 80 dans la petite. Cela s'explique rationnellement; si les grandes améliorations, l'emploi des machines, le drainage sont difficiles ou même impossibles, dans la petite culture,

(1) J'ai emprunté à l'excellent' travail de M. Hipp. Passy tous les développements qui précèdent et les chillVes qui vont suivre. Voici le tableau qu'il a donné à la production c(>mparée des divers pays :

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