‹ Turgot et ses doctrinesChapitre 4 sur 56 · SES TRAVAUX DANS LENCYCLOPÉDIE SON ÉLOGE DE GOURNAY · texte numérisé non relu

SES TRAVAUX DANS LENCYCLOPÉDIE SON ÉLOGE DE GOURNAY

1". — Turgot magislrat. — Hostile aux sollicitations. — Sa juslice. — Indépendance de son caractère. — Les magistrats doivent rester étrangers à la politique. — Un rapport de Turgot. — Bien parlé, mais un peu long. — Être court et parler clair. — Turgot minutieux. — La lettre et l'esprit de la loi. ^ g II. — Travaux et études de Turgot. — Chimie ; histoire naturelle; géométrie; astronomie ; les langues étrangères. — Etudes philosopliiques et littéraires. — L'anatomie. — Turgot dans le monde. — M"" de Graffigny ; les Lettres péruviennes. — M"" Geoffrin. — Les amis de Turgot. — Turgot reste lui-mCme. = § III. — Traduction des Questions sur le commerce, de Josias Tucker. — Lettre sur la tolt!rance. — Aucune religioa n'a droit à être protégée par l'Etat. — La religion et l'État. — Le Conciliateur. — Pourquoi Turgot garda l'anonyme. — L'opinion de Turgot est-elle encore vraie? — Ses travaux dans ['Enci/clopédie. — Étijmoloyie. — Les sources des conjectures. — Utililé de l'étymologie. — Incertitudes et difficultés.

— Ce qu'on appelle des Falbalas. — Étymologies latines, grecques, hébraïques. — Le génie de la langue héljraïque. — Turgot a le don des langues. — S"s traductions. — Ses poésies. — Son opinion sur les traductions. = g IV. — Existence. — Qu'est-ce qu'exister?

— Existence de Dieu. = § V. — E,ipansil>ilité. — Lois et effets de l'expansibilité. — .\ppliealion des théories scientifiques do Turgot. — Lavoisier. — Foires et Marche's. — Les foires privilégiées. — Inutilité de nouvelles foires. — • Opinion de M. de Gournay. — Opinion de J.-B. Say. — Ce que pensent aujourd'hui les économistes. = § VI. — Fondations. — Inconvénients et dangers. — Le droit du Gouvernement et celui de l'Église. — Erreur de Turgot. — Ce que dira Mirabeau. — .\utres travaux pour V Encyclopédie.—Valeurs et monnaies. = l VII. — Le docteur Quesnay,

— « Laissez faire ; laissez passer. « — ^'oyages de Turgot avec M. de Gournay. — Mofi de Gourr.ay. — Cliagrin de Turgot. — Sa letlre à Marmontel. — Il écrit la biographie et l'éloge de Gournay. = g \"1I1. — La constitution républicaine et la réforme des abus. — Le système de M. de Gournay. — L'intérêt public et privé. — Liberté des échanges. — Les fripons et les dupes. — « Des bourrelets aux enfants. » — La liberté, la concurrence et les débouchés commerciaux. — L'argent à bon marclié. — Un homme à système. — Les connaissances économiques. — Tout homme qui pense a un système. — Opportunité des réformes. — Les vieux édifices. — Ne pas agir à l'aveugle. — Un programme de gouvernement. = g IX. — Trudaine et Turgot. — Voyage de Turgot.

— Ses observations géologiques. — Il désire rendre visite à Voltaire. — Turgot « aux Délices ». — L'amitié de Voltaire. — Turgot rentre à Paris. — Il est nommé intendant de Limoges.

Turgot magistrat.

Hostile aux sollicitatious.

Turgot sortait à l'âge de vingt-quatre ans de la Sorbonne plein « de connaissances profondes, formé par des études sérieuses, ayant même beaucoup de goût littéraire (1) », mais ayant tout à apprendre dans la société au milieu de laquelle il allait vivre. En entrant dans la magistrature, il devait apporter le zèle et l'activité qu'il avait déployés dans l'étude, voulant surtout rechercher la vérité et s'imposant la loi de ne s'en rapporter qu'à lui-même pour étudier les pièces servant aux procédures. Les sollicitations n'avaient sur lui aucune influence : celles qui étaient étrangères à l'instruction du procès lui paraissaient annoncer peu de confiance dans rinlcgrité du magistrat et retarder l'expédition prompte des affaires.

(1; Dupont do Nemours, Œuvres de Tuniot, p. 31.

On cite de lui, dans ses fonctions de maître des sa justice, requêtes, deux traits qui dépeignent l'homme. Il avait été chargé d'une affaire grave dans laquelle un employé aux fermes était jjoursuivi. Persuadé que cet liomme était coupable, et obligé de sévir avec rigueur, il remettait de jour en jour l'examen définitif de cette affaire qui lui était fort pénible. Après de longs délais, toutes les pièces du dossier lui passèrent sous les yeux, et il y trouva la preuve de l'innocence complète de l'accusé. Il se crut dès lors obligé de réparer le tort que tant de retards lui avaient causés. Il apprit quels étaient les appointements dont ce malheureux avait été privé pendant l'instruction de son procès : il voulut les lui remettre, l'obligeant à les accepter, non comme un acte de générosité, mais bien de justice.

Vers la même époque, la compagnie dont Turgot imiépendance de faisait partie eut à subir un de ces exils alors si fréquents. Elle avait refusé de siéger et les magistrats avaient quitté leurs fonctions à la suite de querelles et d'animosités qui s'étaient élevées entre elle et l'archevêque de Paris au sujet de billets de confession que les ecclésiastiques molinistes refusaient aux dévots jansénistes et que les juges leur faisaient donner en vertu d'arrêts impératifs. On forma une chambre royale pour rendre la justice en l'absence des magistrats.

Turgot prit le parti de la cour et siégea dans la nouvelle chambre. Il savait qu'il bravait l'impopularité qui s'attachait aux nouveaux magistrats et qu'il se créait de profondes inimitiés parmi ceux qui

avaient cru devoir résister à l'État et se voyaient brusquement remplacés. Ce n'était pas l'ambition, encore moins le désir de plaire au parti dominant, qui dictaient sa conduite.

Les magistrats II peusait quo Ics magistrats devaient rester abso-

doiveiil 111 i-i-

■ester ciiangers lumeut étrangers aux choses de la politique ; que

àl;ipuliliciue. ° . .

c'était une véritable anarchie que de les voir quitter leurs fonctions, non parce que les ministres du Roi voulaient les forcer à juger contre les lois, mais parce que sur des choses étrangères à l'administration de la justice, ils n'avaient pas la môme opinion que le Roi.

