CHAPITRE V
il. — Dci'nicrcs réformes de Tiirgol. — Pourquoi les préambules des édils étaient étendus. — Suppression de droits divers. — Liberté du commerce des colonies. — Reijuèle des négociants de Sainl-Brieuc. — Réunion de la halle aux draps à la halle aux toiles. — Suppression des bureaux de perception. — Création de la Caisse d'escompte. — Son objet. — Fonds social; son emploi.
— Nominalion du caissier général. — Composition du conseil d'administration. — Révocation des administrateurs. — Partage dos bénénces. — Clôture des comptes; réunion des actionnaires.
— Caisse de dépôts de titres. — Raison sociale : Besnard et C'" ; gérant responsable; administrateurs indemnes. — » Les hommes do paille! « — La Caisse d'escompte et l'Etat. — Les statuts de la Caisse d'escompte et ceux de la Banque d'Angleterre. — Prospérité de la Caisse d'escompte sans ingérence de l'État. — Intervention de l'I'^lat; ruine de la Caisse d'escompte. — Résultats de sa liquidation. — Ce que Turgot avait en vue en fondant la Caisse d'escompte. — S'il était resté au pouvoir. — La création de la Caisse d'escompte sert de prétexte à de nouvelles attaques contre Turgot. = g H. — Turgot décrète la liberté du commerce des vins, — Avantages de cette liberté. — Prohibitions et vexations dont ce commerce était l'objet à Bordeaux, dans les environs, à Marseille, dans le Languedoc et le Midi. — « Assemblage de règlements combiné avec le plus grand art ! » — Suppression de tous ces privilèges et abus, nuisibles aux consommateurs, nuisibles aux commerçant."!. — L'intérêt de l'Ktat. — Opposition des Parlements de Bordeaux et de Provence. = g III. — Turgot diplomate.
— Bruits de guerre avec l'.Vngleterrc. — Le Roi demande l'avis de Turgot. — Conclusions du mémoire de Turgot: politique d'expectative; maintenir la paix. — Le Roi npprouve les avis de Turgot.
— La paix est maintenue. — Nouveau sujet d'attaques contre Turgot. — Les réformes du ministre de la guerre, Saint-Germain.
— Ces ordonnances sont mal accueillies. — On s'en prend à Turgot.
— Sollicitude de Turgot pour la médccino. — Achats de remèdes
pour le compte du Roi. — Adminislralion des écoles de dessin. — Mcmoire au Roi sur une réclamation de la chambre de commerce de Lille. — Plantation des arbres sur les roules. — Arrêtés relatifs au règlement des dettes des corps et communautés supprimés. — Arrtt concernant la fabrication des caries à jouer. — Nouvelle réduction des droits sur le suif. — Installation d'une commission de médecins à Paris. = § IV. — Lutte acharnée contre Turgot. — Le clergé. — Les classes laborieuses. — La cour. — Les ministres. — Turgot inflexible. — Les principes avant lout. — La rage du bien public. — De la patience? — Turgot veut «. être chassé ». — « Fais ton devoir, advienne que pourra ». — La vérité est toujours la meilleure ressource. — La chute de Turgot; manœuvres emplojécs. — Budget do 177o. — Fausse correspondance attribuée à Turgot. — AUitude de Maurepas. — Attitude du Ro'. — Le renvoi de Turgot est résolu. — Turgot prédit la chute de Louis XVI et la Révolution. — 6a lettre au Roi. — Sa démission. — Nouvelle lettre à Louis XVI. — Refus de gratifications. — Désintéressement do Turgot. — Joio bruyante des privilégiés. — « Us dansent comme s'ils n'avaient rien perdu! » — Douleur de Voltaire. — Un mot de Frédéric : « Une jeune brebis entourée de vieux loups.» — Les amis de Turgot sont persécutés. — M. de CUigny, Contrôleur général. — Après la chute de Turgot. — Annulation des édits du 12 mars. — La loterie royale de France. — Turgot dans la retraite. — Le produit net de son niinistcre.
Du X-l mars 1770, date de l'enregistrement des Dernières édits, ail 1"2 mai 177G, date de son renvoi du minis-
réforraes de .....
Turgot. tère, les actes, les réformes administratives, les projets d'édits, les mémoires de Turgot sur les sujets les plus divers se succèdent rapidement. Pendant les vingt mois de son ministère, Turgot fit rendre cent neuf arrêts du Conseil d'État ou édits portant sur des matières d'utilité publique. Il n'y en eut pas moins de vingt pendant les mois de mars et d'avril. Il continuait son œuvre avec la hâte d'un homme qui craint ipie ses moments ne soient comptés.
DKHNiÈnES RÉFORMES DE Timi'.OT 285
On sait déjà avec quel soin méticuleux il faisait liréccder les édits royaux ou arrêts du Conseil, de liréambules clairs, précis, véritables chefs-d'œuvre d'exposition et parfois monuments d'éloquence politique.
Il avait lu un jour à un de ses amis le préambule qui est en tête de l'arrêt relatif à la libre circulation des grains et, comme ce dernier semblait le trouver trop lon.î;', il lui dit en riant : « On le trouvei'a diffus roimium
le-i prcatnliules
et ijlat ; voici mon motif: i'ai voulu le rendre si clair dt;s edus
^ ' '' étciieiU étendus.
que chaque juge de village pût le faire comprendre aux paysans; c'est une matière sur laquelle l'opinion populaire peut beaucoup. J'ai voulu d'ailleurs jiublier d'avance mes réponses aux représentations (|Ue des tribunaux et des intendants peuvent m'objecter, je désire enfin rendre cette vérité si triviale qu'aucun de mes successeurs ne puisse la contredire (1). »
Le 14 mars i)araissaient deux arrêts du Conseil, , suppression
^ de droits di\ei-s.
l'un réformant d'anciens abus, l'autre consacrant une nouvelle liberté pour le commerce. Le premier lirésidcnt de la Cour des aides avait depuis longtemps, dans ses titres de propriété de la seigneurie de Hardivilliers en Picardie, conservé certains droits de rouage C^), péage, travers ; sur le rapport
(1) R. de Lai'cy, Louis XVI et Turgol, p. 11. l'avis, 1803.
(2) Le rouage élail ua droit seigneurial qui se levait dan?) quelques provinces sur le vin vendu en gros et transporté par cliarroi. Oq nommait ce droit rouage, parce qu'il se levait avant que la roue tourne.
Le péage clait un droit qui se levait sur loi yrauds cliemins, sur les rivières navigables, sur les ports, ponts cl quais pour le passage
de Turgot et après avoir obtenu le consentement du principal intéressé, un arrêt du Conseil supprima pour toujours ces droits sans c|u ils pussent jamais être rétablis « pour quelque cause et sous quelque prétexte que ce fût ».
Liberié Le second arrêt consacrait la liberté du commerce
du cuimnerce
de'i oiouies. des colouies. Les négociants des ports de Saint-
iïeqiiête " *
deSiiini-Biieuc. Brieuc, Binic et Portrlcu \ s'étaient adrcssés au Roi pour obtenir la liberté de « faire directement le commerce » des toiles de Bretagne et celui des îles et colonies tVaiiçaiscs de l'Amérique. Ils demandaient de jouir, dans lesdits ports, du privilège de l'entrepôt et des autres avantages et exemptions accordés par les lettres patentes du mois d'avril 1707 qui avaient régiementé les commerces des colonies.
Dans leur requête au Roi, les négociants de Saint- Brieuc faisaient remarquer que leur port pouvait contenir des navires de trois à quatre cents tonneaux; qu'il était l'un des plus sûrs de la province ; que les travaux que la ville y avait fait faire, en augmentaient chaque jour la commodité ; qu'étant plus à portée (ju'aucun auti'e des endroits où se fabriquaient les toiles dites de Bretagne, ces toiles embarquées, sortant directement par le port de Saint-Brieuc, pourraient être vendues à Cadix « trois
des m;ircliaiuli.>es el dcnn'os i[iii descendent, passent ou traversent les rivières.
Le [)ontunaj/e était un droit pcrrn lorsqu'on passait sur les ponts.
Le travers était le droit pcrru lorsqu'on passait ou traversait des rivières on des grands chemins. (Oklioniiaire des finances de 1727 publié à Paris chez Jacques Jossc.)
