DEUXIEME PARTIE
Aussi loin que l'on remonte dans l'histoire, on retrouve l'action des lois économiques ; mais la science, en cette matière comme en toutes autres, n'est venue que longtemps après le développement spontané et, en quelque sorte, automatique des sociétés. Quoiqu'elle ait la richesse pour objet, quoiqu'elle touche aux intérêts matériels et, par conséquent, aux choses les plus propres à fixer l'attention de l'homme, l'économie politique est une science tout à fait moderne. N'est-il pas à remarquer que l'esprit humain, qui, d'après certains philosophes, serait l'esclave de la sensation et n'aurait rien dans l'intelligence qui ne lui vînt des sens, commence cependant par s'inquiéter des problèmes religieux et philosophiques ? Les sciences physiques et celles de la richesse viennent les dernières dans la suite des développements intellectuels. L'homme commence par le beau et le vrai et finit par le bien-être.
L'économie politique n'a pas de place dans les écrits des philosophes anciens ; car, les Economiques d'Aristote et de Xénophon n'ont que le nom de commun avec celte science. Des deux livres qui composent le traité d'Aristote, le premier est entièrement consacré à l'administration domestique et le second s'occupe des revenus de l'État. A la vérité, cette dernière partie se rattache à l'économie pohtique; mais Aristote s'est borné à rapporter les expédients financiers qui avaient été employés dans les républiques, sans établir les principes généraux qui dominent la matière. « Nous avons, dit-il, rassemblé les faits particuliers les plus remarquables qui ont servi à l'acquisition naturelle ou artificielle de la richesse. » Ce n'étaient que des matériaux et le Stagirite ne leur reconnaissait pas d'autre valeur. Il avouait modestement que les faits qu'il avait recueillis « pourraient venir à l'appui des questions générales, si quelqu'un voulait entreprendre de les traiter à fond (!)..» Nous pouvons conclure de cet aveu qu'alors même que l'ouvrage sur la richesse (2) nous serait parvenu, la science économique n'en serait pas moins une créafion moderne.
Cette science ne fut fondée qu'au dix-huitième
(1) Économiques d'Aristote, liv. II, chap. i.
(2) Diogène Lacrte met au nombre des œuvres d'Aristote un traité, Hsfl TTÀcÛTou, que nous n'avons pas.
siècle, et, à plusieurs reprises déjà, nous avons revendiqué cet honneur pour Quesnay, qui en posa les premiers principes, et pour Turgot, qui fit le premier traité. Le titre de Réflexions sw la formation et la distribution des richesses rappelle les divisions qui ont été adoptées depuis dans presque tous les ouvrages et la définition par laquelle il n'en est pas un qui ne commence : « L'économie politique est la science des lois suivant lesquelles la richesse se produit^ se distribue et se consomme : » c'est donc avec raison, sinon avec une grande délicatesse de goût, qu'Adam Smith a été nommé l'Améric Vespuce h nouvelle science.
Les doctrines exposées dans les Réflexiom trouvent
leur complément dans plusieurs articles détachés ;
mais avant d'aborder les détails, commençons par
donner une idée du bel ensemble de déductions dont
^'ouvrage principal se compose.
Turgot pose pour point de départ cette proposition que si le sol était également distribué entre les hommes et si chacun avait une parcelle produisant de quoi le nourrir, personne ne voudrait travailler pour autrui. L'individu isolé sur son coin de terre y végéterait occupé à disperser son activité en mille travaux divers pour satisfaire ses besoins multiples. L'inégalité tant combattue est précisément la source de tous les progrès sociaux ; car, c'est grâce
à elle que le travail et l'industrie se sont fornciés et développés ; le commerce est venu à la suite.
Rien n'est chimérique comme Tidée d"un partage égal des terres à Torigine. Les choses se sont, au contraire, passées inversement. Quand le sol était vacant, les possesseurs en ont occupé des quantités variables suivant leur caractère ou leur activité. Les uns, paresseux et insouciants, n'en ont pris qu'une petite quantité ; les autres, actifs et toujours inquiets sur l'avenir, ont étendu au loin leur occupation. Peu à peu, tout le sol, cultivable a été accaparé, et à la fin il n'y avait plus de place pour les nouveaux venus.
Le possesseur foncier, ne pouvant pas suffire à tous les travaux de l'exploitation, s'est adressé aux habitants non possesseurs; ceux-ci, obligés de chercher des moyens de subsistance ont fabriqué et fourni à l'agriculteur des instruments propres à ^ l'exploitation. Mais le travail personnel étant rude et fatigant, le possesseur s'est déchargé d'une partie de ce dur labeur sur des personnes employées à sa place et na gardé que la direction. Cette substitution a commencé par les grands domaines ; sur les petits, le travail personnel du propriétaire n'a jamais cessé complélemenl.
A l'aide de quelles combinaisons la culture est-elle passée du propriétaire à des mains étrangères ? Tur-
got en distingue cinq dont il expose la succession dans un ordre à la fois logique et chronologique.
