‹ Turgot et ses doctrinesChapitre 38 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

'i !<■'. — Les cnseignemcnls de Turf;ot. — L'action des lois uconomiques. — Turgot a foit \c. iJrcmiei' traité (rùconomie politique — Le livre d'Adam Smilli. — Le trailé de J.-B. Say. — Le cours de Rossi. — Divisions traditionnelles de la science économique. — Oii Turgot a-t-il étudié ces grands problèmes ? — Les travaux de Colhert ■ — Les écrits de BoisguilLierl — Vauban et la D'une royale. — L'école économique après Turgol. = g H. - — Turgot a tracé à la science économique deux divisions : la production et la distribution des richesses. — Conditions favorables à la produciion. — Le droit de propriété. — La liberté du |irêt à intérêt — Les fondations et le droit de l'État. — La liberté du commerce, corollaire du droit de propriété. — La liberté d'importer et d'exporter. — La liberté du commerce extérieur. — La liberté, la concurrence, les monopoles, privilèges, réglementations. — Les octrois. — L'intervention de l'État dans le domaine du travail. — Quelle doit être la fonction principale de l'autorité ? — Dans quelles conditions Turgot admet l'intervention de l'État. — Les travaux pul)lics et l'industrie prirée. — La sécurité et la justice. — L'instruction et la morale. — L'association. — Contraire à la libellé du travail. — L'union des capitaux. — La division du travail. — Ses résultats. — Les machines. — Montesquieu et Turgot. — Découvertes et inventions. = g IIL — La distribution, l'échange et la circulation des richesses. — Règles qui régissent la production des

lichesses. — L'échange. — Le iiiécanisiue de l'échange. — La monnaie, ses fonctions, son l'ole et ses qualités. — Le crédit. — La circnlation de l'argent et la circulation du sani<. — Influence de l'intérêt des capitaux. — Les causes de la variation de l'intérêt. — La loi de l'offre et de la demande. — La sagesse dans l'adniinistralion. — L'esprit d'économie. — Le luxe. — Les avantages du bas pri.'c de l'intérêt de l'argent. — Conversions d'emprunts. — Maximes linanciéres do Colliert et de Turgot. — La liberté des échanges, à l'intérieur et avec l'étranger. — En voulant nuire aux autres, on se nuit à soi-même. — Lettre au docteur Price. =^ g IV.

— La liberté est la règle supérieure des principes et des doctiinis économiques de Turgot. — ■ Son premier ouvrage et ses travaux ultérieurs. — La balance du commerce et la prohibilioii. — Influence de Gournay et de Quesnay sur Turgot. — Ce qu'il apprend de Gournay. — Ce qu'il apprend de Quesnay. — Sur quel point il est eu désaccord avec lui. — Erreur économique de Turgot. — Egalité flscaic — Inégalité fiscale. — Les travaux agricoles et les autres sources de la production. — Ce qu'en pense TurgoL — Observation sur le mémoire de M. Graslin. — Hostile aux impôts de consommation. — 11 n'a pas méconnu les services que rend l'industrie. — Théorie de Turgot sur l'impôt, résumé — Organisation injuste et contraire aux intérêts duTrésur. — Ce que c'est que l'impôt. — Turgot, hostile aux impôts indirects. — Hostile aux impôts frappant le-s marchandises. — Hostile aux droits de douane. — Hostile aux impositions sur les mutations. — Hostile aux impôts « par voie de monopole ». — Hcistile aux droits d'octroi.

— Ce que l'impôt doit êlre. — • Contribution foncière unique. — Erreur fiscale, erreur politique. — Adam Smith favorable à la double combinaison de l'impôt direct cl de l'impôt indirect. — Pourquoi les impôts indirects sont facilement supportés. — Opinion de M. Thiers. — ■ L'erreur de Turgot n'aurait pas duré, — Notre système actuel d'impôts. — En taxant le commerce, on tend à le diminuer. — La liberté du commeice extérieur. — ■ L'.\ngleterre l'adopte en ISiU — Traités de commerce de 1800. — Leur influence et leurs résultats. — Ce qu'on pense anjom'd'hui de la liberté commerciale. — Disette et abondance. — Cherté et bon marché. — Le recul des idées économiques. — Ce que Turgot aurait voulu. — Turgot et l'économie politique.