DEUNIKniiS UÉFORMES DE TUUGOT 287
et quatre jiourcent meilleur marché quelorsqu'elles sont cliargées dans les autres ports ». Ils représentaient encore que la liberté du commerce avec les colonies procurerait de « nouveaux débouchés », faciliterait « la consonmiation n , accroîtrait « les productions » du pays , aui;inenterait le nombre des gens de mer, etc., etc. Turgot s'empressa d'accorder à Saint-Brieuc et aux deux petits ports voisins l'auldrisation qu'ils sollicitaient et qu'ils appuyaient de raisons économiques qui devaient particulièrement toucher le Contrôleur général. On se rappelle, du reste, que Turgot avait pi'écédemment accordé à la ville de Rochefort une autorisation analogue.
Le 15 mars, un arrêt du Conseil d'État comr)lêtc iiéunion
. de la halle aux
les lettres patentes du 25 décembre 1775, nui avaient tii-.ips
^ ' i a l;i halle aux
supprimé les droits sur les étoffes en passe-debout à '"''"^s- Paris. Il existait une halle aux toiles et une halle aux draps. Le môme expéditeur était obligé, s'il expédiait de la toile et du drap, de se présenter dans plusieurs bureaux et de répéter dans chacun les mêmes déclarations et formalités. Pour simplifier ces oi)érations et apporter plus d'économie dans les frais de perception, Turgot réunit la halle aux draps à la halle aux toiles ; les employés de cette dernière devaient sufilre à l'inspection de la halle, ainsi réunie, et à la perception des droits qui n'avaient pas encore été acquittés à l'entrée des marchandises à Paris.
C'est encore la même raison d'économie de temps suppression
,, . ,-p, . ■ i. 1 . 1 des liiircaux de
et d argent qui engagea 1 urgot a rattacher a la perception.
recette générale des aides, le bureau de déclaration et de l'ecette des bois carrés (1). Le 16 mars 1776, un arrêt du Conseil d'État approuva cette mesure. Turgot faisait remarquer qu'il était « à propos » de diminuer le nombre des bureaux dans l'intérieur de Paris et d'apporter plus d'économie dans la perception des droits.
Création Lc 24 mars le Conseil d'État rend un arrêt bien
! la cais
ctjnipte.
objet.
d'Es'îomtne.'s^u.i plus important encore que les précédents. Sur la
proposition de Turgot, il était établi une Caisse d'Escompte.
Cette institution avait pour objet (art. 2 des statuts) d'escompter des lettres de change et autres effets commerçables, à la volonté des administrateurs et à un taux d'intérêt qui ne pouvait, dans aucun cas, excéder 4 0/0 ; de faire le commerce des matières d'or et d'argent; de se charger, en recettes et en dépenses-, des deniers, caisses et payements des particuliers qui le désiraient, sans pouvoir exiger d'eux aucune commission, rétribution ou retenue quelconques et sous quelque dénomination que ce fût.
La Compagnie ne pouvait, sous aucun prétexte, (art. III) L'uiinunter à intérêt, contracter aucun engagement (|ui ne soit payable à vue; elle s'interdisait tout envoi de marchandises, expédition maritime, assurance et commerce quelconque, hors celui indiqué précédemment.
(1) D'api'cs l'ordonuance des aides de lOSO, il iHail (enjoint aux voiluriei's qui Iransportaicnl des vins ou des mai'cliandiscs de faire leur déclaration aux bureaux et aux barrières en entrant dans les villes.
DEnNlÈRES RÉFORMES DE TLIRGOT 289
Le fonds social était fixé à 15 millions de livres, Fonds social;
1 c\ rv !• ^"'^ emploi.
divisés en cinq mille actions de 3,000 livres chacune, payables en une fois et en argent comptant. Sur ces 15 millions, 5 furent, dès les débuts, réservés pour les opérations de la Caisse d'escompte; les 10 autres devaient être prêtés à l'État contre remise de sa part de 13 millions « des quittances de finance du garde du Trésor royal » autrement dit des bons du Trésor. Ces 13 millions, qui comprenaient l'intérêt et le remboursement des 10 millions prêtés, étaient représentés par vingt-six quittances, de 500,000 livres chacune, payables de six mois en six mois, à partir du 1°"' décembre 1776 jusques et y compris le 1"' juin
Les opérations de la Caisse d'escompte devaient commencer le 1" juin 1776. Les actions devaient ■ être imprimées suivant un modèle annexé à l'arrêt du Conseil, numérotées depuis le numéro 1 jusques et y compris le numéro 5000, signées par le caissier général et contrôlées par deux des administrateurs.
Les articles IX et X des statuts nommaient le Nominaiion
du
caissier général, le sieur de Mory, et exigeaient de caissier générai. lui la propriété de vingt-cinq actions pour qu'il pût avoir voix dèlibérative.
Lé conseil d'administration était composé de sept composuion
du conseil
administrateurs (art. XI) nommés par les action- d'aiimimsiraiion naires, à la pluralité des suffrages, dans la première assemblée générale. Chaque administrateur devait être propriétaire de cinquante actions, déposées dans la caisse sociale.
290 DEnNlÈRES RÉFORMES DE TURGOT
Révocation Aucuii clcs administrateurs ne pouvait être révo-
administ.ateurs. qué cju à la majorité des deux tiers des voix des actionnaires, réunis en assemblée générale, ou par un vote unanime des six autres administrateurs.
Partage Tant quo les bénéfices semestriels n'avaient pas
dôS Ijtllt'IiCGS
atteint 150,000 livres, les administrateurs n'avaient droit à aucune rémunération : à partir et au-dessus de ce chiffre, il leur était alloué 10 0/0 à se partager entre eux.
Clôture Les comptes de la Caisse d'escompte étaient clos
des comptes; . . <-. , i i i
IcsoOjum et Si décembre; les actionnaires étaient
ri'iininn (les actionnaires.
convoqués en janvier et en juillet pour les examiner et les approuver.
Caisse de dépôts Uuc caisse de dépôts était ouverte (art. XVII)
dfi tilrGs
pour les actionnaires qui voulaient y placer leurs titres « à l'abri de tous accidents^ vols, incendies ou autres, et d'où ils pourraient les retirer toutes les fois qu'ils le voudraient ». Cette caisse de dépôts pouvait recevoir aussi les valeurs que des particuliers auraient l'intention de lui confier en vertu d'actes notariés, et enfin elle était autorisée à recevoir celles dont le dépôt était ordonné par la justice. Telle fut la banque à laquelle Turgot donna son approbation et son concours. Les statuts avaient été concertés avec lui par un Suisse nommé Penchaud et un Écossais nomniéClouard.
liaison sociale: La Ibriiio légale doiiiiéc à la Compagnie fut celle
llesnard et C'e; . ...
gérant de soclété Cil Commandite, la raison sociale étant
r(!Si>onsable : '
"''iadeulues "" Bcsiutrd cl C"' ; Cil sortc quc c'était le gérant qui
était responsable d'actes auxquels il ne coopérait pas, tandis que le conseil d'administration, composé de sept actionnaires, l'administrait suivant les termes des statuts et se bornait à participer aux bénéfices s'il y en avait. Bizarrerie étrange et qu'expliquent seuls les idées et les usages de ce temps. A cette époque, en effet, comme l'a si bien remarqué un de nos économistes les plus distingués, M. A. Courtois, « l'esprit public, encore peu initié Les hommes
' ' '■ de paille.
à la pratique et à l'usage des valeurs mobilières, ne comprenait pas bien la raison ni l'importance de la responsabilité des actes de gestion, et tolérait facilement cette fraude, en usage alors, de mettre un individu de peu de surface, un liuinme de paille, à la place de gérant responsable, les hommes importants par le talent ou les capitaux n'occupant que des postes sans responsabilité (1) ».
Entre autres avantages, la Caisse d'escompte an- La caisse
, . , „ . . .1-1 i ■ nr'Ti i d"escomple el
nonçait celui de tournu' immédiatement a 1 li,tatune lEiat. somme de 10 millions. Turgot tomba avant d'avoir vu fonctionner cet établissement dont l'ouverture était fixée, avons-nous dit, au 1" juin 177G(art. VII). Lui parti, les actionnaires refusèrent de continuer ce prêt à l'État. Le "22 septembre 1776, cette clause de prêt de 10 millions fut annulée et le Trésor remboursa les sommes qu'il avait déjà reçues. Les actionnaires s'établirent avec un capital de 5 millions, du 1" juin au 2"2 septembre 177G; de 7 millions
(1) A. Courtois, Histoire de la Banque de France et des principales institutinns françaises de crédit, depuis 171G, p. 70. Paris, 1875. Guillaumlu cl C'°.
et demi de cette dernière date au 16 avril 1778; et ensuite de 12 millions jusqu'en 1783.