Au risque de braver l'opinion populaire, et de se créer dos ennemis d'autant plus dangereux que les magistrats qui se retiraient avec éclat pouvaient, comme cela s'est vu souvent, reprendre plus tard possession de leurs sièges, Turgot accepta de faire partie de la chambre royale. Il obéissait à sa conscience; il pensait (jue pour des questions secondaires ou futiles, il était inutile d'entrer en lutte avec l'opinion publique; mais il considérait comme un devoir de lutter contre elle, quelles qu'en pussent être les conséquences, et de ne pas hésiter à la braver « lorsqu'elle est à la fois, disait-il, injuste et nuisible (I)».

Turgot.

un rapport de Co fut OU parlant au Conseil en qualité de maître des requêtes que Turgot apprit que, pour paraître court et précis, il est (piclquefois nécessaire de

(1) Condorcot, Vie de Tiinjol, p. 22, Londres, 1786.

donner à la pensée toute l'étendue qu'elle comporte, et que ce n'est pas la brièveté dont il faut avoir le souci avant tout.

La première fois qu'il lut un rapport devant le Roi, il pensa bien faire en résumant le ptlus brièvement possible tous les arguments de l'affaire dont il était chargé. Son travail , dit Dupont de Nemours , fut approuvé, mais fatigua ses auditeurs, et, le conseil fini, la plupart de MM. les conseillers d'État qui lui portaient tous un intérêt véritable, lui dirent : Vous ace:s très bien parlé, mais vous ave.: étc uien parié, mais

un peu long.

uti peu long, une autre fois, abrège:;! Turgot, sachant bien qu'il lui était impossible d'abréger davantage, comprit d'où provenait l'effet qu'il avait produit.

A son second rapport, il prit une marche différente. Il développa en détail les faits et les moyens qu'il avait à faire connaître; il résuma chaque partie de son discours avant de passer à la suivante, et les résuma toutes une seconde fois en finissant. Vous vous êtes bien corric/è, lui dit-on, vous aoe^ ttro court

•^ et parler clair.

dit beaucoup de choses et cous ave;; été court. C'est qu'il avait été clair, et qu'il avait souvent reposé l'attention des magistrats qui l'écoutaient.

Cette leçon lui fut utile. Il s'est toujours appliqué lurgot

. . * . ... minutieux.

depuis a remonter aux premiers principes de la matière qu'il a voulu traiter et à tirer méthodiquement toutes les conséquences. « Il paraissait minutieux, dit Condorcet, et c'était parce qu'il avait tout embrassé dans de vastes combinaisons que tout était devenu important à ses yeux par des liaisons que

la loi.

lui seul avait su apprécier (1) ». « Son esprit tenait de la nature du génie, dit Montyon, il apercevait toutes les affaires sous leurs plus grands rapports, en sondant les éléments, en pénétrant l'essence (2). »

La lettre Pour uiic autre affaire qu'il j^résenta au Conseil,

et l'esprit de .^

le jeune magistrat eut à se prononcer dans une cause où, suivant Condorcet (3), « la letli'e de la loi semblait contraire au droit naturel ». Ses conclusions étaient toutes tirées de l'esprit plus que de la lettre de la loi. Elles furent repoussées. Turgot en fut vivement affligé; mais, huit jours après, il eut une grande .consolation : les deux parties transigèrent, sans s'arrêter à l'arrêt du Conseil, et adoptèrent une transaction conforme à ses conclusions.

Travaux

et études de

Turgot.

Tout le temps dont Turgot pouvait disposer, en dehors de ses travaux au Conseil, il l'employait à augmenter encore ses connaissances dans les sciences, les lettres, la philosophie.

Chimie; histoire Sos journécs étaient entièrement occupées; le gùômet'rîe^às- Célèbre Rouellc lui enseigna la chimie; il étudia langue's sérieusement l'histoire naturelle; il voulut se perfectionner dans rôludc de la géométrie transcendante

(1) tloudorcol, Vil' lie Tiiriinl, t. VI, p. 2St).

(2) MoiUyoïi, l'iuiii:iilaril('s sur linéiques uiinislri'n ilos finance)!, p. 190.

(3) Condorcol, Vie île Turijol, I. \'I, p. 20.

étrangères.

TUnGOT MAITRE DES REQUETES 29

et de l'astronomie. Il continua ses recherches sur le langage et apprit à fond les langues modernes. Il recommença, pour ainsi dire, les études qu'il avait faites en Sorbonne, et s'appliqua de nouveau aux mathématiques, à la physique, à la métaphysique et à l'histoire.

« Passionné pour tous les genres de connais- Eludes phiiososances, comme pour la littérature et la poésie, ainsi et littéraires, qu'en témoignent ses traductions de Macpherson, de Hume, de Pope, de Shakespeare, de Josias Tucker, de Klopstock et de Gessner, il avait étudié les éléments de toutes les sciences, en avait approfondi plusieurs ; il avait même formé la liste d'un grand nombre d'ouvrages qu'il voulait exécuter : des poèmes, des tragédies, des romans philosophiques, surtout de vastes traités sur la physique, sur l'histoire, la géographie, la politique, la morale, la métaphysique et les langues, entraient dans cette liste singulière. II n'existe que le plan de quelques-uns de ces ouvrages ; et ces plans , particulièrement celui d'une géographie pijlitique, attestent des connaissances aussi vastes que variées, des vues neuves et profondes (1). »

Il voulut aussi apprendre l'anatomie : mais il no put continuer l'étude de cette science et il n'en prit qu'une notion générale. « L'extrême sensibilité de son cœur lui rendait impossible d'assister à une démonstration anatomique, et la description même

(1) BRudriWavl, Études de jihilosophie morale et d'économie politique, p. 24 et 25.

L'anatomie.

d'une opération cliirurgicale le faisait souffrir (1). » Turgot Malgré sa sauvagerie, cet homme « gauche,

dans le monik-. ,.,,,„ • i, . . ., ,

épais, lourd (2) , nourri dune invincible

vanité théoricienne, dur et faible, présomptueux et sans connaissance du cœur humain (3) », avait commencé de bonne heure avoir le monde. Pendant qu'il était encore à la Sorbonne, il s'était fait pré- Mra« de Grafrt- scuter à M"'° de Graffignv, « femme romanesque et spirituelle (-4), » qui recevait chez elle un grand nombre de gens de lettres.