Les enseigne- Nous Rvoiis jusqu'à présciit (>xposé toiis les actes

"lents I . -vT 1

de TuLfjut. do iuryiit. JNous uvuiis coiisaci'o une eliiilo atien-

tive à sa vie et suivi pas à pas, pour ainsi dire, et par ordre clironologique, son enfance, ses études, son administration.

Nous devons maintenant nous eflbrcer de mettre en lumière les doctrines économiques, financières, sociales, philosophiques, religieuses, morales, politiques, qui se dégagent de l'ensemble de ses études et de ses travaux.

Que de graves questions agitées! Ce grand esprit a, en effet, tout approfondi : il a embrassé les problèmes les plus complexes et les plus ardus. 11 n'est pas un sujet, soulevé par lui, qui ne soit encore plein d'actualité; il n'est pas un srul de ses enseignements, dont on ne puisse i)rotitei'. Un siècle s'est écoulé depuis la mort de Turgot, mais un penseur comme lui ne meurt pas : il a écrit et enseigné pour l'avenir.

L'action des lois économiques se trouve dans la i/acuon des ic.is

éconuiuiques.

vie de tous les peuples, aussi loin que 1 on remonte dans l'histoire; ainsi que l'a dit Rossi, dans le monde ancien, comme partout où il s'est trouvé des hommes, il y a eu des faits économiques; mais la science, en cette matière comme en toutes autres, fut à peine entrevue; elle a suivi le développement des sociétés, la marche naturelle de l'esprit humain. Or, s'il est vrai que, de toutes les questions d'économie politique, il n'en est aucune que Turgot n'ait connue et discutée, on peut affirmer aussi que c'est lui (jui en lit le premier traité.

Le titre de ses Réflexions sar la formation et la le'^^U'emieîuIué disli-ibution des richesses rappelle les divisions qui ''po'iu'iquë!

Le traité de J.-B. Say.

ont été, après lui, adoptées dans presque tous les ouvrages. Pour Turgot, l'économie politique c'est la science des lois suivant lesquelles la richesse se produit et se distribue. La production, la distribution des richesses se trouvent exjjliquécs dans ses d'Adam'smiih Bé/l'exious. Après Turgot, Adam Smith suivra le même ordre d'idées, lorsqu'en ITÏG — \esRé/!exions de Turgot datent de 1767 — il publiera son livre intitulé : Rechei-ches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1). Plus tard, Jean-Baptiste Say, dans son Traité d'économie politique, donnera à cet ouvrage le sous-titre suivant : « Simple

(1) On s'est demandé souvent si Adam Smilh avait eu connaissance des travaux de Turgot et si les entretiens qu'il eut avec les physiocrates et surtout avec Quesnay et Turgot ne lui ont pas fourni le moyen de composer son immortel ouvrage sur la nature et les causes de la richesse des nations.

Cette question a été traitée par M. Michel Chevalier dans le discours qu'il prononça à l'ouverture de son cours d'économie politique au Collège de France, le 0 décembre 1873 : a Quand bien même, dit-Il, Smilh n'aurait pas eu connaissance du travail de Quesnay (Tableau éronomique) à l'épocpie oii il professait à Glasgow, il est évident qu'il en fit amplement le sujet de ses cnlrotiens et de ses études, une fois établi à Paris en 1705-1700. Il fréquentait Quesnay; il voyait Turgot. »

Dupont de Nemours, dans une note oii il compare les doctrines d'Adam Smilh et de Turgot, critique l'opinion de Smilh sur Teffet négatif de rimpôt relativement à la hausse des salaires et ajoute : « L'impôt renchérit donc le salaire. Smith en liberté, Smith dans sa chambre ou dans celle d'un ami, comme je l'ai vu quand nous étions condisciples cliei M. Quesnay, se serait bien gardé de le nier. »

Morellet, dans ses Mémoires, s'exprime ainsi qu'il suit sur les re lalions de Turgot et d'.\dam Smith : « M. Turgot qui aimait ainsi que moi la métaphysique, cslimail beaucoup son talent (d'.Xdam Smith). Nous le vîmes plusieurs fois II fut présenté chez Ilelvétius ; nous parlâmes théorie commerciale, banque, crédit public el de plusieurs points du grand ouvrage qu'il méditait. »

CondorccI, dans son ouvrage sur la }'ie de Turijot, cunqili^ parmi les occupations dont Tui'gul remi'lissait sa vie un commerce de

exposition de la manière d(3nt se forment, se distribuent et se consomment les richesses.

