‹ TurgotChapitre 3 sur 30 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

Nous connaissons la métaphysique de Turgot ; sa morale concorde pleinement avec son spiritualisme.

Quel est le mobile de nos actions? n'obéissonsnous qu'à l'attrait du plaisir et aux calculs de notre intérêt? nos actes n'ont-ils de mérite que d'après la satisfaction qu'ils procurent à notre égoïsme? Les spiritualistes ont toujours reconnu l'autorité d'une règle plus élevée : le devoir. Leurs adversaires ont élevé bien des objections contre cette morale, et nous ne ferons pas ici une réfutation qui se trouve partout. Quelques mots seulement sur une objection spécieuse qu'ils tirent du plaisir moral qui suit l'accomplissement du bien. Cette volupté, quelque noble qu'on la trouve, n'est après tout, disent-ils, qu'une manifestation de la sensibilité, et l'homme austère, fùt-il un stoïcien, n'est qu'un égoïste à sa manière. Qu'un homme préfère les jouissances morales aux plaisirs des sens, on ne peut voir en lui qu'une organisation plus délicate; son mérite n'est pas plus grand que s'il avait obéi à d'autres penchants, puisqu'il n'a fait que suivre son attrait.

Th. Jouffroy, clans son cours de Droit naturel. a victorieusement répondu à celte objection. De ce que le devoir rempli est accompagné d'un sentiment de plaisir, il ne faut pas conclure que le devoir se confond avec la satisfaction morale, pas plus que l'effet ne se confond avec la cause, parce qu'il existe entre ces deux éléments une liaison intime et un rapport de succession presque immédiate. Le devoir et le plaisir qu'il donne concourent au même but, parce que le Créateur a jugé bon d'aider notre volonté imparfaite par le secours de notre sensibilité, et juste de placer la récompense à côté du mérite; il savait qu'en formant une créature faible, il fallait prévenir ses défaillances, ef faire tendre au môme but toutes les forces de no'ir àme. Si le devoir n'était que le plaisir sous un autre nom, comment expliquerait-on le remords ? Vainement essayerait-on de l'assimiler au regret du plaisir perdu ! L'observation psychologique établira toujours une différence entre les tourments d'une conscience déchirée et la tranquillité de celui qui se reproche d'avoir renvoyé quelque occasion d'assouvir ses passions.

p Dans une lettre à Condorcet (jue nous avons déjà

/citée, Turgot a cnergiquement combattu la morale

Vie l'intérêt. « Si Helvétius, dit-il, parle de rinlcrèt

réfléchi, calculé, par lequel l'honune se préfère aux

autres, il est faux que les hommes même les plus

corrompus se conduisent toujours par ce principe.. - 11 est faux que les sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements, sur leurs actions, sur leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin d'effort pour \aincre leur sentiment, lorsqu'il est en opposition avecleur intérêt. La preuve en est qu'ils ont des remords. La preuve en est que cet intérêt qu'ils poursuivent aux dépens de l'honnêteté est souvent fondé sur un sentiment honnête en lui-même et seulement mal réglé. »

De ce principe il tirait plusieurs conséquences pratiques ; nous ne connaissons qu'un très-petit nombre de ces applications, mais en vertu de la connexité qui relie toutes les parties d'un système philosophique, nous pouvons juger comment il aurait répondu aux questions, s'il en avait embrassé l'ensemble dans un traité complet de morale. Il s'élève, dans sa lettre à Condorcet, contre l'opinion de ceux qui soutiennent avec Helvétius que la force et l'habileté sont la seule mesure des relations de peuple à peuple. « Dans cette fausse marche et ces faux prin- • cipes, disait-il, Helvétius établit qu'il n'y a pas lieu à la probité entre les nations, d'où il suivrait que le monde doit être éternellement un coupe-gorge ; en quoi il est bien d'accord avec les panégyristes de Colbert (l). »

1) Turgot considérait le Colberlismc ou SNstome prolectoiu\; comme le triomphe de la force sur la justice.