Les Leiins Quoiquc fort jcuue encore, il lui avait donné des

péTUVinmes. , ' . . , , ,

avis sur ses ouvrages et avait écrit des observations piquantes sur son roman des Lettres péruviennes. Il conserva toujours avec elle les relations les plus suivies.

M- Geoffrin. Il était aussi l'hôte assidu de M""" Geoffrin, dont le salon réunissait l'élite de la société de Paris : savants, littérateurs, artistes, écrivains, grands seigneurs.

Les amis de La i)lu|)art dcs amis que Turgot eut dans le

monde faisaient partie du cercle de M"'" Geoffrin.

Il y retrouva d'abord son ancien condisciple Morellet

avec qui il demeura lié toute la vie.

Il se lia avec d'Alembert dont la franchise, le désin-

(1) Condorcet, (Euvres.

(2) Soulavic, Le. Songe de M. de Maurcpax ou 1rs Machines du Courermiiinit [raiiçiUs, In 1"' avril 177^, t. 111, p. 107.

(3) U'AUonville, Hh'moires, 83-84.

(4) Foncin, Élude sur le ministt're de Turgot, p. 25.

TUnGOT MAITRE DES REQUETES 31

léressement, l'esprit droit, devaient plaire tout particulièrement à sa nature franche et rude. M'"' de l'Espinasse, Condorcet, le marcpiis de Chastellux, Helvétius, le baron d'Holbach, Galiani, Mairan, Marmontel, Thomas, Diderot et cjuantité d'esprits distingués venaient dans ce salon. Turgot reçut de tous un accueil empressé.

Malgré la fréquentation d'hommes qui représen- Turbot reste

. . ,.„„ rn 1 . lui-même.

talent des doctrmes si dittércntes, Turgot resta luimême. « Les tristes doctrines d'Helvétius et ses déclamations banales, l'incohérence des idées dans Diderot et dans Raynal, le grossier matérialisme du baron d'Holbach, la sécheresse de cœur chez Grimm et chez Galiani heurtaient violemment ses principes les mieux arrêtés, ses convictions les plus chères, et révoltaient ses sentiments les plus profonds (1). » Mais, « sa forte intelligence, au lieu de recevoir des formes du dehors, donnait plutôt son empreinte à ceux qui l'approchaient (2). »

î III.

En 1753, Turgot traduisit les Questions sur le Traduction des

1 T ■ rn 1 • ■ Questions

commerce, de Josias Tucker, travail ingrat et difti- ■«'"• '<^ commerce,

cile; mais c'était déjà un premier service qu'il reii- Josias xuck dait au pays en faisant connaître un ouvrage qui préconisait, en somme, la liberté commerciale.

(1) Masticr, De lu ijhiliisoi>liic de Titriiot,-p. 32, 1862.

(2) Batbie, Biogra/ihie de Turgot, p. 20, IbOl.

er.

32 TUnGOT M\ITRE DES REQUETES

Lettre Vei's la mêmc époque, il écrivit sa première lettre

sur la tolérance. Elle est adressée à l'un des ecclésiastiques qui avaient été ses condisciples en Sorbonne. Cet abbé lui demandait à qmii il réduisait « la protection que l'Etat doit accorder à la religion dominante ». Et il répond « qu'à parler exactement aucune religion n'a droit d'exiger d'autre protection que la liberté ; encore perd-elle ses droits à cette liberté quand ses dogmes ou son culte sont contraires Aucune religion à l'intérêt de l'Etat... Aucune religion n'a droit à être a être prciégée nro/fV/c'e par l'Etat. Il suit immédiatement du prin-

par rEtat. loi I

cipe de la tolérance, qu'aucune religion n'a de droit que sur la soumission des consciences. »

La religion et Et daus Sa sccoude lettre, qui est do près d'un an

l'Etat. . \ ^

postérieure à la première, il déclare qu'on peut bien dire à la rigueur qutj la religion protégée par l'État est dominante de droit, pourvu qu'on ne prétende pas qu'elle soit adoptée par l'État comme vraie, ni que l'État puisse juger de sa vérité. Elle sera protégée, c'est-à-dire que ses ministres auront des biens-fonds ; mais cette protection ne doit jamais tourtier contre les autres religions auxquelles l'Etat doit la liberté. « Quand l'État, ajoute-t-il encore, choisit une religion, il la choisit comme utile et non comme vraie ; et voilà [HJuniiioi il n'a pas le droit de défendre les enseignements contraires (1). »

Le couiiiaicur. Daiis riiil('rvallc qui s'était èci lulc entre ces deux lettres, Turgot avait écrit sur le même sujet le

(1) Dupont (le Nemours, Œuvres de Turgot, t. H, p. 3G1 et 383.

TURGOT MMTRE DES REQUETES 33

Conciliateur ou lettre d'un ecclésiastique à un magistrat sur le droit des citoyens à jouir de la tolérance civile pour leurs opinions religieuses; sur celui du clergé de repousser, par toute la puissance ecclésiastique, les erreurs qu'il désapprouve; et sur le devoir du prince à l'un et l'autre égard.

Lorsque Turgot écrivit ces lettres, il ne voulut pourquoi pas s'en déclarer l'auteur dans la crainte de leur ranonymo. retirer la force qu'il avait cru devoir donner par la qualité supposée de l'écrivain. Il avait déguisé son style et affecté celui du personnage « dont il jugeait que les fonctions pourraient donner plus do poids aux arguments qu'il désirait voir adopter par le gouvernement, les tribunaux et le public (1) ».

Cent trente années se sont écoulées depuis, et l'on L'opinion de dirait que les paroles de Turgot ont été écrites pour est-eiie encore éclairer notre époque. Un gouvernement a le droit et le devoir de s'opposer aux enseignements contraires à l'ordre ou à la morale. L'intolérance commence lorsque la majorité proscrit une religion honnête et inoffensive, par le seul motif qu'elle la juge fausse. Les parlements doivent laisser « aux évêques le soin de terminer les divisions de l'Église; réservezvous tout ce qui les regarde comme citoyens; laissez à l'Église tout ce qui les regarde comme fidèles (2) ».

Ses relations avec les philosophes et particulière- sesuavauxiiaus ment avec d'Alembert et Diderot devaient fournir à

(1) Dupont de Nemours, t. II, p. 3G0.

(2) Dupont de Nemours, le Conciliateur, l'» lettre, p. 400.

vraie?

VEitrtjciopédic,

Turgot l'occasion de collaborer à l'Encyclopédie. Il y publia cinq articles, ce sont les mots : Étymologie, Existence, Expansibilité, Fondations, Foires et Marchés.