Le propriétaire emploie d'abord les esclaves pris à la guerre ; en retour de la vie qui leur a été laissée, il exige d'eux des services gratuits. L'intérêt bien entendu leur assure la subsistance; car, le propriétaire qui ne les nourrirait pas rendrait tout travail nul et ferait une économie qui causerait la perte de son capital. Tant que la guerre sévit, la source de l'esclavage est abondante; et comme l'esclave est chose commune, le propriétaire n'est pas tenu à beaucoup de ménagements. Mais, peu à peu, les mœurs s'adoucissent, les guerres deviennent moins fréquentes, la principale source de l'esclavage tarit, et les esclaves devenant plus rares, le maître les traite avec plus d'égards. Le servage de la glèbe succède à l'esclavage, « la glèbe devient leur patrie; ils n'ont d'autre langue que celle de leurs maîtres; ils deviennent partie de la nation ; la familiarité s'établit et, à sa suite, la confiance et l'humanité de la part des maîtres. »
Quoique dans l'esclavage et le servage toutes les tâches matérielles soient accomplies par des bras servîtes, le maître n'est pas affranchi de tout soin, puisqu'il supporte toujours le fardeau de la surveillance. Pourquoi un possesseur puissant conserverait-il un pareil souci ? n'y aurait-il pas quelque moyen de l'en
délivrer ? Il suffira pour cela d'abandonner au serf ou à tout autre la libre possession de la terre moyennant une rente régulièrement payée au propriétaire. Celuici garde le domaine éminent et confère au possesseur le domaine utile ; la rente est le signe de la propriété éminente. Cette troisième période consiste dans la substitution des relations de vasselage au servage et à l'esclavage.
Les vassaux, ne payant qu'une rente assez faible relativement au revenu réel, ont, à leur tour, la pensée d'abandonner la culture à des mains tierces moyennant une redevance en fruits ou en argent. Entre ce qu'ils reçoivent du colon et ce qu'ils doivent euxmêmes payer au seigneur, il y a une différence et c'est avec cette différence qu'ils vivront sans travailler la terre. Dans les pays pauvres où l'argent est rare, la redevance du bailleur sera payable en nature et au moyen d'une part dans les fruits ; c'est le métayage ou colonage partiaire du centre et du midi. Au contraire, dans les contrées riches où l'argent circule avec abondance et rapidité, la redevance est payée en argent par des entrepreneurs de culture; c'est le fermage tel qu'il est pratiqué dans le nord et l'est de la France. Esclavage, servage, vasselage, colonat, fermage, voilà les cinq périodes par lesquelles passe successivement l'exploitation de la terre.
La terre et le travail ne pourraient rien produire
sans un troisième élément qu'on appelle le capital. Pour déchirer le sol et lui confier la semence, il faut au moins une charrue et il est difficile de se passer d'animaux qui la traînent. Or la charrue, pour si élémentaire qu'on la suppose, même quand on la réduit à la charrue de bois des Japonais, est un capital. Qu'est-ce que le capital? c'est une certaine quantité de produits accumulés par l'économie. Pour avoir une charrue, le propriétaire a sacrifié sans doute une certaine quantité de fruits qu'il a donnés en nature ou en argent à l'ouvrier dont l'industrie a façonné l'instrument. Comme le capital est un des éléments indispensables à la production, il y aune manière de vivre sans rien faire autre que la possession d'une terre, c'est d'accumuler des produits pour en faire des capitaux et d'en louer l'usage moyennant une rente ou intérêt.
En quoi peut consister un capital? est-ce seulement en numéraire ou bien peut-il se composer d'objets en nature? Sans aucun doute, et on peut dire même que les capitaux en numéraire tendent tous à l'acquisition d'instruments ou autres objets ; au lieu de prêter le moyen d'acquérir les instruments, le capitaliste pourrait les fournir directement. Qu'il fournisse les objets en nature ou du numéraire, il devrait être libre de stipuler la redevance qu'il lui plaira de demander ; car, en somme, étant propriétaire
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de SCS capitaux, le prêteur devrait être libre de mettre à leur aliénation telle condition qu'il voudra. La liberté du prêt à intérêt était pour Turgot la conséquence du droit de propriété.
Quelles sont les principales sortes d'emploi que reçoivent les capitaux? On peut les faire servir à l'acquisition d'une terre, à l'établissement d'une industrie ou à l'organisation d'un commerce. Industrie agricole, industrie manufacturière, industrie commerciale, tels sont les trois termes de l'activité humaine dans la splière des intérêts matériels. Pour chacune d'elles, on peut étudier avec des nuances d'application fort intéressantes les trois éléments de toute production, savoir : les agents naturels, le capital et le travail.
De ces trois industries, la première est la seule qui soit réellement productive, car, seule elle donne des produits matériels ; les autres rendent des services fort importants, mais, en somme, elles n'ajoutent pas un atome de substance aux matières alimentaires, et les industriels ou commerçants ne peuvent vivre qu'au moyen d'une part du revenu agricole. C'est en louant ses services au cultivateur qu'il obtient en rémunération ou une partie de fruits ou le moyen de se la procurer. — Les hommes pouvaient donc se diviser en deux classes : la classe stérile et la classe productive. Par stérile les physiocrates n'en-
tendaient pas inutile, et dans l'ouvrage même que nous analysons, nous trouvons une protestation contre cette interprétation.