C'est surtout en matière de mariage, qu'il se dé- ^ clare l'ennemi de la morale de l'intérêt. Madame de Graffigny lui avait fourni Toccasion de dire son opinion en lui demandant son avis sur les Lettres péruviennes. C'était un roman dont l'auteur avait adopté la forme des Lettres persanes ; mais enire l'original et l'imitation, il n'y avait de commun que le litre. Le style bref, pétillant et rapide de Montesquieu ressemblait aussi peu à la phrase sentimentale et mélancolique de madame de Graffigny, que le scepticisme moqueur d'Usbeck était éloigné de la haine de Zilia et d'Aza contre la civilisation et de leur préférence pour la vie sauvage. Turgot s'éleva contre cette tendance qui commençait à se développer depuis que l'Académie de Dijon avait couronné le discours de J. J. Rousseau sur les Sciences et les arts (1).

a Que Zilia, dit-il, pèse les avantages réciproques du sauvage et de l'homme policé. Préférer les sauvages est une déclamation ridicule ; qu'elle la réfute, qu'elle montre que les vices que nous regardons comme amenés par la politesse sont l'apanage du cœur humain; que celui qui n'a point d'or est aussi avare que celui qui en a, parce que partout les hommes ont le goût de la propriété, le droit de la conserver, l'avidité qui porte à en accumuler les pro-

r (1) La lellre de Turgot à madame de GraHigny est de ITiJl. Le C discours de Hout;seau avait été couronné en ITjO.

duits. » Mais Turgot voulait aussi que Zilia montrât combien certaines institutions avaient fîiit oublier aux hommes les lois de la nature. De ce nombre était le mariage, union ineffable dont la cupidité humaine a fait un marché. « Zilia ne pourrait-elle pas se peindre à elle-même le bonheur dont elle jouirait avec Aza, et cela n'amènerait-il pas des réflexions sur le mariage ? — H y a longtemps que je pense que notre nation a besoin qu'on lui prêche le mariage et le bon mariage. Nous faisons les nôtres avec bassesse par des vues d'ambition et d'intérêt ; et comme par cette raison, il y en a beaucoup de malheureux, nous voyons s'établir, de jour en jour, une f;açon de penser bien funeste aux États, aux mœurs, à la durée des familles, au bonheur et aux vertus domestiques. » Et plus bas il ajoutait: « Je sais que les mariages d'inclination même ne réussissent pas toujours. Ainsi de ce que, en choisissant, on se trompe, on concUit qu'il ne faut pas choisir. La conséquence est plaisante (1) ! »

Dans la même lettre il a exposé ses idées sur l'éducation. Ne soyons pas surpris d'y retrouver le système que Rousseau a plus tard exposé, parce que l'auteur (V Emile n'a lui-même fait que développer les opinions de Locke. Turgot, admirateur du philosophe anglais, s'était approprié les pensées les plus importantes du

(1) Œuvres de Turgot, t. II, p. 7Sl> et suiv.

Traité de V éducation; mais il les exprima avec cette modération ferme qui est le propre de la force, tandis que J. J. Rousseau les rendit trop souvent avec remportement qui ressembleàla frénésie. Comparons les deux écrivains sur ([uelques points.

Turgot s'était borné à exprimer cette idée fort sensée que notre éducation était en proie à la pédanterie et constamment dirigée au rebours de la nature : « Voyez le rudiment, disait-il ; on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants une foule d'idées les plus abstraites. Eux que la nature entière appelle h elle par tous les objets, on les encbaine à une place, en les occupant de mots qui ne peuvent leur oifrir aucun sens puistjue le sens des mois ne peut se présenter qu'avec des idées (1). » Écoutons maintenant le langage violent de Rousseau : « Toute notre sagesse consiste eu préjugés servîtes: tous nos usîigcs ne sont qu'assujettissement, gêne et contrainte. L'homme civil naît, vit et meurt dans l'esclavage, on le coud au maillot ; à sa mort, on le cloue dans une bière; tant qu'il garde la figure humaine, il est enchahié par nos institutions. On dit que plusieurs sages-femmes prétendent, en pétrissant la tête des enfants nouveau-nés, leur donner une forme i>lus convenable; et on les souffre! Nos

