‹ Turgot et ses doctrinesChapitre 29 sur 56 · PREMIÈRES MESURES - PLAN DE RÉFORMES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES MESURES - PLAN DE RÉFORMES

g I. — La noblesse. — La bourgeoisie. — Le peuple. — Lniiis XVL

— Marie-Antoinelle. — Le Roi se préoccupe du cboixd'iin ministre (les finances. — Impopularité de l'abbé Tcrray et du chancelier Maupeou. — Mémoire de l'abbé Terray. — Son renvoi est résolu.

— Il est remplacé far Turgot. — La nomination de Turgol esl accueillie avec joie. — Chansons contre Maupeou et l'abbé Terray.

— I.a « pouli' au pot » du « bon » Turgol. — Joie des habitants du Limousin. — Vive Turgot! ^ g II. — Turgot n'a aucune illusion sur la situation tiui lui est faite. — Accueil du Hoi. — Leilre de Turgot à Louis XVI. — Son programme. — Point de banqueroute; point d'augmentation d'impôts; point d'emprunts. — Nécessité absolue de l'éconbmie. — La bonté du Hoi. — Les « grâces ». — Le profit sur les impositions. — Il n'est point d'abus dont quelqu'un ne vive. — Hostilités violentes que doivent susciter les réformes de Turgot. — L'appui du Roi. = g III. — Situation financière laissée par l'abbé Terray. — Premières mesures de Turgot. — Réduction des dépenses. — Payement de dettes arriérées.

— Remboursement de 15 millions de la dette floltanle. — Epuration du personnel des finances. — Réception de Turgot à la Cour des comptes. — Discours de bienvenue du premier président, lie Nicolai. — Ce qu'on attend de lui. — Turgot assure la Oour des comptes des dispositions » économiques y> du Moi. — Son plan de réformes.

Lorsque Tui'got fut appelé au contrôle général des ta noblesse.

finances (1) la situation tlnancière et politique du pays était des plus p;raves. La noblesse de Cour qui avait largement profité dos abus et des désordres du précédent règne, enteiidnit vivre, comme par le passé, de pensions, de privilèges, d'exemption complète de tout impôt.

La boufgeosie. La bourgcoisie était tenue à l'écart; elle no jouissait d'aucun des droits et des avantages qu'auraient pu lui assurer « ses talents, sa richesse, son indus-

Le peuple. tric, sa capacité pratique des affaires (2) ». Quant au peuple, il était obéré, écrasé, ruiné. La noblesse ou le clergé possédaient les deux tiers des terres et n'acquittaient aucun impôt: le troisième tiers appartenait au peuple et c'était sur lui que retombait le poids de la taille : c'était lui qui payait, par toutes sortes de redevances, les dépenses du Roi et les jirodigalités des seigneurs.

Louis xvL « Après moi le déluge », avait dit le vieux roi

Louis XV et le peuple, qui savait tout ce qu'il avait souffert sous son règne, espérait en des joui's meilleurs lors de l'avènement de son successeur qu'on disait bon, simple, généreux, pieux et honnête. Louis XVI, malheureusement, était d'un caractère

(1) Le Conti'ûlfur général clail ror,ionnalcur en chef de lout ce qui concernait les finances. Il dislrilniail les fonds cl fixait leur destinalion. L'emploi fut créé sous le règne d'Henri II, en 155'i. L'édit de création est enregistré au mémorial de la Cliambre des comptes, fiilio 162, cote 2. Tout d'aiiord, le Contrôleur général était sous les ordres du surintcndunl des finances, pour l'ailministiation générale des affaires. En IGil, après la chute do Fouquet, le roi Louis XIV supprima la surintendance et enfitpasscr les fonctions au Contrôleur général.

(2) Lfi: finances sous louis A'VI, par le baron de Nervo, t. II, p. 75.

trop faible. 11 avait vingt ans à peine lorsqu'il monta sur le trùne. Il était resté ou quelque sorte étranger à la cour de Louis XV : il n'en connaissait pas les dé[iravations.I,Li,iiur;uit du mal que son prédécesseur avait fait, n'ayant on vue ([uo lo bien qu'il se proposait de réaliser, croyant volontiers les autres animés de l'amour du bien public, il allait se trouver aux prises avec les ardeurs d'une révolution qui fermentait dans tous les esprits et que son caractère, sou jugement incertain sur les hommes et les choses ne lui permettaient pas do prévenir, de dominer et de maîtriser.