L'industrie et le commerce sont rémunérés par l'agriculture, et on doit les considérer comme des dépenses à la charge du cultivateur. Cette observation conduit Turgot à tracer une autre division dans la population; il distingue entre h classe disponible et la classe stipendiée. Le propriétaire et le cultivateur qui vivent ou peuvent vivre sans travailler, retiennent ou livrent les produits qui sont disponibles, et c'est grâce à cette classe que les arts libéraux peuvent prospérer. Au contraire les commerçants et les industriels ne vivent que de salaire ou de profits ; ils constituent la classe stipendiée.
Chaque produit peut être comparé à tout autre produit, et cette comparaison conduira à déterminer quelle est la quantité de l'un qu'il faudrait sacrifier pour se procurer une certaine quantité de l'autre. On entend par valeur en échange d'une marchandise la quantité d'un autre produit qu'on peut se procurer en la donnant. Mais comment se faire une idée nette de la valeur d'un objet par rapport à une foule d'autres? Cette multiplicité de rapports serait inaccessible à l'intelligence la mieux douée. De là est venue la nécessité d'établir une commune mesure à laquelle toutes les autres pussent être immédia-
tement comparées. Comme il s'agissait d'apprécier le rapport entre deux valeurs, il était impossible de prendre le type autre part que parmi les valeurs. Mais toutes les valeurs n'étaient pas également propres à remplir ce but. Les qualités que la valeur métrique devait réunir sont faciles à déterminer à priori. De la solidité pour résister aux frottements quotidiens, une grande divisibilité afin de bien suivre toutes les quantités et fractions de valeurs sous peu de volume, afin de servir commodément aux transports, telles sont les qualités principales qu'on doit demander à une valeur servant de commune mesure; or, les métaux précieux sont les seuls qui remplissent ces conditions, et c'est pour cela qu'ils ont toujours été adoptés. La monnaie, c'est la valeur métrique, frappée à un coin officiel de manière à ce que l'esprit se représente facilement ce que vaut chaque pièce.
Jusqu'à la création de la monnaie, il n'y avait que des échanges de produits contre produits. Avec le numéraire naît la vente; ce qui la dislingue, c'est que l'une des parties donne du numéraire, au lieu de donner des marchandises, comme dans l'échange. — - La monnaie est soumise à la loi générale de l'offre et de la demande; plus il y en a et moins l'usage se loue cher; moins le tant de l'inlérèt est élevé et moins elle peut acheter de produits. Au contraire, dès que
la rareté se produit, l'intérêt s'élève et la puissance d'acquisition devient plus considérable.
En ce qui concenie le taux: de l'intérêt, Turgot fait remarquer qu'il ne dépend pas précisément de la quantité de numéraire qui se trouve dans le pays, mais de la quantité disponible qui s'offre aux emprunteurs. Que l'on suppose un pays où l'or abonde, mais où les habitudes de dissipation sont tellement répandues que chacun dépense beaucoup et demande à emprunter. Il y a dans ce cas peu d'argent disponible qui s'offreet, au contraire, beaucoup de personnes qui empruntent. Cette double cause produit naturellement l'augmentation du taux de Tintérêt. Au contraire, si on suppose une société rangée où chacun économise, l'argent disponible sera considérable tandis que la quantité demandée sera petite, le taux de l'intérêt baissera forcément ; on peut donc affirmer qu'un intérêt faible est l'indice d'une société économe et bien ordonnée, comme l'intérêt élevé est le signe d'une société ou dissipée ou agitée.
Les métaux précieux étaient, avant l'introduction du numéraire, dans une relation de valeur déterminée par l'offre et la demande. Quel a été l'effet sur celte valeur de la création de la monnaie? — Cette innovation a donné un emploi considérable aux métaux précieux; car, il a fallu en soumettre une quantité considérable au monnayage. Il en est
résulté que les métaux précieux ont été plus demandés, ce qui a dû naturellement en élever la valeur.
Telles sont, en substance, les doctrines que Turgot a exposées, dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses. On voit que toutes les notions fondamentales se trouvent dans ce mémoire vraiment classique. Après avoir exposé la doctrine générale, nous allons nous appesantir sur quelques points spéciaux qu'il a traités dans des mémoires séparés ou dans les préambules des édits préparés par lui, pendant qu'il était contrôleur général. Beaucoup, en effet, de ces mesures n'étaient pas seulement des actes; il les faisait précéder de considérants où la matière était pleinement et sincèrement exposée. C'étaient de véritables déclarations de principes.
Le point central vers lequel convergent toutes les doctrines économiques de Turgot, c'est le droit de propriété. Nous savons quel en était, d'après lui, le fondement philosophique. Nous allons voir quelle portée il lui donnait dans la solution de la question des mines et carrières.