Plus tard encore, dans son cours d'économie poli- i.e cours

' -^ de Hossi.

tique, Rossi exposera l'ensemble de cette science et suivra, pour l'étudier, les mêmes divisions indiquées par Turgot, Adam Smith et J.-B. Say : \si production et la distribution de la richesse. Il ne différera avec eux que sur la place à assigner à la consommation, parce que, suivant lui, cotte branche rentre dans les deux autres. « Ce qu'on appelle, a-t-il dit, consommation, production, n'est autre chose que l'emploi du capital ; la consommation qu'on a voulu appeler improdu(;tive, l'impôt, rentre directement dans la richesse : le reste appartient à l'hygiène et à la morale. »

De nos jours enfin, on peut dire nue production. Divisions

•' ' ^ ^ '■ ' traditionnelles

de lu science

lettres avec M. Smith sur les questions Us plus importnnles jjoiir l'Iuimanilé. >•

Dans sa Notice sur lu vie et les travaux d'Adam Smith, Rlanqiii raconte qu'il fut « en relations suivies avec les auteurs Je V Encijclopédie et avec les principaux chefs de l'école physiocrate. Adam Smith se fut bientôt lié avec eux, nommément avec Turgot et Quesnay, et leurs doctes entretiens ne tardèrent point à rinitier aux études qui faisaient l'objet de leurs méditations... Il est impossible de douter que ses rapports avec les encyclopédistes et les économistes franc^ais n'aient exercé une influence décisive sur son espril. >i

" Il est difficile de supposer, écrit M. Monjean dans sa notice sur Adam Smith publiée dans le Dictionnaire d'économie politique, que pendant les neuf mois de séjour qu'il fit à Paris dans une société où les matières économiques étaient à l'ordre du jour, la conversation de tant d'hommes auxquels il reconnaissait un grand savoir et un talent distingué et dont il a déclaré que la doctrine était celle qui se rapprochait le plus de la vérité, ait été sans influence sur la foruiatiou de ses principes. »

économique.

répartition, consommation sont les divisions traditionnelles de la science économique, telles que Turgot les avait définies.

Après une long'ue attente, après avoir été longtemps attaquée, méconnue et délaissée, l'économie politique a pris une grande place dans les études et les préoccupations des peuples et des individus. Turgot comptera certainement parmi les premiers et les plus puissants vulgarisateurs de cette science qu'on a accusée de matérialisme et de dureté, alors « qu'elle est avant tout une science morale et une science humaine... plaçant avec raison la sécurité, la paix, les bonnes institutions, les bonnes lois, les bonnes habitudes au premier rang d'un bon régime économique (1) ».

ou Turent a-t-ii Cc sout CCS principes que Turgot a soutenus. Il

eludié ces

grands problèmes.

'"'grands'^^ les avait puisés dans l'étude des travaux et des

écrits des penseurs, des philosophes, des financiers qui l'avaient précédé.

i.es tr.ivaiix H s'ins})irera de Colbei't quand il voudra déve-

lopper le crédit pulilic, ranimer la confiance, établir dans les finances l'ordre et la régularité.

Les ccrif! Lcs écrits dc Boisguilbert lui montreront com-

bien il est nécessaire de modifier et de supprimer une quantité d'impôts généraux (jui accablent le pays; combien il est utile de rendre libres de toutes entraves rinilusti-ic et le commerce.

(1) L'Economie politique en uiik ,s'('a«C(.', coufcTcncc failc à la Soeiclé protestante de travail, le 7 moi 18b3, pai- F. Passy.

de Boisguilbert.