La reine exerçait autour d'elle l'empire de ses Marie-Anioineue charmes, et sur Louis XVI, un pouvoir irrésistible. « Marie-Antoinette, la reine de la noblesse, le soutien des privilégiés, la déesse de la Cour, a fait à Louis XVI, })ar ses paroles, par ses démarches, par ses inconséquences, quelque innocentes qu'elles n'aient cessé d'être, plus de mal certainement que ne lui ont fait ses ennemis acharnés. Tel était le couple royal (1). »

Dès les premiers jours de son règne, Louis XVI Le roi avait compris que la situation du pays exigeait avant ^*d u"^ clmi"'"'

. , d'un ministre

tout 1 amélioration dos iinanccs et le relèvement du des finances, crédit. Il avait commencé i^ar aliandonner le droit de joyeux avènement qui s'élevait à la somme de •41 millions et par affranchir tous les serfs dépendant des terres appartenant à la couronne. Mais il

(1) l.fs finances sous Liinis XV[, par lu baron de Ncrvo, t. H, p. li.

18i I.E CONTRÔLE GÉNÉRAL

se préoccupait aussi du clioix d'un ministre des

finances : il connaissait toute rimpoiailarité du

impopuiariiè ministrc de Louis XV, l'abbé Tei'ray. Le pcu})le

de l'alibé Terray . . . , . * ,

et du chancelier s'ini]);itie'iitait dc iic 1 uis voir, daus CCS liantes fcinc-

Maupeou. ' ^

lions, les eliangcments qu'il espérait. Des cpigrammesct des pamplilets qui traduisaient le vœu général étaient partout répandus. Le renvoi du chancelier Maupcou et do l'abbé Terray était chaque jour énergiqucnicnt demandé.

Mémoire L'abbé Torrav c qui avait lionteusement siwlié la

(le l'aLbé Terray.

France, violé ies dépôts imblics, doublé la dette, partagé les débauches de son impudique maitrc, n'avait qu'à se retirer (1) ». 11 essaya, au contraire, de se maintenir au pouvoir et il osa présenter au Roi un mémoire, écrit de sa main, dans lequel il exi^osait ses vues sur les finances. 11 reconnaissait qu'il ne })0uvait rien augmenter en recettes et que, ]iour subvenir aux dépenses, il ne pouvait non i)lus rien retrancher sur la dette qu'il avait déjà r'éduite de 20 millions. 11 recommandait l'économie dans tous les services publics et donnait au Roi le conseil d'user de sévérité à l'égard des ordonnateurs des dépenses. « Un mot de vous, Sire, un signe de Votre Majesté, les fera agir avec l'attcntidu qu'ils doivent à un objet si im})ortant. Dans peu d'armées Votre Majesté itourra soulager ses peuples d'une partie des impositions qui les accablent. Cet ouvrage. Sire, était réservé à votre sensibilité. »

(1) Lr.1 /iiifiiicesxoii.i LniiiaWI, pnr le haron de Norvo, I. II, p. 72.

Louis XVI ne se méprit pas sur ces bons con- son renvoi esi

rtisolii .

seils. Décidé à renvoyer l'abbé Terray, il lui cher- n est remplacé

•^ ' . par Turgi.t.

chait un successeur. Il avait résolu aussi le renvoi du chancelier Maupeou. « Tout Paris, écrivait l'abbé Bandeau dans sa chronique secrète, attend une nouveauté pour le jour de la Saint-Louis, fête du roi. Le public s'est mis dans la tête que, pour lui payer son bouquet, le jeune Roi lui fera présent du Contrôleur général et du chancelier. »

Louis XVI, sur le conseil de Maupeou qui était encore chancelier (1), de Maurepas qui, consulté à son tour, donna également un avis favorable (^), de la Reine qui « écouta tout mais ne se permit aucune remarque (o) », silence qui équivalait à une approbation, car Turgot était pour elle « un inconnu et un indifférent (4) », Louis XVI, disons-nous, agréa le choix de l'ancien intendant de Limoges. Le même jour, il disgraciait le chancelier Maupeou et l'abbé Terray. M. de Miromesnil, premier président du Parlement de Normandie, fut nommé garde des sceaux. M. de Sartines remplaçait Turgot à la Marine et ce dernier passait au contrôle général. Presque en .même temps, comme le nouyeau Contrôleur général, en quittant la place de secrétaire d'État de la Marine semblait déroger, pour compenser cette inégalité, le Roi le nomma ministre d'État, ce qui lui permit de siéger au Conseil (5).