Éiymoioijie. Après avoir défini ÏÉtymologie, Turgot fait remarquer que, si beaucoup d'étymologies ne reposent sur aucun fondement, d'autres, au contraire, acquièrent «la certitude d'un fait (1) ». Dans cet ordre de recherches, on peut arriver sinon à une certitude absolue, du moins à une probabilité très grande, car il y a des « étymologies possibles, probables et certaines (2) », pourvu qu'on use d'une méthode sévère. Cette méthode, ajoute Turgot, est composée de deux parties : l'art de former les conjectures ou les suppositions, et l'art de les vérifier;

Les sources OU, cu d'autrcs tcrmcs, l'invention et la critique. Dans

des conjecluces. ., ... . ,

la première partie, il examine longuement, quelles peuvent être les sources des conjectures étymologiques; dans la seconde, quels sont les principes de critique qui doivent permettre d'apprécier la certiuiiiité tude des étymologies. 11 termine en montrant que, ° ' si le grand objet de l'art étymologique n'est pas de rendre raison de l'origine de tous les mots sans exception, cette étude est surtout remarquable en ce qu'elle fournit « à la philosophie des matériaux et des observations pour élever le grand édifice de la théorie générale des langues », et par suite « pour la comparaison des idiomes, la filiation des peuples, leurs relations réciproques aux époques antéhisto-

(1) Dupont do Nomoiirs, l. III, p. 5.

(ïJ) Dupont (le Nemours, I. IM, p. 5.

TUnGOT MAITRE DES REQUETES . 35

riques et dans la nuit des orisrines (1) 2. Mais il incertitudes

~ . . , ,. ,-, ■ -1 1 «' ditncultés.

ne laut jamais oublier qu il est aussi impossible qu'inutile de connaître l'étymologie de tous les mots : l'incertitude augmente dés qu'on est parvenu à la troisième ou quatrième étymologie. « Combien, ajoute Turgot, existe-t-il do noms tirés de circonstances étrangères à la chose, qui n'ont duré qu'un instant et dont il n'est resté aucun vestige"? »

Turgot raconte, à ce sujet, une plaisante histoire, ce qu'on appelle Un prince s'étonnait, en traversant les salles de son palais, de la quantité de marchands qu'il voyait. « Ce qu'il y a de plus singulier, lui dit quelqu'un de sa suite, est qu'on ne peut rien demander à ces gens-là qu'ils ne vous le fou^nissent sur le champ, la chose n'eùt-elle jamais existé. » Le prince rit; on le pria d'en faire l'essai. Il s'approcha d'une boutique et dit : « Madame, vendez-vous des. . . des Falbalas ? » , La marchande, sans demander l'explication d'un mot qu'elle entendait pour la première fois, lui dit : « Oui, Monseigneur ;■■■> et lui montrant des pretintailles et des garnitures de robes de femme : « Voilà ce que vous demandez ; c'est cela même qu'on appelle des Falbalas (2). » Ce mot fut répété et lit fortune. « Combien de mots, fait observer Turgot^ doivent leur origine à des circonstances aussi légères et aussi propres à mettre en défaut toute la science des étymologistes? »

Presque à la même époque, il avait commencé un Etymoiogies

latines, grecques

et hébraïques

(1) Mastier, p. 34.

(2) Dupont de Nemours, Œuvres de Turyot, avlicle Éti/mologie,p.SO.

Le géuie

de la langue

hébraïque.

grand ouvrage sur la. formation des langues et la Grammaire générale. Les seuls fragments qui nous restent se retrouvent dans plusieurs des observations contenues dans son article sur l'étymologie; mais il en est aussi de bien curieuses qui démontrent l'étendue de ses connaissances, non seulement en latin et en grec, mais en hébreu. Du latin, il explique les étymologies d'amo, de cadaver, de pupilla. De l'hébreu, il cherche les étymologies de ^ma/î, amma, rekhem, rakham.

Cadaver, dit-il, vient de cado, comme de Nabal ; cecidit, vient en hébreu Nebelah, cadaver. Nabal signifie aussi stultus, et vient de la même racine quasi mente caducus.

Plus loin, il compare des mots et des versets hébraïques à des psaumes et, pour les expliquer, il entre dans une infinité de détails sur cette langue, car, dit-il, le « génie de la langue hébraiViue demande, une attention particulière : le génie du latin, formé après les expressions des idées abstraites, exprima tout par la combinaison des mots, faeere justum, justijicare... L'hébreu, plus ancien, a été forcé de modifier la racine même des actions relatives, et pour les exprimer on modifia le nom de la chose avec laquelle elles avaient rapport. »

Turpot a le don des laiiKues.

Turgot, nous l'avons dit, avait le don des langues ; il nous a laissé d'assez nombreuses traductions. Il écrivait facilement en anglais et traduisit quelques ouvrages français en cette langue.

Ses iraduciions. H nous a fait Connaître quelques morceaux déta-

chés de Shakespeare, de Hume, de Pope, de Tucker. C'est grâce à lui que furent connues en France les œuvres de Maepherson. 11 traduisit, en vers libres, quelques scènes du Pastor ficlo;dii grec, le commencement de l'Iliade ; de l'hébreu, le Cantique des Cantiques presque tout entier; Cicéron, Sénèque, César, Ovide, Tacite furent étudiés à fond et en partie traduits par lui.

La poésie l'attirait aussi, « bien qu'il ait toujours ses poésies, mis un soin jaloux à cacher au public ses œuvres poétiques (1) ». Plusieurs odes d'Horace, la première élégie de Tibulle, presque tout le premier livre des Gcorgiques et le commencement du quatrième furent traduits par lui en vers français rimes; il écrivit en vers français métriques plusieurs églogues de Virgile, et le quatrième livre de VÉnéide (2).

Les traductions libres ne lui plaisaient pas, il son opinioa voulait que tout en conservant à la version française les traductions, son exactitude, elle fût quel([ue peu ornée; il pensait que le devoir de suivre le texte aussi littéralement que possible, n'excluait pas l'élégance.

Dupont de Nemours a pu écrire spirituellement : « Les traductions que M. Turgot a faites ne sont pas de simples estampes, ce sont de véritables contreépreuves. »

Turgot disait lui-même: « Si je veux vous montrer comment on s'habille en Turquie, il ne faut pas

(1) Foncin, Etude sur le ministère de Turgot, Introduction, p. .5.

(2) Voir plus loin, tome II, ce qui concernu ses efsais en vers métriques.

envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la trançaise. Vous n'en connaîtriez que l'étoffe. Il faut que je mette l'habit turc sur mes épaules, et que je marche devant vous. »

l IV.