Les staïuis Ou B dit quc les statuts de la Caisse d'escompte
d'esconipie avaicut été calqués sur ceux de la Banque d'Ang-le-
el ceux « • 1
de la lianquc ievve. Au iioHit dc vuc des services qu'elle pouvait
d Angleterre. - j i
rendre aux particuliers, le fait est exact; au point de vue des privilèges, plusieurs nuances sont à noter. Alors que la Banque d'Angleterre avait le ]irivilège d'émettre des billets, les statuts de la Caisse d'escompte (on remarquera ce nom de Caisse donné à l'établissement de Turgot et non celui de Banque) ne faisaient aucune mention de l'émission de billets payables au porteur et à vue : tout porte à croire que, depuis la catastrophe deLaw, le discrédit de ces sortes d'effets éloignait toute crainte de concurrence; personne n'aurait osé entreprendre en France la fondation d'une banque d'État. D'autre part, l'administration de la Caisse d'escompte était laissée au choix des actionnaires : l'État ne pouvait s'immiscer dans l'exercice de ce droit.
Prospérité Tant iiuc la Caisse d'escompte resta livrée à elle-
de la Caisse
rte^comiiiB sans même ct u'cut à suliir aucune ui2,-érence de la part
ingérence , ^ ^
de l'Etat. jg l'État, elle vécut modestement et prospéra.
Intervention \ partir du jour OÙ l'État, dans sa détresse finaude l'Etal ; ruine i •'
d°escu*i^uur cière, voulut la contraindre à lui venir ca aide, elle périclita. L'État besoigneux l'accabla d'emprunts; la Caisse d'escompte devint un rouage de l'administration des finances; on se servait d'elle pour battre monnaie. La Convention ne voyant que
fraude dans l'industrie de banque et qu'illusions dangereuses dans l'émission d'un papier autre que celui de l'État, lasupprima par décret du 4 août 1793. « Actions, titres de créance au porteur, billets à vue, tout cela devait disparaître pour ne plus laisser que l'assignat et l'inscription sur le grandlivre (1). »
Tous comptes faits, la Caisse d'escompte, par Résultat
Je laliquiilalion.
suite d'augmentations successives, possédait à ce moment un capital de 112 millions. Les actionnaires perdirent 85 millions, soit plus des trois quarts. Les avances faites à l'Etat avaient été remboursées en assignats ou en rentes : les actionnaires perdirent de ce chef 57 millions à la réduction des deux tiers en l'an VI, et près de 33 millions sur les assignats. Nous pouvons dire, avec M. Courtois, en présence des faits et des chiffres qui précèdent, que les fautes qui conduisirent la Caisse d'escompte à cette situation sont plutôt du domaine à peu prés exclusif de l'administration des finances que de celui de la gérance; celle-ci, au contraire, a assez rigoureusement obéi aux préceptes qui doivent régir ces sortes d'établissements.
En fondant la Caisse d'escompte, Turgot avait ce que Turgm
avait eu vue
eu surtout en vue de faciliter les échanges commer- en fondant la
" Caisse
ciuux et de procurer des capitaux et du crédit à bon d'escompte, compte aux négociants honnêtes et solvabics. Les grandes bases de l'organisation de la Banque de
(1) A. Courtois, Histoire de la Banque de France, p. 83.
DERNIERES REFORMES IlE TURGOT
France se trouvent dans les statuts de la Caisse d'escompte; les perfectionnements seraient venus plus tard, lorsque le crédit public aurait été complètement rétabli, lorsqu'une expérience de quelques années aurait pu montrer à Turgot les avantages et les inconvénients de l'établissement utile qu'il avait créé.
La Caisse d'escompte était établie cependant suivant des règles telles, que, malgré la chute de Turgot, son promoteur, et en dépit des interventions répétées et ruineuses de l'État, elle vécut dix-sept ans, c'est-à-dire pendant une période qu'aucune banque n'avait pu iiarcourir sous l'ancien régime. Lorsque la Révolution proclama la liberté du travail et, comme conséquence, la lilierté des banques, elle fut liquidée; on a vu, par ce qui précède, que les pertes considérables subies par ses actionnaires sont dues en totalité à la détresse financière de l'État, au discrédit des assignats et des titres de S'il étaii lesié rente. On peut sans crainte dii^e que si Turgot était resté au pouvoir, si ses doctrines avaient été a[)pliquées plus tard par les ministres qui lui succédèrent, de tels résultats ne se fussent pas produits.
La croition La créatiou de la Caisse d'escompte fut encore
"cumiHe"sr,t le prétexte de nouvelles attaques contre Turgot : le
lie pritexle à de , i ■ i
ii.mvHics Pai-lement, le cleriié et la noblesse cherchaient quels
attaques cnnlrt' *"
Turgot. pouvaient être les arguments et objections à opposer à cett(> fondation. Des comités particuliers, raconte le conlinualeur de lîncliauniont, curent lieu entre les docteurs de Sorlximie; il parait (jue ces
au pouvoir?
DEMNIÈRES RÉFORMES DE TURGOT lî'JS
rigoristes voulaient prémunir les fidèles par des décisions réitérées, en manifestant, dans ce moment de crise, la doctrine de l'Êgiise sur ces matières (1).
Le commerce des vins n'était lias iilus libre que Tursot ài-ciéie
' ' ' la liberté
celui des grains. Le 6 avril 1 j76, Turgot in'ocla- du rommerce
~ 7 o i dt-g vins.
mait la liberté de ce commerce. « Les vins, disait Av.iniase
de celte liberté.
Turgot, dans le préambule de l'édit royal, sont la seconde richesse de notre royaume. Ils sont presque l'unique ressource de plusieurs de nos provinces qui n'ont pas d'autre moyen d'échanger pour se pourvoir de grains et ])rocurer la subsistance journalière à une population immense que le travail des vignes emploie, et dont les consommations enrichissent à leur tour la partie de nos sujets occupés à la culture des grains, et en augmentent la production par l'assurance du débit. » Or, dans la plupart Pi-oi'ibiiionï^
1 ) 1 1 etvexationsdont
des villes du Midi, la vente et l'achat des vins se était''7'oTj"et''à trouvaient assujettis à des prohibitions et à des a Ma^Ieufe" d'ans gênes multipliées que les habitants, disait Turgot, et dans"^"^!»!"!!, regardaient « comme des privilèges établis en leur faveur ».
Ainsi, les propriétaires de vignobles situés dans la sénéchaussée de Bordeau.v pouvaient interdire et interdisaient la consommation et la vente, dans la ville de Bordeaux, de tout autre vin que celui du cru de la sénéchaussée : un propriétaire même ne pou-
(1) Bachaumont, Mi'iiioires secrets, l. 1\, p. 3.
vait vendre son vin en détail, s'il n'était bourgeois de Bordeaux, s'il ne résidait pas six mois au moins par an, avec sa famille, dans la ville.
Les propriétaires de vins des provinces voisines ne pouvaient ni le vendre aux habitants de Bordeaux, ni, lioi'S du royaume, aux étrangers. Les vins du Languedoc ne pouvaient descendre la Garonne avant la Saint-Martin, ni être vendus avant le l" décembre; ceux du Périgord, de l'Agénois, du Quercy et de toute la haute Guyenne, avant les fêtes de Noël.
Aucun vin étranger à la sénéchaussée de Bordeaux ne pouvait rester dans cette ville passé le 8 septembre. Le propriétaire qui n'avait pu vendre le sien à cette époque était obligé ou de le convertir en eau-de-vie, ou do le faire ressortir de la sénéchaussée en remontant la rivière; il en diminuait ainsi la valeur ou la consumait en frais inutiles. Par cet arrangement, dit Turgot, « les vins de Bordeaux n'avaient à craindre aucune concurrence pendant tout l'intervalle qui s'écoule depuis les vendanges jusqu'au mois de décembre. Et, depuis cette époque même du mois de décembre, jusqu'au 8 septembre de l'année suivante, le commerce des vins des hauts ]iays gémit sous des entraves multipliées. »
Ces vins nr pouvaient être vendus immédiatement à leur an-ivée, ni transbordés dans les vaisseaux qui étaient en chargement dans le port de Bordeaux ou dans tout autre port de la Garonne. Ils devaient être dôchai'gés et entreposés dans un enilroit déterminé des faubourgs. Les futailles de-
valent être d'une forme particulière, moins avantageuse pour l'exportation on pays étranger, reliées avec des cercles en moins grand nombre, d'un bois moins fort, et, })ar conso'-quent, moins durables et moins propres à soutenir les voyages de long cours.