(1) Gcorgcl, Mémoires, l. I, p. 370 et 381.

(2) D'Allouville, Mémoires secrets, t. I, ji. 110.

(3) D'Arn. et Gcoff. , Marie-Antoinette, t. Il, p. 237.

(4) Fonoin, Essai sur Turgol, p. 49.

(5) Journal historique de Maupeou, t. VI, p. 152.

est accueillie avec joie.

La nomination Quaiid la nomination de Turiïot fut connue, une

de Tur£;ot . . '^

joie folle éclata dans Paris. C'était trop de satisfaction donnée à la fois. Le renvoi de Maupeou et de Terray, l'a.iTivée aux affaires d'un Iminnie ijui avait laissé des regrets universels dans son intendance, « où il était adoré (1) » comblaient tous les vœux. Il y eut des feux d'artitîce, des illuminations. Place Vendôme, devant l'hôtel de la chancellerie, le peuple Chanson conire « outragca l'effie'ie de M. de Maupeou ("2) ». 11

Je Maupeou o o i v /

fi labbé Terray. couTut daus Ics ruBS uue chausou « telle que la police en permet souvent pour amuser le peuple (3)» .

Sur la route de Chatou Le peuple s'achemine l'our voir la fichue mine Du chancelier Maupeou Sun la rou... sur la rou...

Sur la route de Chatou.

L'abbé Terray, reconnu par les paysans, faillit être jeté à l'eau au bac de Choisy. On le chansonna, comme M. de Maupeou et sur le même air :

Chacun le peu..., le pense L'abbé Terrai est en transe, L'abbé Teri'ai est aux abois, Chacun le peu..., le pense.

Il jie peut plus en France Piller comme autrefois.

Chacun le pen..., le pense.

L'abbé Terrai est eu transe.

(1) Corp. M.Hra, t. I, p. 07.

(2i Journal liixlorUiiic ûo M.-uipeou, t. \ 1, p. liil.

Ci) Ilnilnii, I. VI, p. 1f.7.

LE CO^'TRÔr,E GÉNÉUAL 187

La nouvelle dos niches faites à M. l'abbé Terray par les gens de son canton se confirma, lisons-nous encore dans leJour/uil quotiilicn du cliancclicr Maupcou. « 11 est constant qu'il a déguerpi et qu'il est à son al)b;iye près de Troyes (1). »

Mais, pour fêter le départ des deux ministres, et souhaiter la bienvenue au nouveau Contrôleur général, on tira des fusées, on fit des feux de joie, et des illuminations qui malheureusement causèrent des accidents. Le lieutenant do ])olice défendit de « tirer des fusées et d'en vendre ».

L'épigramme suivante courut aussitôt les rues :

Pour son unique f;iussclé Le Roi du chancelier vient de faire justice,

Mais la joie ayant li'op éclaté, Ce prince aime si forl l'austère vérité, Que même à nos plaisirs, il défend l'artifice.

Quant à Turgot, le peuple chantait ses louanges, i.a «pouie au

\m\. 11 du « bon »

non sans trouver le moyen de décocher encore Tuignt. quelque trait contre l'abbé Terray.

Gràoc au bon Roi qui règne en France,

Nous allons voir la poule au jiol !

Cette poule c'est la Finance

Que plumera le l)on Turgot.

Pour cuire cette chair maudite,

It faut la gi'ève pour marmite.

Et l'abbé Terray pour fagot (2).

(1) Journal historique de Maupeou, l. VI, p. 192.

(2) Pidansal de Mairobert, Chants et chansons populaires, t. H, p, U7.

Le quatrain suivant circulait aussi .

roulai, la poule au pot sera bicnlùt mise,

On doit (lu moins le présumer :

Car, depuis si longtemps qu'on nous l'avait promise,

• lu ii':i cesse de la plumer (I).

juie Dans le Limousin, la joie fut à son comble. Le

des liahilanls

du Limousiu. Mercure de France {^) raconte qu'à la nouvelle de la nomination de Turgot « les habitants ont fait éclater leur joie i)ar une fête |)ublique : les officiers municipaux précédés de la bourgeoisie en armes, avec ra|)parcil usité, ont fait tirer le 8 de ce mois (octobre) un feu d'artifice terminé par un soleil tournant, au

Vive Turgot ! milieu duquel on lisait : Vice Turgot On voyait

au centre de l'illumination, sur la principale porte d'entrée, les armes de Turgot, avec cette inscri[>tion : Restaura tari. »

Turbot n'a Et ccpeudaut jamais réformateur n'avait montré

aucune illusion ^ **

sur la siiuaii,.!! moius d'emiircsscment à rechercher et à accepter

qui lui esttaue. ^ ^

le pouvoir. Il ne se faisait aucune illusion sur les difficultés à vaincre, et sur les tourments qui l'attendaient.

