‹ Turgot et ses doctrinesChapitre 37 sur 56 · TURGOT. S · texte numérisé non relu

TURGOT. S

Louis XVI garda cette lettre; il la remit sous en- sa démission. veloppe, cachetée du petit sceau royal, avec cette suscription de sa main : Lettre de M. Turgot. Quelques jours après, le 12 mai, le ministre d'État Bertin apportait à Turgot l'ordre du Roi do donner sa démission. On raconte qu'étant à rédiger un projet d'édit, il posa la plume en disant : » Mon successeur l'achèvera. »

Mais, avant d'entrer dans la retraite, il voulut Nom-eiie leitre

' ' a Louis XVI.

encore écrire à Louis XVI. 11 lui adres.sa une lettre touchante et fière, où perce, sans doute, dans certains passages, la légitime susceptibilité d'un ministre destitué brutalement, sans aucun ménagement, mais oi'i l'on retrouve aussi l'expression de son dévouement au Roi, où l'on peut lire enfin les craintes, les prévisions sinistres qui ne devaient pas tarder à se réaliser : « J'ai fait, Sire, disait-il, ce que j'ai cru de mon devoir, en vous exposant, avec une franchise sans réserve et sans exemi)le, les difficultés de la position où j'étais et ce que je pensais de la vôtre. Si je ne l'avais pas fait, je me serais cru coupable envers vous. Vous en avez

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sans doute jugé autrement, puisque vous m'avez retiré votre confiance; mais, quand je me serais trompé, vous ne pouvez pas, Sire, ne point rendre justice au sentiment qui m'a conduit.

« Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu, et que je vous montrais des dangers cliimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas, et que votre règne soit aussi heureux et aussi tranquille pour vous et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfaisance. »

r,efu<i de En remettant à Turgot sa lettre de renvoi, Bertin

" ' lui avait dit que le Roi, indépendamment des appoin-

tements attachés au titre de ministre, voulait lui accorder un traitement plus avantageux, et lui demandait de <! lui exposer ses besoins ». Turgot refusa. « Vous savez, écrit-il au Roi, vous savez, Sire, ce que je pense sur tout objet pécuniaire. Vos bontés m'ont toujours été plus chères que vos bienfaits. Je recevrai les appointements de ministre, parce que sans cela je me trouverais avoir environ un tiers de reveiui de moins que si j'étais resté intendant de Limoges. Je n'ai pas besoin d'être plus riche, et je ne dois pas drtnner l'exemple d'être à charge à l'État.

Désintéresse- o Jc su[)plierai Votre Majesté de réserver les de luifoi. grâces qu elle me destmait pour dédommager quelques personnes qui, après avoir fait le sacrifice de leur état pour m'aider dans mon travail, perdent par ma retraite celui que je Icin- avais procuré, et se

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trouveraient sans ressources si elles n'éprouvaient pas les bontés do Votre Majesté. »

Ce désintéressement absolu de Turgot pour tout ce qui le concerne, le souci qu'il témoigne pour ses modestes collaborateurs sont les dernières volontés du grand ministre. Il était resté fidèle à cette vieille devise que i'abbé de Véry lui rappelait un jour : « Fais ton devoir : advienne que pourra! » 11 avait dit la vérité au Roi, maintenu fermement ses idées: il quitta le pouvoir noblement, sans bruit, sans colère, ne voulant rien accepter pour lui que ce qui lui était légitimement dû.

La chute de Turgot excita une joie bruyante à joie bruyame

, ., des privilégies.

Versanles. Fnianciers, magistrats, prêtres, gentilshommes, tous applaudirent à l'envi et partout. A sa sortie du ministère, il fut insulté dans les rues, comme Colbert l'avait été à sa mort. Les privilégiés, dit M. Baudrillart, « se livraient aux transports d'une joie bruyante. La Cour présentait l'aspect d'une fête. » « Le spectacle de la gaieté du « iis dansent l)euple, écrivait Condorcet à Voltaire, me serre le s-iis n-avaient

... lien perdu! »

cœur. Ils dansent comme s'ils n avaient rien perdu (1)! «

Les esprits éclairés furent les seuls qui déploré- Douleur

Ail T-N- n r ''^ Voltaire.

rent la chute de Turgot. « Ah! mon Dieu, Monsieur, écrivait Voltaire à M. de Vaines, quelle funeste nouvelle j'apprends! La France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous... Je suis atterré et désespéré! » Peu de jours après, il mandait

(1) Lellre do Condorcet à Vollaife, 15 mui 177G. — (Euvres de Condorcet, l. I, p. 114 et 115.