Tout cet « assemblage de règlements » suivant . Assemblage
de i-èglemenls
1 expression de Turuot, était « combiné avec le itlus combiné
'■ ' ^ avec le plus
grand art » . Les bourgeois de Bordeaux s'assu- "<"'"^'^ 3" ' " raient ainsi l'avantage « de vendre le vin plus cher au préjudice des propriétaires de tous les autres vignobles des j)rovinces méridionales, au préjudice des consommateurs des autres provinces du royaume, au préjudice même des commerçants et du peuple de Bordeaux. Coite police des vins s'exerçait par les jurats, sous l'autorité du Parlement... Les autres provinces du royaume n'avaient pas cessé de réclamer contre le préjudice que faisaient à leur commerce les gênes qu'ils éprouvaient à Bordeaux (1). »
Des abus non mnins vexatoires existaient à Marseille (2), dans la plupart des villes du Languedoc et du Dauphiné, véritables usurpations qualifiées de privilèges, que les gouvernements précédents n'avaient jamais considérées « dans tous leurs rapports avec la justice due au reste de leurs sujets, et avec l'intérêt général de l'Etat... Les privilèges
(1) Extrait du préambule de l'édil. Œuvres ilc Tiiigol, t. \'UI, édition de Dupont de Nemours.
(2) Un règlement de IGIO punissait de la poinc du fouet les voilul'iers qui amenaient du \\n étranger à Marseille.
298 DEUMÈnES nÉFORMES DE TURGOT
dont il s'agit n'auraient pu soutenir, sous ce double point de vue, l'examen d'une politique équitable et éclairée (1). »
Suppression L'édit déclarait donc nuls et non avenus tous
de tous ces pi'i-
viièges etabus titrcs, déclaratious, lettres patentes, arrêts et règle- *"■" "teurs™"^^" ™ents accordés à des villes, bourgs et autres lieux, commerçams'. portaut empêchement à l'entrée, au débit, à l'entrepôt, au transport par terre et par mer ou par les rivières, des vins et eaux-de-vie, à quelque titre et sous quelque prétexte qu'ils eussent été rendus.
« Partout où le privilège existe, disait encore Turgot, il est nuisible au peuple consommateur, nuisible au commerçant ; les propriétaires des vignes ne sont favorisés en apparence qu'aux dépens des i/intéièt autres propriétaires et de tous leurs concitoyens...
de IKlat. 1 1 ■'
C'est l'intérêt du royaume entier que nous avons à peser; ce sont les intérêts et les droits de tous nos sujets qui, comme vendeurs et comme acheteurs, ont un droit égal à débiter leurs denrées et à se procurer les objets de leurs besoins à leur plus grand avantage. »
opposiiion LQg Parlements do Toulouse, du Dauphiné, et le
des Parlenienls ' a
et''de''privence Cousell souvcralu du Roussillou, enregistrèrent sans diniculté cet édit : il n'en fut pas de même des Parlements de Bordeaux et de Provence. Quand Turgot fut disgracié, l'édit n'était pas encore enregistré; il devait être aboli peu de temps après sa chute.
(1) Pivambulr^ cL; I'.mIII. (Hiiivrrs dr TiinjiH, I. VUI, p. 'f2'<, oJilion de Dupijiit (Je Nomoui's.
Les habitants de Bordeaux avaient cependant applaudi au fameux édit déclarant la liberté du commerce des grains; ils avaient applaudi à l'arrêt du Conseil d'État du i2 juin [llô, qui supprimait tout droit d'octroi sur les grains français et étrangers entrant par eau ou par terre dans la ville ou la banlieue de Bordeaux. Le monopole et les privilèges dont jouissaient les autres provinces leur semblaient alors nuisibles à leurs propres intérêts : ils voulaient bien bénéficier et tirer profit de l'abolition des privilèges dont ils ne jouissaient pas , mais ils ne voulaient céder en rien sur ceux dont ils usaient. Tant il est vrai, comme l'avait écrit Turgot à l'abbé Terray, alors qu'il était encore intendant à Limoges, « qu'il n'est pas un seul marchand qui ne voulût être seul vendeur de sa denrée ».
?. in.
A la même date se place un acte important du Turgot,
• •,. iT. ,. • 1 .-1 diplomate.
mmistere de 1 urgot, et qui nous le révèle sous un aspect nouveau : Turgot diplomate, Turgot aux prises avec la politi<jue extérieure.
Des bruits de guerre avec l'Angleterre circulaient B.uits deguene dans le public. Cette puissance était alors en lutte rAngieterre. avec ses colonies d'Amérique. Le Roi voulut s'éclairer. Le ministre des affaires étrangères, Vergennes, lui présenta un mémoire sur les suites qu'on pouvait prévoir des dissensions existant entre les colonies anglaises et la métropole, sur les inquiétudes que
la France et l'Espagne pouvaient en concevoir, et sur les précautions que la prudence pouvait suggérer aux deux couronnes dans ces circonstances.
Le Roi demande Le Roi, dit-ou, demanda que Turgot donnât son
l'avis
de Tmg.n. avis, par écrit, sur ces questions. Pour répondre à ce désir, Turgot rédigea un mémoire « sur la manière dont la France et l'Espagne devaient envisager les suites de la querelle entre la Grande-Bretagne et ses colonies (1) ».
En voici les conclusions :
Conclusion? « Adoistcr uuc politiquc d'expectative. L'état des
du mémoire de '■ x i x
Turgot. financeset la situation de nos forces militaires exigent Politique d'ex- (Je grauds ménagements. Une guerre offensive de ""'"paiî ''^ '* notre part réconcilierait l'Angleterre avec ses colonies.
« L'envoi de troupes dans nos colonies serait ruineux, insuffisant et dangereux. Il serait temps d'y songer si l'Angleterre se préparait à nous attaquer. »
11 fallait donc se borner à prendre des précautions « moins chères et moins approchantes de l'état d'hostilité », c'est-à-dire :
Observer attentivement les événements;
Rétablir sans éclat nos forces maritimes;
Remplir nos magasins, réparer nos vaisseaux;
Nous mettre en état d'armer promptcment une escadre à Toulon et une à Biest;
Dans le cas d'un danger i)lus imminent, armer
(1) Duponl (le Nemours, Œuvres de Tunjiil, 1. VUI, p. 43i el suiv.
DERNlÈnES RÉFORMES DE TURGOT 301
effectivement ces escadres , mais sans les faire sortir ;
Dans le cas d'une guerre prochaine, rassembler des troupes du côté de l'Océan et tout disposer pour une expédition en Angleterre, afin d'obliger cette puissance à recueillir ses forces ;
Puis, profiter du moment pour envoyer des troupes ou des vaisseaux, soit dans nos colonies, soit dans l'Inde, où nous nous serions préparé d'avance des moyens, d'un côté en pratiquant des liaisons avec des naturels du pays, de l'autre, en perfectionnant l'établissement de nos Iles de France et de Bourbon (1).
Turgot lut son mémoire au Conseil. Le Roi l'ap- lenoi approuve
^ les avis
prouva entièrement; la paix fut maintenue. Les de tuiroi.
^ ' * La paix
avis sages et prudents du ministre l'emportèrent ''^' mainunue. sur le parti de la jeunesse et do la noblesse qui poussait à la guerre pendant que « l'opinion commençait à y être favorable (2) ».
Turgot avait bien raison de redouter la guerre ; Noji^ean sujet
*^ t^ 5 d attaques
mais son opposition acheva de soulever contre lui contre Tu.goi. le flot des mécontents et des ennemis qui étaient heureux de trouver n'importe quel prétexte pour l'obliger à quitter le pouvoir, et le ruiner dans l'esprit du Roi.