Accueil du Koi. Louis XVI était à Compiègne lorsqu'il signa le renvoi do Mauiieou et de l'abbé Tcrray. Il fit ap- [)cler Turgot, et sou accueil produisit une vive émo-

(1) Jiiiiniiil- hisloriijiic ilo Mauiieou, p. 189. (3) Ocloljre 177i.

tion sur l'esprit et le cœur du uouveau Contrôleur général.

Turgot a mesuré l'étendue de la tàclio qu'il vient d'accepter : il a dû exposer à Louis XVI les réformes qu'il se propose d'effectuer, réclamer l'appui du jeune monarque dans l'accomplissement de ses desseins. Et c'est alors^ au sortir du cabinet du roi et tout rempli des promesses échangées, tout heureux de l'affabilité qu'il avait rencontrée, que Turgot crut devoir résumer cet entretien et en fixer le souvenir, dans une lettre au Roi. Cette lettre Lettre de Turbot

• 11 1 -1 1 '' Louis XIV.

mémorable contient 1 expose de ses idées sur le ministère des finances.

« Votre Majesté, dit-il, a bien voulu m'autoriser son programme. à remettre sous ses yeux l'engagement qu'elle a pris avec elle-même de me soutenir dans l'exécution des plans d'économie qui sont en tous temps et aujourd'hui plus que jamais d'une nécessité indispensable... Je me borne, en ce moment, à vous rappeler ces trois paroles :

« Point de banqueroute; Point de ban-

T» • . 1! 1 i- IV ». queroute; point

« Pomt d augmentation d impots ; d'augmentation

. ,, d'impôts;

« Point d emprunts. point

« Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen, c'est de réduire la dépense au-dessous de la recette et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, et de les employer au remboursement des dettes anciennes : sans cela le premier coup de canon forcerait l'État à la banqueroute. On demande sur quoi

d'emprunts.

190 LE CONTRÔLE GÉNÉHAL

retrancher? et cliaque ordonnateur dans sa partie soutiendra qut; presque toutes les dé[)eiise3 particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons, mais comme il n'y en a point .Nécessité iwur faire ce qui est impossible, il faut que toutes

absolue ^ • i i i i>-

de récoaumie. ccs raisous cèdeut à la nécessité absolue de 1 économie. »

Dans sa pers[)icacité, Turgot prévoit que le plus grand danger pour l'exécution do ce programme viendra du Roi et de sa bonté :

La bonté du Roi. " Il faut, Sire, vous armer- contre votre bonté de votre bonté même; considérer d'où vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans, et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois oblige de l'arracher par les exécutions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres poui' obtenir vos libéralités. »

Les «grâces.. J 1 coudanuiait aussi « les grâces » qui semblaient n'être d'aucune charge pour le Trésor parce qu'elles étaient imposées aux fermiers. Ces intérêts, ces parts ou « croupes, ces privilèges, disait-il, ces participations aux protits des traitants sont une source decorrui)ti(in pour la noblesse et de vexations pour le peuple, en d(.innant à tous les abus des proteci.e pront sur teurs puissants et cachés. Tout pi'ojit sur les impositions qui n'est pas absolument avccssaire pour Leur perception est une dette qui doit être consacrée au soulagement des contribuables et aux besoins de l'État. »

les impositions.

Plus loin, il met le Roi en garde « contre les n n-esi poim manœuvres et les cris des hommes de toute espèce (lontquei.iu-un

., , .nu vive.

intéressés à soutenu' les abus, car lù rien est point dont quelqu'un, ne vive ».