(I) Ce passage ronronne ce que nous avons dit plus haut, sur l'origine du langage.

l'ART. I. DOCTRIN^ES PHIL&SOPilIQlJKS. 105

têtes seraient mal de la façon de l'auteur de notre être. Il nous les faut façonner au dehors par des sagesfemmes et au dedans par les philosophes. Les Caraïbes sont de moilié plus heureux que nous (1).» Turgot recommande de remplacer les préceptes abstraits par des exemples sensibles. Au lieu de dire aux enfants: Soyez vvrliicux, il veut qu'on leur fournisse l'occasion de se montrer tels. «Je ne suis pas, ajoute-t-il, de ceux qui veulent rejeter les idées abstraites et générales; elles sont nécessaires; mais je ne pense nullement (pi'elles soient à leur place dans notre manière d'enseigner ; je veux qu'elles viennent aux enfants commes elles sont venues aux hommes, par degrés et en s'élevant depuis les idées sensibles jusqu'à elles (2). » Comparez la fougue de Rousseau : « Maîtres, laissez vos simagrées, soyez vertueux et bons; que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos élèves, en attendant qu'ils puissent entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me hâter d'exiger du mien des actesde chirilé, j'aime mieux en faire en sa présence et lui ôter môme le moyen de m'imiter en cela; car, il importe qu'il ne s'accoutume pas à regarder les devoirs des hommes comme les devoirs d'enfant; que si, me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus et ({u'il soit temps de lui

(I) Emile, liv. I, p. 17 (édition GliarpiMilici). (•2) Lettre à madame de Graffigiiy.

répondre, je lui dirai: « ]\[on ami. c'est (|uc quand « les pauvres ont bien voulu qu'il y eût des riches, « les riches ont promis de nourrir tous ceux qui <( n'auraient de quoi vivre ni par leur bien ni par « leur travail (1). »

Dans le Mémoire sîir les mumcipaUiés, Turgot aborde la grande question de Y enseignement primaire, et quoiqu'il ne se prononce pas en termes formels pour le système de l'obhgalion, on peut conclure d'un passage rapporté plus bas que son opinion s'en rap{)rochait beaucoup.

C'est par un malentendu, à mon sens, qu'on a vu dans l'enseignement primaire obligatoire une intervention de l'État. S'il s'agissait de forcer, comme on Ta fait dans quelques pays, les pères de famille à conduire leurs enfants aux écoles publiques, il y aurait lieu en effet de crier à l'oppression et à la violation de la liberté de conscience. Mais tant d'intolérance n'est point nécessaire; toute la difficulté se réduit à sanctionner par une peine l'obligation naturelle qui incombe à tout père de faire élever son enfant. Dira-t-on que le père ne doit l'éducation que proportionnellement à son état de fortune, et que s'il a besoin du travail de son fils, il ne doit pas être forcé de sacrifier des ressources qui lui sont indispensa-

(I) Emile, liv. Il, p. 117 (('clilion CharpcntiLM'}.

bles. Au moins doit-il répondre à l'oifre que la société fait aux indigents d'élever gratuitement leurs enfants. Lorsque l'accomplissement d'un devoir naturel est à ce point facilité, l'inobservation ne peut être imputée qu'à une coupable négligence. Est-il d'ailleurs admissible que les parents soient punis, s'ils négligent ou maltraitent le corps de l'enfant et qu'ils puissent impunément le laisser vivre dans un abrutissement bestial, au lieu d'ouvrir cette intelligence d'où s'échapperont peut-être les plus riches facultés (i)?