Dans les derniers jours du mois de mars, le mi- J-f^ n-romies
•' ' du ministre de
nistre de la guerre, Saint-Germain, avait introduit «Jm ,^l!^"^'
(1) Dupont de Nemoui-s. (ginrrt'.s île Tiirgut, t. VUI, p. 503.
(2) Foncin, Ministère de Turgot, p. WJ.
302 DERMÈRES RÉFORMES DE TURCOT
de brusques changements dans la discipline militaire. En huit jours, il avait rendu douze ordonnances sur l'administration des corps^ riiabillement, les revues, les récompenses, les disciplines, les conditions de l'avancement, etc.
Il supprimait l'École militaire et l'École de la Flèche et répartissait les élèves dans une dizaine do collèges.
Il prescrivait aux officiers généraux et aux commandants de corps de faire respecter la religion, de ne souffrir aucun officier affichant l'incrédulité. Il ordonnait aux officiers de conduire les soldats à la messe tous les dimanches. Il fixait le nombre de plats qui pourraient être servis sur la table des officiers; les punitions en usage étaient remplacées par des peines corporelles, des coujis de plat de sabre. Ces ordonnances Ccs ordounauces furent vivement critiquées et,
sont mal '
accueillies; on commo Saint - Germain avait été patronné par
s en prend ^ ^
a Turgoi. 'l'urgot, Ce fut coutre ce dernier qu'on se tourna : on affecta de les considérer comme solidaires l'un de l'autre.
soiiiciiude De plus en plus ébranlé, Turgot voulut prendre
la médecine, cucore (luciiiues Dounes mesures. 11 était d usao'e
Achats , T^ • 1 . ■ , • • "
de remèdes pour quc Ic Roi achctat, « pour Ic bieu de 1 humanité »,
le compte du Koi.
la composition et la préparation de certains remèdes particuliers. Les uns tombaient dans le domaine public; les autres étaient exposés à être perdus ou altérés. Turgot établit une distinction nécessaire entre les remèdes dont la composition avait été achetée sans aucune réserve au profit du vendeur (art. I") et ceux dont le secret pouvait être divulgué
DERMÈRES KÉFOItMES DE TURGOT 303
après un certain laps de temps (art. III). Ceux qui pouvaient être immédiatement divulgués devaient être aussitôt publiés et vendus. La composition de ceux dont le secret était conservé pendant un délai plus ou UKiiiis long, devait être déposée dans les archives de la Faculté de médecine. A la mort du possesseur du « remède acheté par le lioi, le doyen de la Faculté de médecine était tenu d'envoyer l'écrit contenant la composition et la préparation du remède, aux journaux et gazettes pour y être publiées (1) ».
Il faisait rendre un arrêt du Conseil pour modifier Adminisiration l'administration des écoles de dessin (2). écoles de dessin.
Il adressait au Roi un long rapport sur une rêcla- mémoiieau noi
mation de la ciiambre de commerce de Lille, au r(;-daniaiioii
di^ la chambre
sujet de droits qui avaient été perçus à Lyon sur <ie cnmmerce
deux balles de soie expédiées de Marseille par Lille.
Dans cet exposé, Turgot expliquait ce que sont les
droits de traite, ceux connus sous le nom de trépas
de Loire, la traite de Charente, ce qu'on ajipelle
provinces de l'i/itcrieur ou des cinq grosses J'e/'mes ;
ce C|ue c'est que le transit^ la caution solcable, l'ac-
cjuit-à-caution, le tiers-sur-taux et quarantième de
Lyon, etc., etc. Turgot reconnaissait le droit de la
ville de Lyon à prélever l'impôt dont se plaignait la
ville de Lille; ce droit, établi sur des titres certains
et des édits nombreux, consistait à faire passer par
Lyon toutes les soies étrangères. Mais, pour Tur-
(1) Ordonnance du I!oi du 12 avril 1776.
(2) ArrCt du Conseil du lo avril 177G.
304 DEUNlÈnEri RÉFORMES DE TUnGOT
got, c'était un abus dont souffrait tout le commerce, et il terminait son mémoire en promettant de supprimer cet impôt, sauf à le remplacer par une autre perception moins onéreuse, moins nuisible à tout le pays.
Plantation }{ fit fixer I lar un arrêt du Conseil d'État, en date
des aibres sur ' "
les routes. J^ {7 ;xvril, le délai qui pouvait être accordé aux propriétaires pour la plantation des arbres sur les routes. Ce délai fut limité à un an (1).
Arrêts relatifs Le 20 avril paralsscut deux arrêts ordonnant,
au reglernenl des ^ '
'''^"'et''des'^°'^''^ l'un, la visite et l'estimation des maisons apparte- '^''s™p"Jri'mésf "^'it ^ux corps ct communautés supprimés, l'autre, concernant le règlement et la liquidation des dettes de ces mêmes corps de métiers (2).
-nn,.,*nn?n, ij Lc Icndomain, nouvel arrêt concernant la fabi'icafabnration jj^^j^ j^g cartcs tx joucr et l'indication des villes où carisajoutr. ^^^^^ fabrication était permise (3). On avait cru que l'édit qui supprimait les jui-andes pouvait s'appliquer au mono|)ole que l'État avait conservé sur cette fabrication. L'arrêt du Conseil avait pour but principal de le confirmer.
Le produit de cet impôt devait servir, comme par le passé, à doter l'École militaire.
"l'im'dé^ dmkr Le 25 avril, il irduisait encore les droits sur les
sur les suifs. oijifc
(1) ArrOl du Conseil du 17 avril 1776.
(2) Arrêts du Conseil du 20 avril 1776.
(3) Arrêts du Conseil du iJl avril 177G.
DERNIÈRES aÉFORMES DE TUUGOT 305
Le 29, il établissait une commission tle médecins
Inslallalioii d'une coiniuis-
à PanSj pour tenir une correspondance avec les mé- siun de médecins
à l'aris.
decins de province, sur tout ce qui pouvait concerner les maladies épidémiques et épizootiques. L'arrêt du (i'onseil ordonnait qu'il y eut, nu moins une fois par semaine, une assemblée de médecins pour se concerter sur l'étude des maladies contagieuses, l'aire des dissections et autres travaux nécessaires, corresjiondre avec leurs collègues de province et les mettre au courant du résultat de leurs recherches et de leurs contércnces. «Sa Majesté, disait Turgot, a le droit d'attendre du zélé de ceux qu'elle aura choisis, qu'à l'exemple des plus grands médecins de l'anticjuité, ils ne dédaigneront pas d'étudier pareillement les maladies des animaux et les remèdes qui leur conviennent... Ils devront rassembler toutes les notions qui peuvent être utiles pour liréveiiir ou pour arrêter les ravages que les nialatlies contagieuses font [larmi les hommes, ou parmi les animaux qui, partageant avec eux les travaux de l'agriculture, deviennent une partie intéressante de leur richesse. »
l IV.
D'aussi sages préoccupations font connaître Tur- mtte
. , . acharnée contre
got tout entier ; mais, conmie 1 avait prévu v oltaire, lurgot. il avait entrepris de faire tant de bien qu'il avait fini par avoir tout le monde contre lui ; le Parlement, la magistrature, les financiers, le clergé. On pouvait T. I. 20
dire de lui ce que Saint-Simon avait écrit de Vauban (1) :
c II ruinait une armée de linanciers, de commis, d'employés de toute espèce ; il les forçait à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et sapait par les fondements ces fortunes immenses qu'on voit naître en si peu de temps. C'était déjà de quoi échouer. »
Le clergé. Nous connaissous les causes de l'hostilité du Par-
lement et de la magistrature ; quant au clergé, les prêtres ne pouvaient supporter Turgot : oubliant sa conduite à leur égard, alors qu'il était intendant, oubliant son esprit de charité et de justice, sa bienveillance et sa bonté, ils lui reprochaient, d'abord, d'être « philosophe » et d'avoir des idées trop larges, en matière de religion. Ils lui gardaient rancune d'avoir voulu modifier la formule du serment du sacre en ce qui concernait les « hérétiques ». Ses doctrines sur l'impôt, qui faisaient entrer le clergé dans le droit commun, ses projets d'organisation politique, qui ruinaient rinfiuence des prêtres et des nobles, avaient suscité de bruyantes et puissantes hostilités.