Existence. Lc sccoiid articlc de Turgot dans V Encyclopédie

fut consacré au mot Existence; c'est, en quelque sorte, le résumé et l'expression définitive de sa métaphysique ; il témoignait d'une profondeur rare chez les philosophes français au dix-huitième siècle : c'était, dit Condorcet (1), « un grand pas dans la connaissance la plus intime de l'esprit humain et presque le seul qu'on ait fait depuis Locke ».

Qu'est-ce Le jcune écrivain examine d'abord, dans cette

qu'exister?

longue dissertation, ce que c'est <\\i' exister ; quelle notion les hommes ont dans l'esprit lorsqu'ils prononcent ce mot ; comme ils l'ont acquise ou formée. Il recherche ensuite l'ordre dans letjucl nous passons de la simple impression passive et interne de nos sensations, aux jugements que nous portons sur l'existence des objets ; puis, il établit ce qu'il croit être les vrais fondements de toute certitude à cet égard.

Il est incontestable, dit-il, que l'homme a su voir avant d'apprendre à raisonner ou à parler : c'est donc à cette époque certaine qu'il doit commencer à

(1) Me de Ttinjol, p. 25. Londres, 178(5.

le considérer. Or, l'existence est, pour nous tous, l'idée de la permanence d'une foule de sensations et d'images qui, dans des circonstances semblables, reparaissent constamment les mêmes ou avec des changements assujettis à certaines lois.

Quand nous disons qu'un objet existe, nous voulons dire que nous l'avons aperçu, vu, connu, pendant une longue ou une courte durée de temps ; cet objet aura beau disparaître de nos yeux ou do notre esprit pendant do plus longues années, il suffit qu'il puisse se représenter à nous de la même manière, si nous nous retrouvions dans les mêmes circonstances, pour que nous disions alors avec raison : cet objet existe. Ce système par la liaison des causes et des effets, s'étend indéfiniment dans la durée comme dans l'espace. « Tant que nous sommes sur des termes auxquels se rapportent toutes les autres parties par une chaîne de relations actuelles dont la conscience do nos pensées est le témoin , les objets existent. Ils ont existé, si pour en retrouver l'enchaînement avec l'état présent du système, il faut remonter des effets à leurs causes. Ils existent, s'il faut au contraire descendre des causes aux effets : ainsi, l'existence est passée, présente ou future suivant qu'elle est rapportée par nos jugements à différents points de la durée (1). »

Il passe ensuite, de cette existence dont nous Existence do

'■ ' , Dieu.

avons « la conscience », à des êtres extérieurs, à l'existence de Dieu et à notre existence future. Pour

(1) T.-Ed. Daire, Œuvres de Tunjot, article lijcistence.

nous en rendre compte et en assurer la certitude, nous n'avons pas d'autre genre de preuves que « l'induction qui se tire des effets pour remonter à la cause » .

Si le fait dont il s'agit n'a pu être produit que par une seule cause, qu'il indique nécessairement et qu'on peut démontrer la seule possible par la voie d'exclusion, la certitude de la cause est précisément égale à celle de l'effet : tel est le vrai fondement des démonstrations métaphysiques de l'existence de Dieu ; quelque chose existe, donc, de toute éternité, il a existé quelque chose.

Eipaiisihiiiié. Daus SOU article sur Vcxpansibilité , Turgot développait une physique nouvelle . Il expliquait cette propriété que possèdent certains fluides, par laquelle ils tendent sans cesse à occuper un espace plus grand. L'air et toutes les substances qui ont acquis le degré de chaleur nécessaire pour leur vaporisation, comme l'eau, au-dessus du terme de l'eau bouillante, sont expansibles.

D'où cette conséquence, que ces fluides ne sont retenus dans de certaines bornes que par la force comprimante d'un obstacle étranger, et que l'équilibre de cette force avec la force expansive, détermine l'espace qu'ils occnj^ent.

Tout corps expansible est donc compressible : ces deux termes opposés n'expriment que deux effets nécessaires d'une propriété unique.

Dans cet article, Turent traita successivement les Lois et effets

. . 'le

lois et les effets de l'expansibilité considérée en elle- rexpansibuné. même comme une propriété mathématique de certains corps ; les substances auxquelles elle appartient, les causes qui la jiroduisent ; la comparaison de l'expansibilité dans ses différentes substances ; ses usages et la part qu'elle a dans les productions ■ et les principaux phénomènes de la nature.

Turgot mit plus tard ses théories en ijratique : Application des

"^ théories

d'après Condorcet, il est le premier qui ait fait des scientinques de analyses par le moyen de la distillation dans le vide et le premier aussi qui ait proposé d'appliquer cette méthode à la distillation des eaux-de-vie et à celle de l'eau de mer.

Les découvertes qui ont été faites ensuite ont con- tavoisier. firme entièrement les réflexions de Turgot. Lavoisier prouvait plus tard, par sa belle expérience sur la décomposition et la recomposition de l'eau, qu'elle est composée pour environ des quatre cinquièmes d'hydrogène qui est quatorze fois plus léger que l'air. Turgot ne connaissait pas cet élément principal de l'eau, mais il avait découvert les causes de sa grande expansibilité et raisonnait avec une étonnante justesse sur ses effets ; « c'est ainsi que l'œil du génie prévoit les succès de l'expérience (1). »

Ces trois premiers articles qu'il ht pour V Encyclopédie avaient été rédigés en 1755 sur des matériaux préparés et mûris d'avance.

(1) Dupont de Nemours, Œuvres de Turgot, t. I, p. 39.

Turgot avait alors vingt-huit ans ; nous connaissons déjà les premiers débuts du philosophe, de l'économiste , de l'homme de lettres , du métaphysicien.

Dans ses deux autres articles sur les Foires et Marchés et les Fondations, l'homme d'État, le futur administrateur de la fortune publique, se montre à nos yeux.

ei lirarcLs. Lfi définition que Turgot donnait des mots Foires et Marchés est d'une remarquable précision.

L'un et l'autre signifient un concours de marchands et d'acheteurs dans des lieux et dans des temps marqués. Mais le mot Foire imraît présenter l'idée d'un concours plus nombreux, plus solennel et par conséquent plus rare. Une foire et un marché sont donc l'un et l'autre un concours de marchands et d'acheteurs dans des lieux et des temps marqués ; mais, pour les marchés, c'est l'intérêt réciproque que les acheteurs et les vendeurs ont de se chercher qui les réunit ; et pour les foires c'est le désir de jouir de certains privilèges.