Parmi les adversaires de l'enseignement obligatoire, il y a une catégorie qui se laisse guider par des considérations politiques. De ce nombre est M. Guizot qui vient, dans un passage de ses Mémoires, de la trancher par l'exemple de l'Angleterre et des États-Unis, c'est-cà-dire par l'expérience des pays libres. Je prie de remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'une question de liberté politique, mais d'une amé-

(1) Ou a tirél)eaucoup d'objections des cUtTicultés d'exécution. Mais ces arguments extrèinesqui consistent à exagérei- des inconvénients faciles à pallier, sinon à détruire, prouvent que les adversaires mettent beaucoup de mauvaise volonté dans la solution de la question. Si on n'admettait que les institutions dépourvues de tout inconvénient, il faudrait rester dans une complète inaction en toutes choses. La vérité est, quoiqu'on le dissimule, que les adversaires de l'instruction primaire obligatoire ne sont que de fort tièdes partisans de l'enseignement primaire, même volontau'e et libre.

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lioralioii dans l'état social, et cette observation enlève beaucoup cle sa valeur à l'argument de M. Guizot. Ce n'est ni l'esprit d'entreprise, ni l'initiative qui fait défaut en Angleterre, et cependant c'est dans ce pays que l'instruction primaire a fait le moins de progrès. Un semblable exemple est propre à faire comprendre s'il est vrai de dire avec quelques économistes que l'initiative individuelle est suffisante pour répandre Tinslruction primaire. Ah! je crains plulôt la cupide négligence du père que l'intervention oppressive de l'État.

Des adversaires moins éclairés que M. Gui/ot et surtout moins préoccupés de liberté politique, attaquent l'enseignement primaire obligatoire comme dangereux pour la paix publique, capable de développer le nombre des brouillons de village et de fournir au socialisme des chefs et des soldais. La dernière conséquence decetteobjeclion, c'est la suppression de l'instruction, à tous les degrés et par qui qu'elle soit donnée.

Rien n'est chimérique comme la peur ([u"on veut nous faire. Ce qui rend l'instruction primaire dangereuse, dans les campagnes, c'est qu'elle n'est pas assez générale et que l'ignorance de la masse la place sous la domination de quelques brouillons moins ignorants que la majorité. Il est facile d'égarer les hommes dépourvus d'instruction, et les savants de village n'ac-

qiiicrent d'influence que par la faiblesse des autres : Notre crédulité fait toute leur science.

Si tous étaient instruits, le bon sens individuel reprendrait son autorité, et les influences illégitimes s'évanouiraient devant l'égalité des lumières.

Quoique nous combattions en faveur de l'enseignement obligatoire, nous pensons que l'enseignement (jratuil\)Ouv tout le monde, pour les indigents comme pour les non-indigents, doit être sévèrement traité. Une pareille proposition prend sa source dans les théories générales de l'égalité absolue, et quand on ne veut pas admettre celles-ci, on doit combattre la gratuité. Il ne faut pas, dit-on, que l'enfant à l'école s'aperçoive de l'inégalité. Pourquoi donc ne la trouverait-il pas au début de la vie lorsqu'elle doit l'accompagner jusqu'à la mort?

Le passage où ïurgot aborde cette question se trouve dans le Mémoire sur les municipalités dont il a déjà été question. Quoique la rédaction en soit due à la plume facile de Dupont de Nemours, nous sentons sous la phrase du disciple la chaleur et la vigueur du maître : « Je crois. Sire, ne pouvoir rien vous proposer de plus avanlageu.v pour votre peuple, et de plus propre à maintenir la paix et le bon ordre, à donner de l'activité à tous les travaux utiles, à faire chérir votre autorité, et à vous attacher de plus en plus le

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cœur de vos sujets, que de leur faire donner à tous une instruction qui manifeste bien les obligations qu'ils ont à la société et à votre pouvoir qui les protège, les devoirs que ces obligations leur imposent, l'intérêt qu'ils ont à remplir leurs devoirs pour le bien public et pour le leur propre Si Votre Majesté agrée ce plan, je mettrai sous ses yeux les détails qui pourraient y être relatifs dans un mémoire spécial, mais j'ose lui répondre qu'en dix ans sa nation ne serait pas reconnaissable, et que par les lumières et par les bonnes mœurs, par le zèle éclairé pour votre service et pour celui de la patrie, elle serait infiniment au-dessus de tous les autres peuples qui existent et qui ont existé. Les enfants qui ont actuellement dix ans, se trouveront alors des hommes de vingt ans, préparés pour l'État, affectionnés à la patrie, soumis non par crainte, mais par raison, à l'autorité ; secourables envers leurs concitoyens, accoutumés à reconnaître et à respecter la justice, qui est le premier fondement des sociétés. »