Il le su}ij)lic do maintenir toujours avec fermeté l'exécution des mesures qu'il aura reconnues justes et nécessaires « sans se laisser effrayer par des clameurs qu'il est impossible d'éviter en cette matière, quelque système qu'on suive, quelque conduite qu'on tienne ». Il prévoit que ses réformes Hosiimés

. ... il- VI violentes que

susciteront de violentes hostilités contre lui, « qu il doivent susciter

les réformes

sera craint, haï même de la plus grande partie de deiurgot. la Cour, de tout ce qui sollicite des grâces, qu'on lui imputera tous les refus, qu'on le peindra comme un homme dur parce qu'il aura représenté au Roi qu'il ne doit pas enrichir, même ceux qu'il aime, aux dépens du peuple, de ce peuple « si aisé à tromper » et dont, ajoute-t-il, j'encourrai la haine par les mesures que je prendrai pour Ip défendre contre la vexation. Je serai calomnié et peut-être avec assez de vraisemblance pour m'ôter la confiance de Votre Majesté. »

Paroles prophétiques qui ne furent malheureusement que trop vite justifiées !

Turgot cependant se mettait à l'œuvre avec confiance; il ne doutait pas de l'appui du Roi : peu lui importaient les attaques qu'il prévoyait. Le Roi ne i/appui du boi. lui avait-il pas promis de le soutenir toujours'? Et il disait en terminant sa lettre : « La bonté attendrissante avec laquelle Votre Majesté a daigné presser mes mains dans les siennes, comme pour accepter mon dévouement, ne s'effacera jamais de mon sou-

192 LE CONTHÔLE GÉNÉRAL

venir. Elle soutiendra mon courage; elle a pour jamais lié mon bonheur personnel avec les intérêts, la gloire et le bonheur do Votre Majesté, s

En même temps, dit Dupont de Nemours, il écrivait i'i un de ses amis intimes : « Il est bien encourageant, d'avoir à servir un Roi qui est véritablement honnête et voulant le bien. »

suuatioQ Turgot constata d'abord la situation laissée par

financière laissée

p^r son prédécesseur, 1 abbé Terray.

I abbe Terray. ^ *^

Au commencement du règne de Louis XV, l'intérêt de la dette était de 80 millions. Après Law, il avait été réduit à 37 millions. L'abbé Terray le laissait à 235 millions, avec une augmentation de 155 millions (1).

L'impôt était de 107 millions; l'abbé Terray le laissait à 377 millions : augmentation 210 millions.

Au commencement du règne, la dépense était de 221 millions ; l'abbé Terray le laissait à 399 millions: augmentation, 178 millions et déficit annuel 22 millions.

Lorsque Turgot prit le contrôle général, la situation était donc celle-ci : le Trésor était à découvert de 335 millions se décomposant ainsi qu'il suit :

235 millions de dette exigible ou flottante ;

22 millions de déficit sur le budget entre les recettes et les dépenses ordinaires ;

(I) Ifaron de Nurvo, lycn finances suks Louis .\ V, I. U, j). (i'J.

78 millions dus pour avances faites par les fermiers.

Dans sa lettre à Louis XVI, Targot disait qu'il était nécessaire de « i-éduirc la dépense au niveau de la recette et même au-dessous en économisant chaque année une vingtaine de millions pour rembourser la dette ». Or, en maintenant les impôts tels qu'ils étaient à la mort de Louis XV, et eu économisant annuellement ^20 millions, comme il le désirait, c'était donc, en tenant compte du déficit de !2i2 millions, une somme de 42 millions que Turgot devait chercher et trouver en les retranchant des dépenses.

11 commença par se faire remettre un état détaillé premities

■I j ■, • ' n ..T • • mesures

de la situation nnanciere. Les recettes étaient pri- de lurgot. mitivement fixées à 377,287,637 francs. Il réduisit tout d'abord ces chiffres de 7 millions, soit pour ne pas éprouver de mécomptes dans le résultat final de son budget, soit parce qu'il projetait de réduire certains des impôts qui figuraient sur cet état. La régie des hypothèques subissait une réduction de 2,473,302 francs. Dans cette régie se trouvaient compris les sous pour livre de la ferme' des octrois municipaux. Or, un mois après son entrée en fonctions, Turgot écrivait aux intendants, le 28 septembre 1774, pour appeler leur attention sur les abus de la perception de ces droits.