Boisguilbevt, lieutenant c;énéral au bailliage de Rouen, taisait paraître en 1G97 un livre intitulé : Z>etail de la France, dans lequel il énumérait les causes des malheurs qui frappaient le pays. Ces causes, suivant lui, se trouvaient surtout dans l'application du système prohibitif. Il demandait la liberté du commerce des grains, des vins, des eauxde-vie; la réforme de la taille; la suppression des aides et des douanes intérieures; l'abolition des affaires extraordinaires. Il fallait laisser chacun libre de son travail, toutes les mesures contraires à la liberté individuelle étant nuisibles à la prospérité générale.

C'est là, dans ses grandes lignes, le tableau des réformes que Turgot s'efforcera de réaliser, soixante ans plus tard, dans son intendance et dans son ministère.

Turgot s'inspira aussi de Vauban, l'illustre homme vaubaa de guerre, et non moins célèbre économiste. L'au- hunc nyaie. leur de la Diine royale, obligé par ses fonctions militaires de visiter sans cesse le pays tout entier, en avait vu de }irès les misères : il en connaissait les besoins, et il avait recueilli des observations précieuses dont son livre est l'écho fidèle.

Vauban n'était pas « un de ces esprits superficiels et légers, toujours prêts à jeter leurs liasardeuses conceptions au milieu des systèmes en vigueur (1) ». Non; après de mûres réflexions, il voulait remplacer des impositions onéreuses ou abu-

(1) Joulileau, Kluàes sur Colbcrl, l. U, p. 206.

sives par d'autres impôts moins à charge aux peuples, plus équitablement répartis. Il demandait la réforme des tailles, aides et douanes provinciales qui devaient faire place à une contribution unique du dixième, au maxinium, du revenu en nature de toutes les terres, et du revenu en argent de tous les autres biens, tels que maisons, usines, rentes sur particuliers et sur l'État, gages, provisions, traitements, salaires, profits d'offices et profits industriels. Il demandait la réforme de l'impôt du sel et son remplacement par un impôt général dans sa quantité et uniforme dans sa perception pour toutes les provinces et toutes les classes des citoyens.

La Diinc royale enseignait encore que le souverain devait égale protection à tous ses sujets; que le travail est le principe de toute richesse et l'agriculture, le travail par excellence; que l'impôt devait frapper, avec une égalité proportionnelle sérieuse, les revenus de toute nature qui existent dans l'État; qu'il faut en simplifier les éléments pour réduii'o les frais de perception au taux le plus bas possible; qu'il faut éviter les affaires extraordinaires, c'est-à-dire les emprunts ; que toutes les entraves apportées au commerce et à l'industrie sont des plus nuisibles à un pays, tandis que la liberté est un bien ; que le véritable soutien de l'État est ce menu peuple qu'on accable et qu'on méprise.

L'école écono- Ccs vérités, iiuus Ics avous vues magistrale-

après'-rurgot. mcut cxprimécs, développées, dans les écrits de

Turgot : elles ont été adoptées après lui par les plus

QUESTIONS iccoNOJiinuES 337

grands mai très de la science cconomirine : J.-B. Say, Ricardo, Rossi, Bastiat, Robert Peel, Cavour, Cobdcn, INIicliel Cheval iei'.

? II

Pour étudier les principes économiques de Tur- Tm-got a tracé

, il la science éco-

sot, suivons donc les divisions nu il a tracées lui- nomi.iue

<^ ' ^ deux divisions:

même à la science, c est-à-dirc la iiroduction et la '^ ^"^^"3''°" distribution des richesses. de''s''richesse°.

Nous savons aujourd'hui que les conditions né- conditions

favoraliles à la

cessaires ou favorables à la production sont : production.

Le principe de la proprictc, clef de voûte de la société ,

La libertc du tracail, c'est-à-dire le libre exercice du droit qu'a chaque individu d'utiliser les facultés de toute nature, talents, forces, ressources, dont il dispose;

Ij' abolition des monopoles, privilèges, corporations, réglementations, interventions inutiles de l'autorité ;

La sécurité, véritable capital moral. Sans sécurité, peu ou pas de travail, et du mauvais ; point ou peu d'affaires et de mauvaises. Le défaut de sécurité à l'intérieur inspire la défiance au dehors : de là, diminution de crédit, restriction des échanges. La sécurité publique est donc la première pièce de l'ordre social ;

Les avantages de V instruction eiXQn bonnes liabi-

tudes morales des travailleurs :

'L'association, c'est-à-dire l'union des moyens d'action et des éléments d'activité de i)lasicurs individus dans un but commun ;

La dicisiott du travail, c'est-à-dire l'assistance réciproque qui i)ermet à ciiacun d"ol)tciiir des résultats mille fois supérieurs à ceux qu'il pourrait acquérir avec la même somme d'efforts ;

L'emploi des machines et inventions qui suppléent au travail de l'homme ou le multiplient en en faisant un emploi plus eflicace.