Turgotque nousavonsvu se rapprochant de J.J.Fiousseau, en matière d'éducation, s'en écartait complètement sur les autres questions de morale sociale. Ce n'est pas dans un esprit aussi juste que serait née la célèbre hypothèse des « pauvres permcltant qnily eût des riches. »

Est-il possible de rien imaginer de plus inadmissi-

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ble que la permission niaisement accordée par les pauvres aux riches ? Si la richesse n'était pas fondée sur les lois sociales et sur le droit qui en découle, la permission n'aurait sans doute pas été donnée et, en tout cas, elle ne serait pas continuée. Turgot admettait, au contraire, que l'inégalité des conditions était une nécessité et que, sans elle, nous ne pourrions pas vivre dans cet état social qui profite aux moins favorisés. « L'inégalité, disait-il à madame Graffigny, n'est point un mal ; elle est un bonheur pour les hommes, un bienfait de celui qui a pesé avec autant de bonté que de sagesse tous les éléments qui entrent dans la composition du cœur humain. Où en serait la société, si la chose n'était pas ainsi et si chacun labourait son petit champ ? Il faudrait que lui-même aussi bâtit sa maison, fît ses habits. Chacun serait réduit à lui seul et aux seules productions du petit terrain qui l'environnerait. De quoi vivrait l'habitant des terres qui ne produisent point de blé? Qui est-ce qui transporterait les productions d'un pays à l'autre.

«.... La distribution des professions amène nécessairement l'inégalité des conditions. Sans elle, qui perfectionnera les arts utiles ? qui secourra les infirmes ? qui étendra les lumières de l'esprit ? qui pourra donner aux nations cette éducation tant particulière que générale qui forme les mœurs ? qui

(lonnera un frein à la férocité des uns et un appui à la faiblesse des autres? Liberté, je le dis en soupirant, les hommes ne sont peut-être pas dignes de toi! Égalité, ils te désireraient, mais ils ne peuvent l'atteindre. »

C'est sur la même base que ïurgol établissait le droit de propriété ; c'était d'après lui la même question. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir est, en effet, celui qui se lire de la nécessité sociale. Eh ! quoi, dira-t-on, la quéslioni de droit ne peut-elle donc pas se poser dans un état extrasocial, et si, dans un désert inhabité, un solitaire cultive une portion défriche, est-ce qu'il pourra, sans injustice, être dépouillé de la moitié par le premier survenant? L'absence d'un pouvoir social qui le protège entraînera-l-elle l'inexistence de son droit? depuis quand le droit éternel est-il subordonné à la loi positive? — Je réponds que, dans ces conditions, il n'y a vraiment pas de doute, parce que la terre n'est pas occupée, qu'à côté des champs cultivés, il y a de la friche pour ceux qui voudront travailler et que le partage avec le premier habitant serait une spoliation pure el simple. Il n'y a donc de difficulté que lorsque la population est pressée, que foutes les places sont prises et qu'il ne reste rien à ceux qui naissent dépouillés d'avance. La discussion sur le droit de propriété implique une société organisée ; mais il ne faut pas

PART. I. — UOCTRLNES PHILOSOPHIQUES. Î13

conclure de là que cette institution est de création humaine et qu'elle est entièrement à la disposition du législateur. Ce serait dire que la société n'est pas naturelle à l'homme et que la loi est assez puissante pour défaire ce qui en est la condition première. Or, quand on a démontré que sans l'appropriation individuelle, sans le stimulant de l'intérêt privé, toutes les forces sociales tomberaient dans un état de langueur déplorable, quand en un mol on a démontré la nécessité de la propriété, n'a-t-on pas donné la plus forte raison qui puisse être invoquée? Que sont, à côté de cette démonstration, les arguments inventés par les jurisconsultes, les philosophes et les économistes eux-mêmes , les plus vaillants et les plus intelligents défenseurs de !a propriété?