Les foires pri- H moutrc ouo cc u'cst pas uu cours naturel d'un

vilégiées. > ■;

commerce animé par la liberté qu'il faut attribuer ces foires brillantes où les productions d'une partie de l'Europe se rassemblent à grands frais ; elles ne sont dues qu'aux privilèges et franchises accordés au commerce « en certains lieux et en certains temps, tandis qu'il est accablé partout ailleurs de taxes et de droits ». « On ne peut trop saisir toutes les occasions, ajoute Turgot, de combattre ce système fatal

à l'industrie, il s'en trouvera plus d'une dans VEiœyclopcdie. »

Ces grandes foires ne sont jamais aussi utiles mutiméde

nouvelles foires.

que la gêne qu elles supposent est nuisible ; bien loin d'être la preuve de l'état florissant du commerce, elles ne peuvent exister que dans des États où le commerce est gêné, surchargé de droits, et par conséquent médiocre. Si elles enrichissent quelques villes, ce n'est qu'aux dépens du reste du pays. L'intérêt de l'État n'est donc point de créer de nouvelles foires, mais plutôt d'abandonner celles qui existent, de leur retirer leurs privilèges, de laisser le commerce suivre son cours et de maintenir l'égalité absolue des transactions.

Et Turgot traduit son vœu, véritable plaidoyer en faveur de la liberté commerciale, par cette image expressive : « Les eaux, dit-il, rassemblées artificiellement dans des bassins et des canaux, amusent le voyageur par l'étalage d'un luxe frivole ; mais les eaux que les pluies répandent uniformément sur la surface des campagnes, que la seule pente du terrain dirige et distribue dans tous les vallons, pour y former des fontaines, portent partout la richesse et la fécondité. » Puis, quelques lignes après, il cite des paroles non moins convaincantes, de l'un de ses maîtres, de l'un de ses amis, d'un « magistrat citoyen auquel la r'rance devra peut-être un jour la destruction des obstacles que l'on a mis aux progrès du commerce en voulant le favoriser », M. de Gournay : « Faut-il jeûner toute l'année pour faire bonne chère opinion de

. .de Gournay.

a certains jours ? En Hollande il n'y a point de

foires ; mais toute l'étendue de l'État et toute l'année ne forment, pour ainsi dire, qu'une foire continuelle, parce que le commerce y est toujours et partout florissant (1). »

Opinion Les mêmes pensées seront plus tard exprimées

■ ''^^' par J.-B. Say. « Les foires et les marchés, dit-il, appartiennent à un état encore peu avancé de prospérité publique, de même que le commerce par caravanes appartient à un état encore peu avancé des relations commei'ciales; mais ce genre de relations vaut encore mieux que rien (2). »

Ce que pensent De uos jours, la scieuce économique a pleinement les éconumistes. accepté Ics tliéorics quo Turgot émettait au sujet des foires et marches. Les auteurs les plus autorisés s'accordent à dire que l'établissement de foires nouvelles dans un pays bien gouverné et sillonné de routes est une erreur économique autant qu'un anachronisme historique.

Par exception, il est désirable que les pays où le commerce a lieu entre populations nomades sans régularité dans leurs rapports commerciaux, par exemple, en Orient (3), conservent ce mode d'échanges qui met ces diverses peuplades en relations plus fréquentes les unes avec les autres.

(1) Dupont do Nemours, Œitiri's de Turbot, t. lU, p. 232.

(2) J.-B. Say, Traité d'économie politique, liv. \", cli. viii, p. 9;t, 7° édilion, 18G1. Giiillatiuiiu, éciitour.

(3) Ed. Duval, Dictionnaire d'économie politique, article Foires, p. 786. Guillaumin ut G'".

Le quatrième article de Turgot dans VEiicrjclopé- Fondations. die était consacré au mot Fondations : c'est assurément le plus hardi de tous. Les théories qu'il développe sont aussi profondément pensées que celles contenues dans les précédents articles, mais elles étaient, elles sont encore en opposition complète avec des opinions universellement répandues.

Il s'applique à mettre en lumière les inconvénients inconvénients ei

dangers.

et les dangers des fondations perpétuelles qui n'ont eu le plus souvent pour objet que de satisfaire la vanité du fondateur et qui, dans tous les cas, ne peuvent pas enchaîner indéfiniment la liberté des générations futures.

Non seulement il approuvait un édit de 1719 qui i.e droit <ui

, ,. . PI* '1- gouvernemenL

mettait des hmites aux fondations particulières, etceim

mais il reconnaissait au gouvernement dans l'ordre civil, au gouvernement et à l'Église dans l'ordre de la religion, de « disposer àQS fondations anciennes, d'en diriger les fonds à de nouveaux objets ou mieux encore de les supprimer tout à fait. L'utilité publique est la loi suprême et ne doit être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu'on appelle V intention des fondateurs... ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains corps ». Aucun ouvrage des hommes n'est fait pour l'immortalité, disait-il en terminant; puisque les fondations

de l'Eglise.

46 TUnOOT MAITRE DES REQUÊTES

toujours multipliées par la vanité, absorberaient à la longue tous les fonds et toutes les propriétés particulières, il faut bien qu'on puisse à la fin les détruire. « Si tous les hommes qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles, et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants (1). »

Erreur H est Certain que si pareille extrémité pouvait

de Turgot. ^ ^ ^ '

jamais se produire, il serait difficile de rétorquer les arguments de Turgot : mais « c'est une fort mauvaise manière de raisonner que de s'appuyer sur des hypothèses forcées et purement imaginaires pour déterminer le droit normal (2). » On est, en effet, surpris des conclusions auxquelles Turgot , qui professait un grand respect pour la propriété, s'est arrêté dans cet article. 11 méconnaissait tout à la fois la liberté religieuse et le droit de propriété. Il est vrai de dire que, peu de temps avant que Turgot n'eût écrit cet article, les fondations religieuses avaient pris un développement inouï : les biens de main-morte étaient devenus considérables; des abus nombreux étaient relevés; les conditions des libéralités n'étaient pas fidèlement exécutées : c'est là ce qui avait motivé l'édit royal de 1749 apportant certaines restrictions à ces fondations; de tels abus peuvent expliquer la théorie de Turgot.

Ce que (lira Scs argumcuts scron t plus tard portés à la tribunc

Mirabeau,

(1) Dupont (le Nemours, (Mavres de Turgot, t. HI, p. 255.

(2) Batijie, Turgot philosophe, dconomistc, admiinstruteiir, p. 238.

