IX
Un des meilleurs amis de Gournay était Tru- Trudaine daine. Cet ancien et respectable magistrat aimait " "
tendrement l'intendant du commerce et avait beaucoup d'amitié pour Turgot. Il reporta sur ce dernier l'affection qu'il avait pour l'ami regretté.
Trudaine n'était pas un homme susceptible de prévention : il était plein de sagesse et de perspica- cité; « excellent observateur des hommes et des choses, il avait reconnu et pesé les grandes qualités de M. Turgot, et regardait comme un devoir de les appliquer à l'utilité publique, et de leur prêter tout l'appui que son âge, son expérience et la haute con-
tionnaire d'économie poUtiquc, par Guillaumiii ; Les Économistes français au dix-huitième siècle, par L. de Lavergnc ; Vie de Turyot, par Condorcet ; Turgot pliilosoplie, par A. Balljio. (1) Dictionnaire d'économie politique, arliclc Turgot, p. 780.
sidération dont il jouissait dans le Conseil le mettaient à portée de donner à un jeune magistrat (1). »
voyase QuelquB temps après la mort de Gournay, Turgot
"'^^'' ' se rendit à Montigny, chez Trudaine. De là, il fit un
long voyage dans l'Est de la France et en Suisse.
Ses observations H recueillit de nombreuses observations sur la géo-
geo ogiques. iQgjg^ 1^ forme et la nature des montagnes et vallons
qu'il parcourut, la qualité des terres et des pierres
qu'on y trouve, l'industrie et le commerce de ces
contrées.
11 ne reste qu'une partie de ces curieux documents : ce sont des notes prises au jour le jour ; les premières sont datées de Satnt-Lr/é , 23 septembre 1760; de Mussr/-l'Éccque, 27 septembre 1760; de La Perrière, 28 septembre ; de Chagny , 30 septembre; la dernière e.st datée de Lyon, 16 octobre. Après avoir visité cette ville, Turgot se rendit à Tarare, à Roanne, et de là en Suisse (2).
Il désire rendre H désirait ardemment voir Voltairc et d'Alembert; à Voltaire. colui-ci annonçait la visite prochaine qu'il se proposait de lui faire dans la lettre suivante : « M. Turgot m'écrit qu'il compte être à Genève vers la fin de ce mois; vous en serez sûrement très content. C'est un homme d'esprit, très instruit et très vertueux, en un mot un honnête cacouac, mais (jui a de bonnes rai-
(1) Duponl lie Nemours, (Euvres de Tarant, t. I, p. 31.
(2) Dans les Mémoires de l'Aca lémie des sciences pour l'année 1760, p. 101, on voit que c'est Turgot qui, lo 8 janvier, à la fin d'un brouillard qui avait duré plusieurs jours, découvrit, près du genou oriental d'Orion, la comète qui fut alors observée el avertit l'abbé de la Caille de son apparition.
sons pour ne pas le trop paraître, car je suis payé pour savoir que la cacouaquerie ne mène pas à la fortune, et il mérite de faire la sienne (1). » « Il veut aller vous voir, en bonne fortune, lui écrit-il encore, car, propter metum Judœorum, il no faut pas qu'il s'en vante trop, ni vous non plus. »
Arrivé à Genève, Turgot rendit visite à Voltaire Tursot
. . « aux Délices >
aux Dclices et devmt son ami. Le 17 novembre 17G0, le vieux philosophe annonçait à d'Alembert la joie qu'il avait ressentie de connaître Turgot. « Mon cher maître, lui écrivait-il, je suis encore tout plein de M. Turgot. Je ne savais pas qu'il eût fait l'article Existence ; il vaut encore mieux que son article. Je n'ai guère vu d'homme plus aimable ni plus instruit et, ce qui est assez rare chez nos métaphysiciens, il a le goût le plus fin et le plus sûr. Si vous avez plusieurs sages de cette espèce dans votre secte, je tremble pour 1'?/?/...; elle est perdue dans la bonne compagnie (2). »
Cette amitié ne se démentira jamais. Voltaire ne L-amuié
de Voltaire.
cessera de soutenir Turgot dans ses luttes, et de l'encourager dans ses réformes, soit quand il sera dans son intendance à Limoges, soit quand, plus tard, le Parlement l'attaquera et que la Cour et le peuple l'abandonneront.
Ce qui avait surtout séduit Voltaire, c'était le ' calme réfléchi de ses idées, la variété de ses connaissances, sa parfaite liberté d'esprit pour juger les
(1) Œuvres de Voltaire, lettre de d'Alembert, t. X, p. 5l16 (18 octobre 17li0).
(2) (Emres de Voltaire, t. X, p. 567 (17 novembre 1760).
hommes et les choses, son profond amour pour le bien public auquel ne se mêlait aucune ambition personnelle « pas même l'amour de la gloire (1) ». Cette affection pour l'espèce humaine, ce désir de contribuer à son bonheur était sa passion dominante et même unique; et elle était d'une si grande sublimité, qu'il bornait ses vœux à la réalité du succès, sans que la gloire de l'avoir opéré fût pour lui une récompense nécessaire C^).
Tel était Turgot en 1761. Il était alors en possession des idées féccMides qui constituent sa doctrine. Nous connaissons l'étudiant, l'écrivain, le magistrat, le philosophe, le métaphysicien. Nous allons voir l'administrateur à l'œuvre. Do la théorie il va falloir passer à la pratique.
Turgot renne Turgot était rcvenu de Genève, après avoir parcouru le pays de Vaud et visité Zurich, Bàlc et l'Alsace. Il était rentré à Paris un peu souffrant. A Lausanne, il avait éprouvé la première attaque de goutte, maladie héréditaire, qui devait, jeune encore, le conduire au tombeau. Dès qu'il fut rentré en France, il reprit ses travaux de maître des requêtes.
Il est nommé Quulqucs uiols après, lu 8 ai tût 17G1, il était nommé de Limoges, intendant de la généralité de Limoges, par le Contrôleur général Bertin. Il avait alors trento-quati-e ans.
(1) Foncin, Essai sur U ministère de Turgot, Inlroilurtion, p. 31.
(2) Moiilyon, Particulnriti's sur quelques ministres des finances, p. 177.