Quand on se borne avec les premiers à dire : Possideo quia possideo, on déserte la discussion pour affirmer sans preuve- La possession est un fait, une conséquence du droit; ce n'est pas le droit luimême. Ldi prescription ri est pas un fondement plus solide, quoiqu'on l'appelle la patronne du genre humain, par la raison décisive que cette institution n'est pas reconnue en morale et que toute conscience honnête la réprouve.

Quand les philosophes ont remplacé ces raisons de légistes par l'idée de justice due au travail, ils se

i 1 \ TURGOT.

sont rapprochés de la vérité sans l'atteindre complètement. La préparation que le travailleur donne à la terre, suppose en effet une appréhension préalable, c'est-à-dire un fait contre lequel s'élève toujours la question. « De quel droit avez-vous pris une part plus forte que celle du voisin? que parlez-vous de justice quand vous avez commencé par une usurpation? »

MM. Frédéric Bastiat et Carey ont employé un argument qui ne vaut pas mieux. A les entendre, la terre ne produit pas de rente par elle-même, et ce qu'elle donne ne représente pas l'intérêt des capitaux qui ont été dépensés pour la mettre en culture. Le sol avant le travail n'était donc qu'une chose simplement utile et dépourvue de valeur; ce qui lui communique ce dernier caractère, c'est l'homme tirant tout de son propre fonds. Serait-on bien venu à l'accuser de spoliation lorsqu'il crée une valeur qui n'existait pas avant lui (1)?

Je suis convaincu que ce raisonnement pèche par la base, parce que je crois à la théoiie de Ricardo telle que l'a modifiée M. John StuartMill, sur la rente de la terre; mais sans aborder ici l'examen d'une question qui reviendra plus tard, il sera aisé de prouver que la démonstration de Bastiat est la même que

{\) Harvioiiies économiques, par Fr. Bastiat, p. (iT.

PART. I. DOCTRINES PHlLOSOniIQUES. U5

celle des philosophes que nous venons de réfuter. Si Thomme crée une valeur, ce n'est qu'en appliquant son travail à une chose nlile; la terre n'est donc pas sans vertu propre, puisqu'elle est la matière première du travail qui, à son défaut, s'agiterait dans le vide. En d'autres termes, il a fallu commencer par l'appréhension d'une chose îilile pour arriver à créer la valeur: sans doute le marbre n'avait, avant l'action du sculpteur, aucun caractère artistique; mais s'il n'était pas la statue, il était la condition sine quâ non du chef-d'œuvre.

Locke raisonnait à peu près de la même manière que BastiatetCarey, mais il ajoutait à sa démonstration un détail qui en démontre toute l'inanité. « En s'appropriant, disait-il, une terre par son travail et par son adresse , on ne fait tort à personne, puisqiiil en reste toujours assez et d'aussi bonnes et même plus qu'il nen faut pour im homme qui ne se trouve pas pourvu. » Il comparait ensuite l'occupation de la terre à celle de l'eau et de l'air, après quoi il concluait ainsi : « Le cas est ici le même, et ce qui est vrai à l'égard de l'eau, l'est aussi à l'égard de la terre. » Or, le caractère illimité de l'eau et de l'air étant aussi évident que la quantité bornée de la terre, la propriété n'était plus protégée que par une cuirasse dont le champion semblait prendre soin de hùw. voirie défaut.

IIG TURGOT.

Tous ces arguments étant vulnérables, il faut les écarter comme compromettants pour la cause de la propriété et s'en tenir au seul argument qui puisse résister, celui que Turgot tirait des nécessités sociales et de notre nature.