TUUGOT MAITRE TES REQUETES 47

jîar Mirabeau qui les invoquera dans le discours où il traitera la question des fondations. On effacera, pêle-môlc, toutes les fondations, bonnes ou mauvaises. Turgot eût « probablement condamné luimême une application si violente de ses idées (1) ».

Turgot se proposait de faire pour V Encyclopédie, Autres travaux d'autres articles sur les sujets suivants : Mendicité, vEncyciopédie. Inspecteurs, Hôpital, Immatérialité, Humide et Humidité. Mais l'autorisation qui avait été d'abord donnée à la publication de cet ouvrage, « de cette machine de guerre du parti philosophique et de ce vaste inventaire des connaissances du siècle (5) » , ayant été retirée, il interrompit le cours des études qu'il destinait à ce recueil. 11 lit le sacrifice de ses goûts aux convenances de la position qu'il occupait : le publiciste s'effaça devant le magistrat.

A la suite des articles de V Encyclopédie, nous valeurs

, . . , , . . et monnaies.

poumons parler ici d un mémoire très important qu'il avait préparé sur les Valeurs et Monnaies, mais qui resta inachevé. On ne peut fixer que fort approximativement la date à laquelle ce travail a été fait. Le renvoi à un ouvrage de l'abbé Galiani, publié depuis 1757, montre qu'il date cependant d'iuie époque plus récente que celle où Turgot a cessé de travailler pour V Encyclopédie. Dupont de Nemours pense que cette ouvrage était destiné au Dictionnaire du Commerce auquel travaillait son ami l'abbé Morellet.

(1) L. île Lavcfgiie, Les Économistes français au di.c-linitiéine siècle : Turgot, p. 224.

(2) Dictionnaire d'économie politique, p. 779.

La notion de la valeur est fondamentale en économie politique; il n'en est pas qui pour être bien comprise exige autant d'efforts et de patience. Turgot, sur ce point, fut d'une précision qui n'a été jamais dépassée et les définitions qu'il nous a laissées, appuyées par dos exemples très justes et très tins sur la valeur en usage, la valeur estimative, commerçable, échangeable^ sur kl valeur et le prix, sont absolument conformes aux enseignements actuels de la science économique.

Le docteur Poudaut qu'il Collaborait à V Encyclopédie, Turgot

Quesnay. g'gtait intimement lié avec le fondateur de l'école

dite deaPhr/siocrates, le docteur Quesnay, qui venait

de publier son Tableau économique et surtout avec

M. de Gournay, intendant du commerce.

Laissez faire; Quesuay ct Goumav avaient l'un et l'autre adopté

laissez passer. - ^

la fameuse formule : Laisse:; faire ; laissez passer ; tous deux ont puissamment contribué à tourner les esprits du côté des connaissances économiques. Gournay partageait les opinions de Quesnay, à l'exception de celle sur la productivité de l'industrie : un ancien commerçant ne pouvait pas en admettre la stérilité.

Comme Gournay, Turgot fut l'ennemi des prohibitions ct règlements cjui entravaient la liberté du commerce et de l'intlustric ; comme Quesnay, Turgot s'attacha à démontrer que l'agriculture est la source de la production.

Pendant deux ans, Turbot accompagna Gournay voyages de

T • -1 . jr^ri- . 1 Tuif'Ot avec

dans les voyages d nispection qu'il ht en 1755, a la coumay. Rochelle, à Bordeaux, à Montauban, dans toute la Guyenne, à Bayonne et dans le pays de Labourd; en 1750, dans l'Orléanais, l'Anjou, le Maine et la Bretagne. Ce fut dans ces voyages que Gournay put montrer à Turgot les services innombrables que le cunnnerce et l'industrie rendaient à la société, tous ceux qu'ils pourraient lui rendre encore, dès qu'un régime de liberté favoriserait leur développement matériel.

Turgot retira un grand proht de ses voyages avec M. de Gournay : « il se rendit propres presque toutes les vérités qui étaient le fruit de la longue expérience de ce citoyen éclairé et vertueux; et, déjà convaincu qu'une liberté entière et absolue était la seule loi de commerce utile et même juste, il apprit de Gournay à connaître dans les détails tous les avantages de cette liberté, tous les inconvénients des prohibitions; à résoudre les objections produites par l'ignorance des principes qui dirigent les spéculations de commerce et celles qui ont leur source dans les préjugés des négociants eux-mêmes, ou plutôt dans l'intérêt des négociants accrédités : car eux seuls aiment les règlements, par la raison que ces règlements mettent les opérations nouvelles ou importantes dans la dépendance du gouvernement, et écartent par conséquent la concurrence des négociants trop peu riches pour avoir des protecteurs (1). »

(1) Condorcet, Vie de Turijot, p. Si. Lomiics, 17S0.

Mort Gournay mourut le 27 juin 1759, à Vase de47 ans.

de Gournay. i- , , .

« Tandis qu'il s'occupait uniquement des nitércts publics, sa fortune avait été éprouvée aussi bien que sa santé : il avait essuyé des pertes sur les fonds qu'il avait laissés en Espagne, et l'état de ses affaires l'avait déterminé à quitter sa place d'intendant de commerce (1). »

chagriii Cette mort d'un ami, d'un maître, affligea vive-

ment Turgot. 11 commença à connaître les véritables peines de la vie : celles du cœur.

Marmontel, chargé d'écrire un éloge de Gournay, et sachant combien avaient été intimes et affectueuses les relations de Turgot avec l'intendant du commerce, lui demanda quelques notes : ce fut vraiment l'éloge tout fait et aussi complet que possible, que Turgot lui envoya.

En faisant parvenir son travail à Marmontel, Turgot lui adressait la lettre suivante :

« \ Paris, ce 23 juillet 1759.

Sa lettre . « Je u'aî poiut oublîé. Monsieur, la note que je

à Marmontel. . . r» t» * i ^-n ti •

vous ai promise sur leu M. de Gournay. J avais même compté vous la remettre lundi dernier, chez M""" Geoffrin; mais ne vous ayant pas trouvé, et ne vous croyant pas d'ailleurs très pressé, je l'ai rapportée chez moi , dans l'idée que j'avais peut-être le temps d'achever l'ébauche de l'éloge que je voudrais faire de cet excellent citoyen.

« Puisque vous n'avez pas le temps d'attendre, je

(1) Turgol. Éloge de Gournaij .

TUrtGOT MAITRE DES REQUÊTES 51

VOUS en envoie les traits principaux, esquissés trop à la hâte, mais qui pourront vous aider à le peindre, et que vous emploierez sûrement d'une manière beaucoup plus avantageuse pour sa gloire que je n'aurais pu le faire.