C'est également eu vue de leur réduction probable et prochaine, que, pour ne rien laisser au hasard et à l'imprévu, il i-éduisait immédiatement de son budget des l'ecettes 119,170 francs sur

les impositions de Paris; 3 millions, don gratuit du clergé, 1,500,000 francs sur les revenus casuels, etc. L'état des dépenses se chiffrait par 414,445,163 francs.

néduction Turgot réduisit d'un million la dépense de la

des dépenses. . . ., , • il i 1 n -il-

maison civile du roi. 11 rcti-anclia \) millions sur l'ordinaire des guerres et la maison militaire du roi; sur les divers services de l'artillerie,, du génie, des maréchaussées, des affaires étrangères, de la marine, des ponts et chaussées, il économise 'i millions. Sur les dépenses générales des finances qui comprenaient les gages des gens de justice, ceux du Conseil, des pensions, une quantité de menus frais, il opère une réduction de 16 millions.

Tous comptes faits, il avait par des réductions dans les évaluations de dépenses, par des diminutions dans les évaluations de recettes et par diverses économies opéré, sur les charges du pays une rédaction de plus de 3i millions.

r.iyoraont Eu même temps, il faisait payer immédiatement

de ,, . , ' . . -

dettes arriérées, dcux auiiécs d amcrc a tous ceux qui avaient des pensions de 400 livres et au-dessous, des départements de la guerre, de la marine et de la maison du roi. Louis XVI commença par donner l'exemple pour cette juste réparation. Il envoya^ sur la cas.sette du feu roi, dont il nvait trouvé le reste, une somme destinée à l>ayer, en 1775, une année d'arrérages de plus.

i;.-mhou,semnnt Oii a VU à qucI chlffrc éiiormc s'élevait la dette

de 15 tllilljons „ . . , , rrl • T

delà nottante exigil)le. I urgot consacra immédiatement

dette llottanlo. ^

'15 millions à son remboursement, pensant « qu'une forte dette exigible arriérée était un mal aussi fâcheux ([u'indécent dans tout corps politique, et nuisible surtout au crédit d'une grande monarchie (l) ».

Le personnel des finances fut l'objet d'un examen Kpùrati.m severe de la part tle 1 urgot. des iiMaaces.

Il éloigna un intendant du commerce, Brochet de Saint-Prest, dont les attributions comprenaient la généralité de Soissons, la Picardie et l'Artois, la Flandre, le Hainaut, la Champagne, les Trois- Évèchés, la Lorraine et l'Alsace, et contre lequel s'élevaient des plaintes continuelles. Il le remplaça par un de ses amis, M. d'Albert, qui était antérieurement pourvu de cette charge, et dont on l'avait renvoyé « parce ({u'il était honnête homme (^) ».

Il congédia également le premier commis des finances, Leclerc « dont le luxe insolent indignait le public ».

Il lui fit écrire une lettre sèche et sévère pour lui signifier sa volonté, et lui apprendre en même temps qu'il ne s'attendit pas à avoir de pension; qu'il était trop riche et l'État trop obéré. Il ôta au fils l'espèce d'adjonction qu'il avait à la place de son père, et le regarda comme trop imbu des mauvaises maximes do celui-ci pour le conserver. Un sieur Destouches, ci-devant secrétaire général des fermes, que ce Leclerc avait pris pour facto-

(1) Diiponl de Ncmoiiis, Mi'itioires, p. G. Philadelphie, 1782

(2) Baudcau, Chronique secrèU; p. iOi! el 'lOi.

196 LE COiNTUÔLE GÉNÉRAL

tum, pour confident de ses secrets et rédacteur de ses projets sinistres, ne tarda pas à partir (1).

Turgot renvoya de son administration ceux qui s'étaient le plus compromis dans la mauvaise gestion de son prédécesseur. Il frappa surtout les fonctionnaires les plus haut placés. Il renvoya deux intendants des finances sur six; deux intendants du commerce sur six; trois commis sur sept; il ne destitua aucun des intendants de province (2).

lioception Ccg prcuiiers travaux et ces premières réformes

de luri^ut a , A ^

dus'compies produisirent dans toutes les classes de la société une vive impression. Un usage traditionnel voulait que chaque Contrôleur général, à son entrée en fonctions, rendit visite à la Cour des comptes de Paris. Turgot ne manqua pas de se conformer à cette tradition.

Discours

do bien-venue

du premier

président

de Nicolai.

Le premier président de la Cour était alors M. de Nicolaï, magistrat des plus distingues, mais hostile aux idées de Turgot (3).