Mais n'est-ce pas, dit-on, appuyer le droit sur l'imperfection humaine, et, puisque nous marchons au progrès, ne peut-on pas concevoir un état social meilleur où le travail sera un plaisir et le devoir un stimulant suffisant pour l'ouvrier? Ne se peut-il pas que le développement des machines, en restreignant tous les jours davantage la main-d'œuvre, nous conduise à un degré de perfectionnement où l'homme, n'ayant plus qu'à diriger les forces aveugles, trouvera une véritable satisfaction à les manier? — Si les ennemis de la propriété nous promettaient de suspendre leurs convoitises jusqu'au moment où ces espérances seront réalisées, nous pourrions tranquillement attendre l'exécuUon de leurs projets ; nos vœux mêmes les suivraient ; car il faudrait être bien ennemi du mieux pour craindre l'avénemcnt du bonheur parfait. Mais s'il est impossible d'enchaîner l'avenir ou de lui assigner des limites, nous pouvons par les faits connus prévoir la lenteur des transformations dont il s'agit. Les machines ont restreint la main-d'œuvre sans que jus- (ju'à présent le travail ait été rendu plus attrayant.

PART. 1, DOCTRINES PHILOSOPHIQUI

et ion peut même dire que c'est le con arrive. L'ouvrier est devenu un engreni machine à laquelle on l'altache, et sa journée se passe dans l'accomplissement monotone d'un acte uniforme.

Jusqu'à présent l'intérêt privé, non pas l'égoïsme avide et odieux, mais l'égoïsme légitime qui consiste dans le désir naturel d'agrandir sa position et d'élargir la splière du bien qu'on peut faire, a été le seul mobile assez puissant pour retenir l'homme au travail; il en sera longtemps de même, sinon toujours. Que l'on compare à ce vigoureux moteur les inventions des socialistes modernes et qu'on dise s'il n'y a pas lieu de crier : Risum tenecttis. Celui-ci propose de le remplacer par la crainte d'un poteau portant l'inscription : voleur, auquel on attachera le paresseux! souvenir ridicule du collège! Comment! cette qualification déshonorante qu'un juge inflige aujourd'hui, serait dans l'avenir appliqué comme un pensum d'écolier? le tribunal correctionnel et la garantie de la défense seraient remplacés par l'autocratie d'un contre-maître, imitation grotesque du maître d'études ?

Ceux-ci croient que \' amour et la fraternité peuvent remplacer l'intérêt privé. Je sais ce que peut l'amour limité à un petit nombre d'êtres chers ; mais qu'est-ce que l'amour de l'humanité, sinon une lu-

mière diffuse sans vivacité ou un ressort dépourÀ'u d'élasticité . (piaiid il n'est pas la sublime et rare vertu d'un saint?

Le seul côté vrai du socialisme (car l'erreur absolue est presque impossible), c'est que l'association des intérêts prendra un développement chaque jour plus étendu ; mais, entre la réunion volontaire d'intérêts inégaux concourant au même but et la disparition de ces mêmes intérêts dans l'égalité des conditions, il y a toute la distance qui sépare l'erreur de la vérité. Cette observation aété faite par plus d'un écrivain étranger à toutes ces sectes (1); il faut cependant rendre cette justice aux socialistes que nulle part la puissance de l'association et la ^rrandeur de son avenir n'ont été mises en lumière, aussi bien que dans leurs écrits. S'il s'étaient bornés à décrire le fait qui se passe sous nos yeux, ils auraient développé avec succès un aspect de la science sociale; leur erreur principale a consisté à vouloir imposer par la loi une transformation qui ne peut s'opérer que naturellement et à croire qu'on pouvait faire violence au mouvement normal des volontés et des intérêts.

Mais c'est trop longtemps s'éloigner de notre sujet; revenons-y en concluant avec Turgot que la question du droit de propriété ne peut être posée que

(I) MM. Dolangle et Troplong. clans les préfaces de leurs traités des Sociétés .

PART. I. DOCTRINES riIILOSOl'HlQUES. HO

dans une société organisée et que ce droit se justifie parce qu'il est non-seulement utile, mais nécessaire (1).

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