Turgot n'a méconnu aucune de ces vérités.

Le droit Lc droit de propriété n'a pas de défenseur i)lus

de propriété . , , .

énergique; cest « le pomt central vers lequel convergent toutes ses doctrines économiques (1) d. Tout homme a le droit de travailler librement; cette liberté n'est pour lui que la propriété de ses facultés, le droit d'en user comme il l'entend. Cette propriété résulte de la liberté du travail : elle en est en même temps la condition : elle appartient à tout homme, elle « est la ])iemière, la plus sacrée, la plus imprescri[ilib]e de toutes (12) ».

Pour que l'homme puisse travailler en paix, il faut qu'il soit assuré de pouvoir jouir tranquillement des fruits de son activité et de son industrie. ISi la propriété individuelle était supprimée, le travail libre scraitanéanti du même couj) : il n'y aurait plus d'autre travail jjossible que le travail forcé, c'est-àdire l'esclavage. Le droit de propriété impliquait

{!) A liathi.'. JiirinA, |i. 172, ISOl.

(2) Vdir Ci'i/i'/ pm-liiïil xniiiiri'xsiiiii ili's jnriimlis

donc pour Turgot, la liberté du travail, de l'iiidusdii', du commerce, de l'agriculture.

Proclamer ces libertés, n'était-ce pas recuiniaitre « que le iiroducteui", quel qu'il soit, est le maître légitime lies l'ruits de son travail (1) » '^

N'était-ce pas le plus grand hommage rendu à ce droit de propriété que Turgot, en toutes circonstances, se serait fait un scrupule de léser? On se rappelle que, niènie dans la réforme des abus qu'il entreprit, soit lorsqu'il cassa le bail des domaines, soit quand il supprima des charges ou des privilèges, il indemnisa ceux qui bénéticiaient des avantages ou charges qui leur avaient été concédées.

Une seconde conséquence que Turcot tirait du La ubene du

' ' prêt a intérêt.

droit de propriété, c'était la liberté du prêt à intérêt. Pour travailler librement, il faut pouvoir disposer librement du capital nécessaire pour la production, c'est-à-dire en être le propriétaire (i2). Oi' tout individu a le droit de louer son argent, comme toute autre propriété au.x. conditions qui lui conviennent « par la seule raison que son argent est à lui {p>) ». Quant à l'État, il n'a pas plus le di'oit de ti.\er un prix maximum pour le loyer de l'argent que pour le loyer d'une maison ou de toute autre propriété. « La base sur laquelle porte tout l'édifice des sociétés, dit Turgot, c'est le droit inviolable, attaché à la propriété, d'être maitro absolu de sa chose, de ne pouvoir en être dépouillé que de son consentement,

(1) Foncin, Ministère de Tanjot, p. 5'i8.

i2) Mémoire sur les i)rèls(t'ar(jcnt.

(3) Réflexions sur lu lurmalion et la ilistribulinii des richesses.

340 QUESTIONS ÉCnKOMIQUES

et de pouvoir mettre à son consentement telle condition que l'on juge à propos (1). »

Les fondations Cependant, aux yeux de Turgot, le droit de prodroit de lEiat. priétc n'appni'lieiit qu'aux indix'idus. Nous avons regretté les conclusions auxquelles il s'cfail anvté dans son article Fondations ("2). Il blâmait ce geni'e de dispositions, et ne reconnaissait pas de droits collectifs en face de l'Etat, mais seulement des droits individuels. L'État est le maître de toutes les fondations : il peut, sans blesser la justice, les modifier, les supprimer, méconnaître la volonté des donateurs lorsqu'il n'y a aucune utilité générale à la respecter.