Les classes II cut coutro lui ceux-là mêmcs qui étaient l'objet
laborieuses.
de sa plus vive sollicitude : les classes laborieuses,
les commerçants, les industriels, le peuple. Il eut,
La cour. surtoul, coutrc lui, est-il besoin de le dire? les
gens de Cour; et, sauf Malesherbes, qui disait de
(1) Saint-Siciuiii, Mt'iuoiri'.s.
Turgot : <s II a la tète de Bacon et le cœur de l'Hôpital», tous ses collègues au ministère : Vergennes, Les ministres. Sartines , Miromesnil , Saint-Germain , Maurepas tout le premier, qui était offusqué do l'importance qu'il avait acquise, désiraient secrètement sa perte, et tinii'cnt }»ar l'abandonner.
Tari;ot ne tit rien, absolument rien, pour essayer Turgot
'=' ' "^ " inlleiitile.
de détourner l'orage qui grondait sur sa tète, ramener ;ï lui, par (pielques légères concessions, ses ennemis, éviter de froisser quelques-uns de ses meilleurs amis. Même avec Malesherbes auquel il devait tant, Turgot (1) se laissait aller à des mouvements malencontreux « d'austérité puritaine». Au plus fort de la lutte avec le Parlement, dont il s'était courageusement séparé, après avoir été si longtemps l'idole et la gloire des compagnies judiciaires, Malesberbes se voyait sèchement refuser, par l'ami auquel il se dévouait, une charge pour un de ses |)arents d'ailleurs ijlein de mérite. Turgot en i.es principes
. . uvant tout.
convenait; mais ce choix contrariait les règles générales de son administration, et il ne pouvait se décider à les faire fléchir. C'était toujours, on le voit, un excès de droiture qui le rendait intraitable; mais, cette fois, le danger n'était pas bien grand. La rancune de Malesherbes n'était pas très redoutable : pour toute vengeance, il s'amusait à quereller son ami, à lui reprocher les ardeurs de son zèle, et il lui disait en riant : « Vous êtes aussi trop pressé ; pourquoi vouloir tant de choses à la
(1) R. du l.arcy, louis XVI et Tanjol, p. 22.
fois? Vous vous imaginez avoir l'amour du bien La rage pubHc, poiut du tout : VOUS cu avez la rage; car il
du bien public. ,. . , „ ,
laut vramient être enrage jiour lorcer en même temps la main au Roi, à M. de Maurepas, à toute la Cour, au Parlement! » — Et, avec sa gaieté ordinaire, il énumérait toutes les circonstances où le désir de bien faire avait entraîné Turgot dans une foule de fautes, impardonnables pour un ministre tant soit peu courtisan.
De la patience î Mais Turgot, Cjui lie plaisantait guère, répondait avec une gravité touchante : « Est-ce qu'avec le mal de famille qui circule dans mes veines, il m'est permis d'avoir de la patience? Ce mal s'aigrit tous les jours dans le travail. En mettant mes heures à profit, j'aurai fait du moins ce que j'aurai pu, et ce seront toujours autant de vexations dont j'aurai délivré le peuple (1). «
Turgot Turgot ne voulut pas encourir le reproche d'avoir
VBUtr'irtj cliûssp.
désespéré trop tôt de la justice de sa cause, de l'avenir des idées qu'il préconisait. Il ne voulut pas quitter la place « qu'on ne l'eût chassé (2) ».
« Vous me prescrivez, écrivait-il à l'abbé de Véry, la devise gothique que j'ai lue dans les armoiries
(1) Tout ce dialogue eiilre Turi^ot rt Maleslicrbes est extrait des Mémoires de Tabbc de Voi'y que M. H. de Larcy a publiés daus son travail sur Louis XVI el Turirol.
L'abbé de \'éi-y, ancien condisciple de Tur£;ut, était reste son ami; c'est lui qui avait suggéré à M. de Maurepas l'idée d'appeler au ministère l'intendaiil de Limoges.
(2) Baudrillart, Études de pliitusujj/iic morale el d'économie poliliqiii', \< TiS.
CHUTE DE TUKGOT 309
(ruiie famille : Fais ton devoir et advienne fjue «Fais ton devoir
/-. 1 I -x 1 i i ^' advienne
pouri'Ci. Cette marche me plaît plus que toute que pourra. » autre. Je ne veux que ce que je crois le bien du Roi. Il a plus besoin de moi que je n'en ai de lui. S'il me renvoie ou si je le quitte, parce que ma besogne deviendra impossible, qu'est-ce que je perds f Vous savez que mes goûts ne sont pas difficiles à satisfaire.
« Quand le Roi devrait me congédier demain,
je lui dirais aujourd'hui : Voilà, selon moi, ce que vous devez faire. Je ne vous le répéterai pas après demain, puisque vous ne voulez plus de moi; mais il est de mon devoir de mettre jusque-là cette vérité sous vos veux. Lorsqu'on n'a pas l'art des ménage- La vérité
'est toujours la
ments, la vérité est touiours la meilleure ressource; meilleure res-
' •' source.
si elle ne réussit pas, je m'en irai avec elle. »
On rouait de rappeler les movens qui furent em- La chute
'^ ' ' .,1 jp Turgot ;
^)loyés pour précipiter la chute de Turgot. Une pre- manœuvres em-
mière manœuvre demeura sans succès. On présenta
au Roi l'état des dépenses et des recettes dressé j^ar
Turgot pour l'année 1776, après l'avoir couvert de Budget de ittg.
critiques. Le Roi ne s'en émut pas. L'abbé de \^éry
reprochait à Turgot de garder le silence et de ne pas
répondre, à son tour, aux insinuations dont il était
l'objet, en mettant sous les yeux de Louis XVI le
tableau des améliorations qu'il avait réalisées. «Que
voulez-vous, répondait-il, il semble (ju'oii ne va
dire ces choses-là que pour s'en faire un inérile;
cette idée m'arrête. »
On eut recours, paraît-il, à un autre moyen. On Fausse corres-
. , ^ . pondance
imagina d'envoyer de Pans à V lenne des lettres, attribuée à
Allitude (le Maurepas.
310 CHUTE DE TUUGOT
blessantes pour le Roi, injurieuses pour la Reine, qu'on faisait mettre à la poste à l'adresse de Turgot et qui paraissaient lui être écrites par un ami intime. On fabriquait les réponses, sur le même ton, et le directeur des postes mettait le tout sous les yeux du Roi (1). Louis X^'I communiquait ces lettres à M. de Maurepas qui défendait son collègue suffisamment pour ne pas l'accuser de cette trahison, mais suffisamment aussi pour achever de le rendre suspect.
Atiiiude duuoi. Louis XM usa-t-il de franchise envers Turgot? Au lieu de lui présenter ces lettres et de le confondre, il aurait gardé le silence et se serait borné à lui témoigner une froideur marquée.
Quant Turgot lut au Roi son mémoire sur la réclamation de la chambre de commerce de Lille contre un droit perçu jiar la ville de Lyon, Louis XM l'interronqiil brusquement et lui dit: «Est-ce tout? — Oui, Sire. — Tant mieux! » et il lui tourna le dos C2j.
Le renvoi de Le rcuvoi do Turgot était résolu.
Turgot "^
est résolu. A partir de ce moment, Turgot ne vit plus
Louis X^^L II se présenta inutilement plusieurs fois pour lui parler et ne fut pas reçu. Il voulut lutter jus(|u'au bout. Il éci-ivit au Roi et ne reçut aucune
(1) Si celle m.'ino'Uvre a 6[i nM'lliMiiiril pi'aliqucc, il semble qu'elle ait dû l'ûlre aulremciil qu'on ne le raconte, cai-, à celte époque, nous le savons, ■Turgot, en prenant la snrinlcndance des postes, avait enlevé à l'intendunl Rigoley d'Oigny la précicu.se préroyalivc de travailler personnellcmenl avec le Hoi.
(2) Monlyoïi, l'urlkidiiriU'n sur i/iuiqucs iiiiiiixlrcx ilfs /iiiancrs, p. 102.
CHUTE DE TUnGOT 311
réponse. L'abbé do Véry avait conservé la coiiie d'une do ces lettres; elle semble être le testament politi(iue do Turgot. Nous la reproduisons ci-après, l'empruntant iii crtenso à l'ouvrage de M. de Larcy. Il est impossible de parler avec une netteté plus grande, une franchise plus âpre. Ce ne sont pas des regrets, encore moins des menaces que Tui'got fait entendre : non, son noble caractère est au-dessus de ces faiblesses ; c'est le cri qui s'échappe d'une conscience honnête, révoltée; c'est l'avertissement solennel d'un homme de bien, prévoyant l'avenir, se souciant moins de ce qui peut lui arriver que des maux qu'il entrevoit pour son souverain et pour son pays.