« Vous connaissez mon attachement.

« TUROOT. i)

Cette lettre est assez piquante : Vébauchc dont Turgot écrit

'" biographie r

reloge

de Gournav.

, „ , . I • 1 1 • • i '* biographie el

parle 1 urgot est une biographie des plus mstruc- lei..

tives dans laquelle éclate, du commencement à la fin, la double inspiration de l'admiration et de l'amitié. Elle est aussi remarquable par l'expression des propres idées de Turgot que par les notions qu'elle donne sur le promoteur de la liberté commerciale. Après avoir lu cet éloge, on peut certainement dire que, tout en louant les projets, le « système » de Gournay, il faisait connaître aussi ses propres vues sur la politique, l'administration, les finances et le commerce, « tant il est difficile à l'homme de s'effacer même quand il parle des morts (1) » !

l VIII.

Au point de vue politique, un passage de cette La consniution

■ il . -i 11 ii j- républicaine

étude mente 1 attention. et la réforme

Gournay, raconte Turgot, se plaignait de certains abus autrefois établis dans une grande partie de l'Europe et dont il restait encore quelques vestiges

(1) Batbie, Turgot philosojjhe, etc., p. 22.

des abus.

en Angleterre; ces abus lui semblaient nuisibles au commerce de toutes les nations; mais il savait aussi cju'aprés en avoir détruit une partie, le gouvernement anglais en tolérait encore quelques-uns, parce que, disait-il, e la constitution républicaine met quelquefois des obstacles à la réformation de certains abus » .

Ne voit-on pas poindre dans ces mots le futur ministre qui n'admettra aucun tempérament à l'autorité du Roi?

Le système de Plus loiii, il dévcloppe ct cxpliquc le système de

(Journay. ^ J ' ^ •'

Gournay. « Ce prétendu système était appuyé sur

cette maxime que, en général, tout homme connaît

mieux son propre intérêt qu'un autre liomme à qui

L'intérêt public cet intérêt est entièrement indiffèrent... Lorsque

et privé. ...

rnitôrèt des particuliers est précisément le même que l'intérêt général, ce qu'on peut faire de mieux est de laisser chaque homme libre de faire ce qu'il veut... »

Liberté « La liberté générale d'acheter et de vendre est le

des échanges. i, . ,. i

seul moyen d assurer d un cote, au vendeur, un prix capable d'encourager la production ; de l'autre, au consommateur, la meilleure marchandise au plus bas prix; ce n'est pas que, dans des cas particuliers. Les fripons il lie pulssB V avoir un marchand fripon et un con-

et les dupes. "

sommateur dupe... Mais vouloir que le gouvernement soit obligé d'empêcher qu'une pareille fraude n'arrive jamais, c'est vouloir l'obliger de fournir « Des bourrelets des bourrelcts Cl tous Ics enjants qui pourraient

aux enfants. » . ,. .

tomber... » 11 suit de cette discussion que, sous tous

les points de vue par lesquels le commerce peut intéresser l'État, l'intérêt particulier abandonné à lui-même produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement, toujours fautives et nécessairement dirigées par une théorie vague et incertaine.

« Le seul but que doit se proposer l'administration La liberté, est de rendre la liberté à toutes les branches de com- et les débouches

commerciaux.

merce; de faciliter le travail afin d'exciter la plus grande concurrence dans la vente, d'où résulteront nécessairement la plus grande perfection dans la fabrication et le prix le plus avantageux à l'acheteur; de donner en même temps à celui-ci le plus grand nombre de concurrents possible en ouvrant au vendeur tous les débouchés do sa denrée, seul moyen d'assurer au travail sa récompense et do perpétuer la production qui n'a d'autre objet que cette récompense... »

Il fallait enfin obtenir l'argent à bon marché, ce L-argent

. ' à bon marché.

qui ne peut être réglé équitablcment que, « comme tous les autres commerces, par la concurrence et la liberté réciproques; délivrer l'industrie d'une multitude de taxes, de droits, de tarifs, de difficultés importunes, de recherches sans nombre, etc.».

Il aurait souhaité que les besoins de l'État eussent permis de libérer le commerce do toutes sortes de droits.

Répondant enfin à ceux qui avaient accusé l'in- un homme à

système.

tendant du commerce d être un homme à système, après avoir dit que son caractère répugnait à

Les connaissances économiques.

Tout homme

qui pense a un svstème.

Opportunité des réformes.

Les vieux édifices.

Ne pas agir à Taveusle.

prendre des ménagements qui ne pourraient être utiles qu'à lui-même, Turgot ajoutait : « M. de Gournay mériterait la reconnaissance de la nation quand elle ne lui aurait d'autre obligation que d'avoir tourné les esprits du côté des connaissances économiques... La postérité jugera entre lui et ses adversaires... La résistance que ses principes ont éprouvée a donné occasion à plusieurs personnes de repré.senter M. de Gournay comme un enthousiaste et un homme à système. Ce nom d'homme à système est devenu une espèce d'arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelque abus... U est cependant vrai que tout homme qui pense a un système; qu'un homme qui n'aurait aucun système ou aucun enchainement dans ses idées, ne pourrait être qu'un imbécile ou un fou...

Ce n'était pas qu'il crût, comme plusieurs personnes l'en accusaient, qu'il ne faille garder aucune mesure dans la réforme des abus; il savait eo/nire/i toutes les améliorations ont besoin d'être préparées, combien les secousses trop subites sont dangereuses; niais il j)cnsait que la modération nécessaire devait être dans l'action et non dans la spéculation.

« Il no voulait pas qu'on abattît tous les vieux édifices avant d'avoir jeté les fondements du nouveau; mais il voulait qu'avant de mettre la main à l'œuvre on eût un plan fait dans toute son étendue, afin de n'agir à l'aveugle, ni en détruisant, ni en conservant, m en reconstruisant (I). »

(1) Dupont de Nemours, Œuvres de Turgot, p. 372, t. HI. —Die-

Dans ces quel(|ues lignes, Turgot traçait magis- un programme tralement tout un programme de gouvernement. venie^uem. Pourra-t-il plus tard appliquer les principes d'administration qu'il vient de développer? En défendant son ami du reproche d'être un homme à système, ne se défend-il pas lui aussi, par anticipation, de ce même reproche qui lui sera tant de fois adressé?

Cette belle oraison funèbre , mettant en pleine lumière l'excellence du principe do la liberté, de la libre concurrence dans les intérêts, du libre examen dans les idées, était sans doute la critique du présent, mais elle « devait être le programme de l'avenir (1) ».

Page 1