A ceux qui opposaient le droit de propriété, Turgot répondait que ce droit de l'État n'était point une violation des droits des individus ; que la nécessité ou l'utilité générale étaient au-dessus de tout, même des droits les plus sacrés. Si les individus avaient le droit de disposer de leurs biens pour le temps qui suivra leur mort, d'en déterminer l'emploi d'une manière absolue et à perpétuité, les fonds de terre et les autres capitaux seraient immobilisés : les générations futures n'en pourraient plus disposer; « les vivants deviendraient les esclaves des morts ». Le droit de constituer des fondations n'était donc point suivant Turgot une conséquence du droit de propriété appartenant à l'individu : si ce droit n'avait jias sa limite dans le droit d'autrui, il

(l) Mémoire sur les prêts d'argent (GLavresi, l. I, p. 121. li) Voir plus haut p. 45.

dégénérerait en privilège, et par conséquence, le travail libre n'existerait plus.

La liberté du commerce était aussi, pour Turgot, ta ubené

du coniinerce

un >< corollaire du droit de propriété (1) ». Pour ani- coruiiaiio

' ' ^ ' du druit de. [jro-

mer un commerce quelconque, il neconnait demoyen i""^^"=- « que la plus grande liberté et l'affranchissement de tous les droits (2) ». La liberté d'importer et d'exporter est, à ses yeux, «un droit aussi naturel que le droit de propriété, puisqu'il on dérive nécessairement (o) ». L'État ne doit pas plus réglementer le commerce que fixer le prix des denrées et fixer un maximum. Son intérêt c'est que les denrées nécessaires à la vie soient mises avec le moins de frais possible à la portée des besoins. L'intérêt des négociants, c'est d'être animé par la concurrence ; de pouvoir vendre leurs marchandises avec le plus d'économie possible partout où ils espèrent les vendre le plus cher, c'est-à-dire dans les lieux où le besoin est le plus pressant (i).

La liberté du commerce avec l'extérieur est de „lîi libf"-"!

d importer et

droit comme la liberté du commerce intérieur : elle d'exporter, ne peut qu'être favorable à l'intérêt général. Tout échange, pourvu qu'il soit libre, est nécessairement avantageux aux deux parties contractantes. Si l'on achète aux étrangers, c'est que l'on trouve leurs produits meilleurs, soit pour le prix, soit pour la

(1) Lettre aa docteur Priée (Œuvres de T. Daire), t. II, p SOS.

(2) Lettre à l'uhbé Terrai/ sur la murfjiic des l'ers. Limoges, 2i tldcembi'e 177i!.

{3) Lettre à Josins Tucl;er, IG décembre 1773. (4) Voir l'élor/e lie GoiirKUi/.

342 QUESTIONS ÉCONOM!QUES

qualité. Les consommateurs trouvent donc leur com]iteà l'importation. Si Ton vend aux étrangers, cette vente favorise le travail et la production du pays. « L'intérêt de tous les peuples serait que le commerce fût partout libre et exempt de droits... La premi(M'e nation qui donnera aux autres l'exemple de cette politique éclairée et humaine, affranchira ses productions, son industrie, son commerce, de toutes prohibitions et de tous droits, s'élèvera rapidement à la plus haute prospérité (1). »

La lihené La liberté du commerce extérieur est avanta-

dii cnmini;rce

extclieur. geuse, memc lorsqu elle n est pas récqiroque. « Une liberté entière, indéfinie, et un affranchissement total de toute espèce de droits seraient, écrit encore Turgot, le plus sûr moyen de porter toutes les branches de l'industrie nationale au plus haut . point d'activité dont elles soient susceptibles; les productions étrangères que cette liberté indéfinie laisserait inij)orter dans le royaume, seraient toujours compensées par une exportation plus grande des productions nationales (2). t>

La libcrio, Mais la lihcrti' du travail, du commerce, de l'in-

le cumnicrcc les

monopoles, dustric cst incomplète (luand la faculté de vendre

privilèges, réglementations. OU d'acheter est réservée à un seul, quand la production et la vente n'adineltent pas de concurrence, quand l'Ltat intervient dans l'industrie connue producteur ou comme enlivjireneur. Aussi Turgot fut-il

(1) E. Dairc, (Hùirrcs île. Tanjot, liapporl sur la rcclamniinn faite par la clianiliri' de commerce de Lille, et;., t. Il, p. 3'jO. (2i Letlie il M . Tradaine. Limoges, 1700.

l'ennemi acharné des monopoles, dos priciUrjcs, des réglementations et des interventions inutiles de l'autorité.