Dans cette lettre éloquente qu'on lit avec émotion, Turgot indique clairement les causes principales d'un bouleversement qui sera la Révolution, le danger de l'hostilité des Parlements, les cabales et les flatteries des courtisans^ la situation des finances, la guerre d'Amérique, l'inexpérience et la faiblesse du Roi, les mauvais conseils qui lui sont donnés. « N'oubliez jamais, Sire, s'écric-t-il, que c'est la faiblesse qui a mis la tète de Charles I'"' sur un billot; c'est la faiblesse qui a rendu Charles IX cruel; c'est elle qui a formé la Ligue sous Henri III, qui a fait de Louis XIII, qui fait aujourd'hui du roi de Portugal des esclaves couronnés ; c'est elle qui a fait lous les malheurs du dernier règne! » Le dévouement arrache à Turgot « un cri de détresse; seulement il s'y mêle le frémissement du prophète désespéré de voir ses avertissements méconnus(l)».
(1) 11. de Larcy, Louia XVI et ïuiijol, p. 31.
312 CHUTE DE TLIRGOT
^'oici la lettre :
Ai( Roi.
Paris, le 30 avril 1770.
Sa lettre au n.ii. « Sire, je ne veux point di^^simuler à Votre Majesté la plaie profonde qu'a faite à mon cœur le cruel silence qu'Elle a gardé avec moi, dimanche dernier, après ce que je lui avais marqué avec un si grand détail dans mes lettres précédentes sur ma position, sur la sienne, sur le danger que courent son autorité et la gloire de son règne, sur l'impossibilité où je me verrais de la servir, si elle ne me ddiinait du secours.
« Votre Majesté n'a pas daigné me répondre.
« Je ne peux pas penser. Sire, que de gaieté de cœur vous consentiez à sacrifier tout votre régne et le bonheur de vos peuples. 11 faut donc que "\'otre Majesté n'ait pas cru un mot de ce que je lui ai dit , et écrit. Il faut donc qu'Elle m'ait cru un fourbi; ou un imbécile qui n'a pas vu ce qu'il croit avoir vu. Il faut qu'Elle ne mette aucun prix à mes services et à l'attacliement que je lui ai voué.
« Oui, Sire, il le faut, car un homme à qui on montre un précii)ice ouvert sous ses pas ne s'y jette pas viili)nlaireinent, s'il ne se persuade pas qu'un le trompe. Si ^'otre Majesté croyait au danger qui>je lui ai fait voir de la })art des Parlements et de toutes les cabales encouragées par les manèges de M. le Garde des sceaux et autres, Elle ne croirait pas (ju'il tut iiiiliflerent de se livrer à leur merci et
CHUTE DK TUnGOT 313
d'abandonner le seul homme qui veuille la détendre et lui sacritier tout intérêt.
« Sire, il y a des gens qui sont tittachés à leurs places par les honneurs et par le profit. Ceux-là peuvent supi)orter l'indifierencc dnnt Votre Majesté m'a accablé. Mais un ministre qui aime son maître a le besoin d'en être aimé. Eh ! Sire, que vous seriez à plaindre, si vous pouviez croire qu'un souverain n'ait pas aussi besoin d'être aimé de ceux qui le servent! Croiriez-vous, Sire, pouvoir également compter sur ceux qui ne vous serviraient que par intérêt. Ignorez-vous qu'en mille occasions l'intérêt de ceux qui vous approchent et de vos ministres mêmes peut être diamétralement opposé au vôtre? Ignorez-vous qu'aussitôt qu'ils peuvent espérer de vous tromper, ils ne risquent rien à vous mal servir, et qu'ils peuvent beaucoup gagner à sacrifier vos intérêts aux intérêts de ceux qui peuvent leur nuire ou concourir à leurs vues? Ignorezvous qu'ils ont mille moyens de vous tromper, et même en se rendant d'autant plus agréables qu'ils peuvent mieux tromper?
« L'honnête homme vous servira encore par devoir; mais, Sire, quand une âme honnête et sensible ne trouve en retour de ses sacrifices qu'une froide iiiditïérence, elle se resserre et se flétrit. Les obstacles multipliés découragent le zèle le plus i)ur, et bientôt la lassitude énerve toutes les forces.
ï Sire, j'ai cru que Votre Majesté, avec l'amour de la justice et la bonté gravée dans son cœur, méritait d'être servie par affection. Je me suis livrée
ce sentiment. J'ai vu ma récompense dans votre bonheur et dans celui de vos peuples. J'ai bravé la haine de tous ceux qui gagnent à quelques abus. Tant que j'avais l'espérance que Votre Majesté m'estimât et de faire, le bien, rien ne m'a coûté. Quelle est aujourd'hui ma récompense"? Votre Majesté voit l'impossibilité où je suis de résister à ceux qui nie nuisent par le mal qu'ils me font et par le bien (|u'ils m'enqiôclient do faire en croisant toutes mes opérations, et Voti-e Majesté ne me donne ni secours ni consolation. Comment puis-je croire que vous m'estimiez ni que vous m'aimiez? Sire, je ne l'avais pas mérité, j'ose le dire!
« Je vous parle de ma sensibilité. Sire, l'objet est bien fait pour m'affecter; mais vous en avez un tout autrement sérieux à considérer, c'est l'intérêt de votre règne et de votre autorité, votre gloire, votre bonheur, celui de la France. Je répète sans cesse la même chose, ([ue puis-je vous dire de plus clair? Et quels sont donc les moyens de vous faire connaître la vérité? Votre Majesté m'a dit qu'Elle avait encore besoin de réflexion et qu'elle manquait d'expérience.
« Vous manquez d'expérience. Sire; je sais qu'à vingt-deux ans et dans votre position, vous n'avez pas la ressource que l'habitude de vivre avec des égaux il(ini:e;iu\ jjarticuliers pourjuger les hommes, mais aurez-vons plus d'expérience il;nis huit jours, dans un mois? et faut-il attendre pour vous déterminer que cette expérience tardive soit arrivée? Vous n'avez point (rexpérience personnelle, mais [loui- sonlir la rènlilc des dangers de votre position.
GHUTE DE TURGOT 315
n'avez-vous pas l'expérience si récente de votre aïeul "^
« Je vous ai peint tous les maux qu'avait causés la faiblesse du feu Roi; je vous ai développé la marche des intrigues qui avaient par degré avili son autorité. J'ose vous prier de relire cette lettre et de vous demander si vous voulez courir le risque des mêmes dangers, je dirai même de dangers plus grands.
« Louis XV avait, à quai'ante ans, la plénitude de son autorité, il n'y avait point aloi's de chaleur dans les esprits. Aucun corps n'avait essayé ses forces, et vous. Sire, vous avez vingt-deux ans, et les Parlements sont déjà plus animés, plus audacieux, plus liés avec les cabales de la Cour (ju'ils ne l'étaient en 1770, après vingt ans d'entrepi'iscs et de succès. Les esprits sont mille fois plus échauffés sur toutes sortes de matières, et votre ministère est presque aussi divisé et plus faible que celui de votre prédécesseur. Songez, Sire, que suivant le cours de la nature, vous avez cinquante ans à régner et pensez au progrès que jieut faire un désordre qui, en vingt ans, est parvenu au jxiint où nous l'avons vu. Oh ! Sire, n'attendez ]>as qu'une pareille expérience vous soit venue et sachez profiter de celle d'autrui...
« Sire, je dois à ]\L de Maurepas la place que Votre Majesté m'a confiée : jamais je ne l'oublierai. Jamais je ne manquerai aux égards que je lui dois; mais je dois mille fois da,vantage à l'État et à Votre Majesté.
« Je ne pourrais, sans crime, sacrifier les inté-
rets de l'un et de l'autre. Il m'en coûte horribleineiit pour vous dire que M. de Maurepas est vraiment coupable, s'il vous propose M. Amelot, ou du moins que sa faiblesse vous serait aussi funeste qu'un crime volontaire. M. Amelot peut suivre avec application, lorsqu'il est dirigé, des affaires contentieuses; mais il est incapable d'aucune vue supérieure ; dans tous les temps de sa vie, il a passé pour un homme sans talent.