Il lit au Contrôleur généi-al l'accueil le plus empressé. Le discours de bienvenue qu'il lui adressa produisit une grande sensation, car on y trouvait fidèlement exprimés les sentiments de confiance et d'affection que Turgot inspirait à tous. Voici ce discours :

« Monsieur, votre répulalion et vos succès vous

(U Mrmiiiir nur Jcrniii, I. I, |i. L".)S, I77Ù.

(2) l'onciu, Ennai sur h- ministèrt: de, Turgot, p. 77.

(3) Lévis, Secr. et Port., p. 277. Lettre de Condoi'cet à Noltaire, 12 juiii.l77G.

précèdent dans le ministère. Une naissance distinguée ; la mémoire d'un père toujours cher à cette capitale qu'il a embellie par tant de monuments; des qualités personnelles et rares qu'on a vues se développer pour le bonheur d'inie LM-n.iido province; l'unanimité des regrets en vous perdant, étaient vos titres.

« La sagesse de notre auguste monarque en les consacrant par un choix aussi a|)plaudi, devient un nouveau témoignage de son amour pour son peuple.

« Balancer la dépense et la recette, annoncer des ce qu'on aiien,i vues, se servir de moyens faciles et simples dans toutes les opérations, n'avoir d'autre base que la bienfaisance, la justice et l'économie, voilà, Monsieur, ce que l'on espère de votre administration.

« Vous trouverez dans les magistrats de cette compagnie^ des lumières, du zèle et du désintéressement. Leurs fonctions les associaient à vos travaux. Toutes les fois qu'on a voulu les en dépouiller ou porter atteinte à leur juridiction, on n'a malheureusement fait éclore que des abus.

« Diminuer les impôts, respecter nos propriétés, maintenir inviolablement les engagements du prince avec ses sujets : telle est. Monsieur, la mesure des obligations que vous allez remplir.

« Telle est la dette sacrée du ministre des finances.

<s Votre génie fécond multiplie pour nous les ressources dans la proportion des besoins.

<x Quel puissant encouragement n'aurcz-vous pas, Monsieur! Notre reconnaissance vous attend. La gloire, seule récompense qui puisse Hatter un

198 LE CONTRÔLE GÉnÉrAL

ministre, vous appelle; et vous devenez aujourd'hui

comptable et garant de la félicité publique. »

TufRot assure A cos parolcs bienveillantes, Turbot réiuindit uav

la Cour 1 ) o 1 i

des compies ciuelques mots « eu assurant la Compagnie des

des dispositions 1 i 1 P

*™d"i"noT."^ dispositions économiques du roi, que Sa Majesté lui avait intimé les ordres les plus précis à cet égard (1) ».

Il avait, du reste, arrêté dans son esprit tout un plan de réformes économiques, financières et politiques :

Son plan Réforme des abus et économie sévère dans les

de reformes.

dépenses ;

* Le bien-être du plus grand nombre, jiar Tordre, le travail, la liberté ;

Liberté du commerce des grains; liberté du commerce des vins; abolition de la corvée dans toute la Finance ; liberté du travail par l'abolition des jurandes;

Réforme des impôts ;

Réforme du cadastre ;

Réorganisation des tribunaux; un seul code civii pour toute la France ;

Réorganisation politique par la création des administrations provinciales pour défendre les intérêts municipaux ;

Réorganisation religieuse^ en laissant l'autorité locale indépendante do l'autorité ecclésiastique;

Liberté de la pensée et des écrits; suppression des droits féodaux.

(1) Journtd liinloriquc du l'haiicclier MauiicoLi, 1. \'l, p. iLJG.

LE CONTliÙLE GÉMÉnAL 109

Telles étaient, dans leurs grandes lignes, les réformes que Turgot avait méditées. Il savait bien qu'il aurait de nombreuses résistances à vaincre, des préjugés à combattre et des coalitions à dissoudre. Il se dévoua cependant à la réalisation de ces projets avec un zèle ardent, avec l'activité et l'impatience d'un homme qui craint de ne pas durer et qui veut, du moins, l'aire le plus de bien possible. Mais eu voulant tout faire plier à la nécessité de ses réformes, en portant ses efforts sur tout et sur tous : nobles^ financiers, bourgeois, gens de loi, monopoleurs , Turgot allait soulever contre lui d'innombrables haines et nous allons bientôt le voir aux prises avec tous les intérêts, avec « tous les préjugés économiques des vieux âges qu'il voulait déraciner d'un seul coup (1) ».

(1) Blanqui, Economie {lolillyac, p. 01.

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