Dans son éloge do Gournay, il dit que « les fabriques et le commerce ne pourraient Jlcurir que par la liberté et la concurrence... qui préviennent les monopoles ; qui restreignent à l'avantage du commerce les gains particuliers des commerçants; qui «///'^/«('//n'industrie; qui s//»/j/i//(V/(; les machines; qui diminuent les frais onéreux de transport et de magasinage; qui font baisser le taux de l'intérêt ».

Dans sa lettre à l'abbé Terray sur la marque des fers les maîtres de forges qui pensaient pouvoir gagner davantage s'ils avaient moins do concurrents étaient tout simplement traités d'imbéciles. « Si on les écoute, toutes les branches du commerce seront infectées de ce genre de monopole s> Les monopoles et })rohibitions ne sont, en effet, à ses yeux, qu'un « équilibre do vexation et d'injustice entre tous les genres d'industrie ».

Lorsqu'il s'occupe de la réforme des octrois, il Les octrois. veut i< supprimer les pricilégcs odieux » que les principaux bourgeois se sont airogés au profit des pauvres et des habitants des campagnes; lorsqu'il supprime les corporations, jurandes et maîtrises, on se rappelle le vigoureux langage qu'il Ht entendre contre cette organisation aussi odieuse r|uo tyrannique, contre « ses privilèges exclusifs » qui « surchargent l'industrie d'un impôt énorme, onéreux aux sujets, sans aucun fruit pour l'État » et

qui deviennent « un instrument de monopole (1) ».

L-iiuerveniion Tui'got l'epoussB énergiquemcnt l'intervention de dans le domaine l'Etat daus le domainc du travail.

du travail.

Il n'admet pas que l'autorité se mêle de protéger, encourager ou favoriser certaines branches d'industrie; il n'admet pas davantage que l'État veuille faire ce que l'industrie privée est censée ne pouvoir faire.

L'Etat, « dont les opérations sont nécessairement fautives, et guidées par une théorie vague et incertaine (2) » ne doit pas intervenir pour assurer les approvisionnements ou remédier aux prétendus inconvénients de laconcun-ence. Toutes les mesures, prohibitions, prescriptions, qui peuvent entraver le travail, l'échange, la consommation, sont condamnées par Turgot. L'État ne doit pas être obligé d'intervenir, pas plus qu'on ne pourrait « l'obliger de fournir des bourrelets à tous les enfants qui pourraient tombei' (3) » .

Tels sont les points sur lesquels la doctrine économique de Turgot est absolue.

Quelle doii-6tre La fouctiou principale de l'autorité doit être la

la funirlion

piincipaie .le garantie de la iiropriété, de l'ordre, de la sécurité ;

lautunle ? '^ i i ; ! >

la suppression des abus et des entraves à la liberté individuelle, nu moyen d'une administration sage et économe, (rime magistrature impartiale, et d'une force publique. Pourvu (|ue la justice soit observée,

(1) Édit del77U.

(2) Daii'c, Œiirrcs de Tiinjol, I-:incre de Goiirnay.

(3) ]bi<lcm.

c'est-à-dire que la vie, la liberté, la propriété de tout individu soient respectées, l'Etat ne peut ni ne doit intervenir.

Cette intervention de l'État, Turgot ne l'admettra Dans queiues que lorsqu'il s'agira de rendre à la société tout en- Turgoi aiimet

. . r»i . l'inleiveiuion de

tiêre des services nidispensables devant proriter a l'Etat. tous : construction et entretien des routes, travaux de navigation ou d'irrigation ; travaux de salubrité et d'hygiène publiques; fondation d'établissements d'instruction, de charité ; secours à des provinces trop misérables ou victimes de quelque fléau; encouragements aux sciences et aux arts, sans les asservir et les rendre immobiles, par des prix et récompenses.