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à Frédéric la retraite de son ami et de celle de Ma- Içsherbes, en s'écriant : « Qui sait si les scènes des La Barre et des d'Étallondes ne se renouvelleront pas ! j>

lia mot Je ne m'étonne pas de ces changements, lui ré-

de rrédéric :

une jeuDe brebis pond Frédéric : « Je me représente Louis XVI

entourée ■' '

de vieux loups, comme uue jcunc brebis entourée de vieux loups; il sera bien heureux s'il leur échappe. »

Les amis de La satisfactiou des ennemis de Turiïot devait

Turbot ^ . , "^ . .

sont persecutùs. bicntot être complète. Tous les amis du ministre furent l'objet d'une véritable persécution. Les Nouvelles Éphéinérides et le Journal de l'AgrieuUure et du Commerce furent supprimés. Les abbés Bandeau et Roubaud, qui les rédigeaient, furent exilés. Son

M. de ciugny, successeur, AL de Clugnv, intendant de la généra-

conlrùleur ,. , t-. n ■ ' ^ »i . . ,

général. litB de Bordeaux, arriva au contrôle gênerai avec

. un cortège de filles de joie : son premier soin fut de

renouveler les affaires de finances, pour en tirer des

pots-de-vin et établir des croupes au profit de ses

protégés et de ses maîtresses.

Après la cbuie Eu quittant le pouvoir, Turbot avait laissé le

de Turgot. ^ ...

Trésor, sinon sauvé, du moins mieux pourvu et le crédit public mieux assis. Il était à la veille de contracter un emprunt avec la Hollande à 4 0/0 d'intérêt : lui parti, il ne fut pas donné suite à ce projet. Les actionnaires de la Caisse d'escompte qui devaient prêter 10 millions au Trésor royal, refusèrent de continuer leurs ver.sements et réclamèrent le rembour,semcnt des sommes qu'ils avaient déjà avancées sur ce prêt.

Le Roi à son tour céda bientôt devant le Parle- Annulation

d6S édits

ment : les édits qu'il avait fait enregistrer le du i-i mais. 12 mars furent annulés, notamment celui sur les corporations d'arts et métiers; les corvées étaient rétablies (il) août 177G) ; la liberté du commerce des grains subissait de nouvelles atteintes. Une ordonnance du 19 septembre alléguant que cette liberté n'avait donné lieu qu'à un surbaussement des denrées, enjoignait à tous les fermiers, laboureurs et marchands, à la distance de six lieues où Sa Majesté ferait séjour « d'approvisionner le marché de sa résidence ». Et, comme s'il n'y avait pas assez La loterie royale

1 rri • • ^^ France.

d abus, le successeur de Turgot,, à peine installé aux finances, ne trouvait rien de mieux à créer que la loterie roijale de France, afin, disait-il, de procurer aux « sujets du Roi une nouvelle loterie dont les différents jeux, en leur présentant les hasards qu'ils veulent chercher, soient capables de satisfaire et de fixer leur goût ».

Turgot alla vivre avec dignité dans la retraite. Il Turbot dans la

retraite ;

se remit avec ardeur à l'étude des sciences, des let- '<= vroMt mi de très, de la philosophie et de la littérature. Il ne fit aucun effort pour reprendre le pouvoir : il resta attaché tout entier à des travaux d'histoire, de philologie, de métaphysique. « Je vais être à présent, écrivait-il au moment de sa chute, en pleine liberté de faire usage de ma bibliothèque; les loisirs et l'entière liberté formeront le principal produit net des deux ans que j'ai passés dans le ministère. »

son ministère.

DEUXIÈMK PARTIE

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