« A^oilà donc. Sire, ce ministi'e qu'on veut vous donner et que le Garde des sceaux aura certainement appuyé de préférence à l'abbé de Véry que je vous proposais, parce qu'il craint plus que toute cho.se un honinu' (pii puisse diminuer son ascendant sur M. et M"" de Maurepas et leur démasquer ses artifices...
« Quoi qu'il en soit. Sire, il m'est si démontré que je ne pourrai pas rester seul et isolé, comme je le suis, que, (piand mon devoir ne m'obligerait pas à vous dire toute la vérité, je ne pourrais avoir aucun intérêt à vous la taire. Si je vous déplais en vous le disant, je supplie Votre Majesté de me le dire ou de me l'écrire. Je ne veux point altérer votre confiance en M. de Maurepas; il la mérite à beaucoup d'égards par son expérience, par ses lumières, [)av sa grande habitude des affaires, par sa prodigieuse mémoire, par son amabilité, par son attachement réel au bien et à votre [icrsonne.
« Mais, Sire, en ètes-vous à savoir en quel point il est dominé ])ar les idées de ceux qui le voient? Tout le niniidc s;iit ipie M'"" de Maurepas qui a infiniment nmiiis d'('S[iril, mais i>eaucoup plus
de caractère, lui inspire habituellement toutes ses volontés.
« Les ujiinions pubiiiiues font aussi sur lui une impression incroyable pour un homme d'es|)rit, qui avec SCS lumières doit avoir une oiiinion par luimême. Je l'ai vu changer dix fois d'idées sur le lit de justice, suivant qu'il voyait ou M. le Garde des sceau.x, ou M. Albert, lieutenajit de police, ou moi. C'est cette malheureuse incertitude dont le Parlement était fidèlement instruit (pii a tant prolongé la résistance de ce corps.
« Si l'abbé de \'éry n'avait pas contribué à fortifier son ami, je ne serais point étonné qu'il eût tout abandonné et conseillé à Votre Majesté de céder au Parlement. C'est cette faiblesse qui lui fait ado[iter avec tant de facilité les cris des gens de la Cour contre moi; c'est elle qui m'ote presque toute force dans mon déj^artement.
« Cette faiblesse a mis dans ma manière d'être avec M. de Maurepas une variation très singulière.
« Mon caractère, plus tranchant que le sien, doit naturellement lui faire ombrage. Ma timidité extérieure a peut-être fait dans les premiers temps quekiue compensation : mais j'ai lieu de croire qu'il a craint de bonne heure que je n'obtinsse de Votre Majesté une confiance personnelle indépendante de la sienne...
0 Telle a toujours été ma position et j'en ai eu beaucoup à souffrir. Je ne vous en ai point parlé, et je ne vous en parlerais point encore, si je ^jouvais, sans vous traliir, vous taire le danger où vous met cet abandon à un ministre très estimable, mais qui,
318 CHUTE DE TUnr.OT
ayant le maliieur d'être faible, ne peut vous être utile qu'autant qu'il sera lui-même appuyé. Je suis bien loin de vouloir lui ravir votre confiance, et d'élever ministère contre ministère. Je ne veux jamais cesser de le consulter sur tout et de lui être son subordonné en tout.
« Je veux devenir son ami, me fortifier auprès de lui ])ar l'entremise d'un ami commun, le fortifier par là lui-même, assurer la gloire de son ministère, et rendre tous ses talents aussi utiles qu'ils peuvent l'être. Voilà, Sire, le [ilan que je vous propose; je le crois honnête pour lui, nécessaire pour vous, parce que ce qu'il y a de plus nécessaire pour tout gouvernement, c'est la force de caractère.
« N'oubliez jamais, Sire, que c'est la faiblesse qui a mis la tête de Charles 1°' sur un billot ; c'est la faiblesse qui a rendu Charles IX cruel ; c'est elle qui a formé la Ligue sous Henri 111, qui a fait de Louis XIII, qui fait aujourd'hui du roi de Portugal des esclaves couronnés ; c'est elle qui a fait tous les malheurs du dernier règne.
« On vous croit faible, Sire, et il est des occasions où j'ai craint que votre caractère n'eût ce défaut; je vous ai pourtant vu, dans d'autres circonstances plus délicates , montrer un vrai courage . Vous l'avez dit. Sire, l'expérience vous manque, vous avez besoin d'un guide, il faut à ce guide lumière et force. M. de Maurepas a la pi-cmière de ces qualités et il ne peut avoir la seconde, s'il n'a lui-même un appui; il ne le sent pas, il le craint même. Je le vois parle choix qu'il a en vue et par le peu d'efforts i|u'il a faits pour vous déterminer en faveur de
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l'abbé de Véry. Je viiis qu'il craint précisément ce qui lui donnerait de la force. Il ne sent pas qu'après m'avoir isolé, après avoir dégoûté \^otre Majesté de moi et m'avoir forcé à vous quitter, tout l'orage, dirigé maintenant contre moi, viendra fondre sur lui et qu'il finira par succomber en entraînant dans sa chute votre autorité, ou peut-être après l'avoir |>erdue.
« Je ne puis assez répéter à ^^Jtre Majesté ce que je prévois et ce que tout le monde jjrévoit d'un enchaînement de faiblesses et de malheurs, si une fois les plans commencés sont abandonnés, et si le ministre qui les a mis en avant succombe à l'effort des résistances qui s'unissent contre lui.
« Et que sera-ce, Sire, si aux désordres de l'intérieur se joignent les embarras d'une guerre que mille démarclies inqjrudentes peuvent amener, ou que les circonstances peuvent forcer f Comment la main qui n'aui^a pas tenu le gouvernail dans le calme, pourra-t-elle soutenir l'effort des tempêtes? Comment soutenir une guerre avec cette fluctuation d'idées et de volontés, avec cette habitude d'indiscrétion qui accompagne toujours la faiblesse?
« Voilà, Sire, où vous en êtes; un ministère faible et peu uni ; tous les esprits en fermentation, les Parlements ligués avec toutes les cabales, enhardis par une faiblesse notoire (Votre Majesté a vu, dans une lettre que je lui ai confiée, l'expression bien naïve de leurs pensées) ; des revenus au-dessous de la dépense; la plus grande résistance à une économie indispensable; nul ensemble, nulle fixité dans les jilans ; nul secret dans les résolutions de vos
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conseils; — et c'est dans ces circonstances qu'oTi propose à Votre Majesté un liomme sans talent, qui n'a d'autre mérite que la docilité, à qui f non pas à celui de vos ministres qui montre quelque force dans le ministère, mais à M. le Garde des sceaux qui, par ses insinuations, augmente encore les dispositions à la faiblesse. C'est dans ces circonstances que ^'ot^e Majesté ])eut n'être pas frappée des dangers que je lui ai montrés avec tant d'évidence.
« En vérité, Sire, je ne vous conçois pas : on a eu beau vous dire que j'étais une tète chaude ou cliimérique; il me semble cependant que tout ce que je vous dis ne ressemble pas aux propos d'un fou ? Il me semble même que les opérations que j'ai faites, malgré les cris, malgré les résistances qu'elles ont éprouvées , ont réussi précisément comme je les avais annoncées ; et si je ne suis pas fou, si les dangers que je vous ai fait voir ont quelque chose de réel, ^^otre ^lajesté ne peut pas, sans manquer à elle-même, s'y livrer par complaisance l)uui- M. do ^IaurL'i>as.
« II faut bien que je sois animé par une forte conviction, puisque je me suis permis de dire ce que je pense sur la trop grande faiblesse de M. de Maurepas, au risque de déplaire à Votre Majesté, de lui donner peut-être mauvaise opinion de moi à cause de l'obligation persoimelle que j'ai à M. de Maurepas ; mais je vous l'ai déjà dit : la reconnaissance ne doit pas aller jusqu'à vous trahir, et je croirais vous trahir en vous laissant succomber sans vous avertir autant qu'il est en moi !
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« Je vous supplie de réfléchir encore avant do vous déterminer à un choix qui sera mauvais en lui-même et funeste par ses suites...
« Si enfin j'ai le malheur que cette lettre-ci m'attire la disgrâce de Votre Majesté, je la supplie de m'en ^ instruire elle-même. Dans tous les cas, je compte sur son secret.