Pour l'exécution des travaux publies, Turgot tes travaux

,,.,.. ^ . publics

S adressera de préférence à 1 mdustne privée et trai- et l'industrie

, privL-e.

tera avec des entrepreneurs. A ses yeux, l'Etat ne doit pas plus intervenir dans ces entreprises, qu'il ne doit être marchand, acheteur ou vendeur de denrées. Sur tous ces points « le gouvernement le plus liabile, le plus actif, le plus détailleur, risquera toujours de se tromper... Si l'on avait sur tous ces détails cette multitude de connaissances qu'il est impossible de rassembler, le résultat en serait de laisser aller les choses précisément comme elles vont, toutes seules, par la seule action des intérêts des hommes (1). »

Turgot pensait aussi que la sécurité et la justice La sécurité

"^ et la justice.

(1) Lettre il Vublté Terrai/ sur la marque îles fers.

3i6 QUESTIONS ÉCONOMIQUES

sont les conditions essentielles de la vie économique des sociétés ; que V instruction et les bonnes habitudes morales rendent le travail et l'industrie de l'homme plus productifs et plus féconds; cju'une société ne peut subsister sans principes de morale, sans que les citoyens connaissent leurs devoirs et leurs droits réciproques.

L'instruction Le premier lien des nations, selon lui, ce sont les la morale. mœu.rs{\) : la première base des mœurs est V instruction prisedès l'enfance sur tous les dccoirs do l'homme en société. Il demandait la création d'un Conseil de l'instruction nationale pour «former dans toutes les classes de la société des hommes vertueux et utiles, des âmes justes, des cœurs purs, des citoyens zélés... Rien n'est plus avantageux pour vos sujets, dit-il encore, de plus propre à maintenir la paix et le Ijon ordre, à donner de V activité à tous les travaux utiles... que de faire donner à tous une instruction qui manifeste bien les obligations qu'ils ont à votre société, les devoirs que ces obligations leur imposent, Vintorêt quWs ont à remplir ces devoirs pour le bien public et pour le leur propre. » Mngt-dcux ans auparavant, dans sa première lettre sur la Tob'rancc, ce sont les mêmes idées ([ii'il ex[)rimait en demaii(l:mi « une instruction iiublitjue répandue partout, une éducation pour le peuple (|ui lui apprenne la probité (2) ».

(1) MiUiiiiirc sur 1rs iiiiiincii/iilitcs.

(2) f'oirl. U, DeiuU'mc iiiiilic, liv. Il, rli. n, lo paragraiihe l'elali à rinsli'uclion puliliciue.

Uassociation, considérée au seul point de vue de L'association, la production des richesses, est un des moyens les plus féconds que les hommes aient à leur disposition pour accroître leur force et leur puissance, pour 0 facihter les échanges et la circulation, améliorer la i-épartition et alléger les charges de la consommation (1) ».

Turgot ne semble pas avoir entièrement compris coniraire

... ,, .,..., . . , à la liberté du

1 importance et 1 avenir du jinncipe d association, de commerce. cette collection d'efforts individuels dans un but ou ,

dans un intérêt commun. Pour expliquer et justifier cette défiance de Turgot, il convient de se rappeler que toutes les associations de son époque étaient fondées sur le privilège; que c'étaient autant de corps fermés à toute innovation, atout progrès : « les philosophes eux-mêmes formaient une sorte de secte (i2)î. L'association lui paraissait contraire à la liberté du travail : j)0uvant s'appliquer à des travaux susceptibles d'être livrés à la concurrence, elle devait rendre toute concurrence impossible. 11 regardait comme un mal l'association des ouvriers entre eux : «La source du mal, disait-il, est dans la faculté même accordée aux artisans d'un même métier, de s'assembler et de se réunir en un corps 05). »

Il admettait cependant Vuiiion des ca/jitau.r en vue d'une œuvre comniuiic; l'niipui (ju'il dmina à la création de la Caisse d'escoiniitc (>n est la preuve;

(1) J. Gai'iiirr, Traité il'i'connmir poliluim',\t. lUS, 7" édition.

(2) Fonrin, Jlliiiislère de Turfjol, p. 54S.

(3) Voir l'MU sur les jurandes.

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