‹ TurgotChapitre 14 sur 79 · Éloge de Maarepas, par Conclorcel · texte numérisé non relu

Éloge de Maarepas, par Conclorcel

ScHELLE. - Turgot.

la France et elles un commerce par le Canada1.

Des copies très soignées des deux oraisons du prieur, avec le français en regard du latin, ont été distribuées à quelques personnes. J'en connais deux exemplaires1; c'est leur comparaison avec le texte français donné par Du Pont de Nemours dans les Œuvres de Turgot qui m’a fait voir que le texte du premier discours a été fortement remanié par l’éditeur. Du Pont a déclaré, qu’après avoir consulté des amis de Turgot, il avait cru devoir élaguer « tout ce qui. dans ce premier discours appartenait aux fonctions, aux devoirs, à la position du prieur de Sorbonne ». Mais l’élagage fut fait en grand; l’exorde fut supprimée; les phrases où il était question de la Révélation furent biffées et remplacées par d’autres phrases qui jurent avec le reste. L’oraison de Turgot ressemble à un devoir de réthorique ; Léon Say l a dit justement ; sa reproduction littérale n’aurait donc rien ajouté à la gloire de l’auteur, mais elle aurait permis de mieux connaître ses sentiments intimes pendant son séjour à la Sorbonne.

On aurait lu dans i’exorde ; « La Religion

I. L'un est en ma possession ; il renferme des notes de la main de Turgot; l’autre est au château de Lantheuil.

chrétienne a Dieu pour auteur et Dieu pourrait-il nous donner des lois qui ne fussent pas des bienfaits! Serait-il vrai, ce que prétendent ces esprits qui ne cessent d'accuser la Providence pour justifier leurs passions et leurs crimes, que cette religion s’oppose au bonheur des hommes et à l’intérêt des Sociétés? Non : par quelques routes écartées que Dieu conduise les hommes, leur bonheur en est toujours le terme. »

Et après avoir développé cette pensée, le prieur s’était écrié :

« Censeurs aveugles ! bornés dans vos vues àcette courte apparence qu’onappelle le monde, osez-vous juger l'éternité par le moment qui vous échappe et que vous ne connaissez même pas? assurés par tant de preuves éclatantes de la vérité du christianisme, environnés des clartés de la Révélation, ne pouvez-vous vous laisser conduire sans murmure à la main d’un père?... Pourquoi ne voyez-vous pas, pourquoi ne voulez-vous pas voir que cette religion toute céleste est encore la source la plus pure de votre félicité dans cette vie, qu’en répandant sur la terre le germe du salut éternel, elle y a versé en même temps les lumières, la paix et

le bonheur ? C’est à la preuve de cette vérité que je consacre ce discours. »

L’oraison prononcée à l’ouverture des Sorbonniques était donc toute religieuse : celle qu’on entendit à la clôture de la session fut au contraire, ainsi que l’indiquait son titre, toute philosophique l. Il est possible qu il y ait là l’indice d’un changement d’opinion, car peu de temps après avoir fait son second discours, Brucourt abandonna l’état ecclésiastique.

Les auteurs ne sont pas d’accord sur les circonstances qui ont accompagné cet acte important de sa vie.

Delort' a prétendu qu’à cette époque il était déjà dans les ordres parce que, dans quelques actes de la Sorbonne, il est appelé « Diacre Parisien )). C’est prendre trop à la lettre des formules de politesse; Brucourt était libre.

(( Il avait cru, lit-on dans la première édi-

i . Des positivistes y ont vu en germe les idées fondamentales du système d’Auguste Comte sur la succession dans l’ordre des temps des trois grands modes d’explication de toutes choses : religion, philosophie, science. Ces idées fondamentales étant en réalité fort banales, il n’est pas étonnant qu’on les rencontre ailleurs que dans Comte. Elles sont au surplus en désaccord avec les faits.

a. Histoire de la détention des Philosophes et des Gens de Lettres à la Bastille.

tion des Mémoires de Du Pont, devoir borner sa déférence pour les projets qu’on avait eus sur lui à l’étude de la théologie; — il quitta la soutane au commencement de 1751 . » Dans la seconde édition de ces mêmes Mémoires , parue en 1 8 1 1 , il est raconté, en note, que les condisciples de Brucourt combattirent sa résolution en lui représentant que ses succès et le crédit de sa famille lui assuraient dans l’Eglise un brillant avenir et qu'il leur dit, en accompagnant sa dure réponse de phrases aimables : « Je ne veux pas porter toute ma vie un masque sur le visage. »

On conçoit qu’une telle réponse n’ait pas figuré dans l’édition première des Mémoires de Du Pont; elle ne pouvait être rendue publique du vivant des disciples de Turgot ; c’eût été pour eux une injure sanglante; mais par la même raison, on conçoit difficilement que Turgot l’ait adressée à des condisciples qui étaient déjà et qui restèrent ses amis.

Un autre biographe, Dupuy, a dit qu’à Saint-Sulpice «les parents de Turgot n’avaient rien remarqué qui ne dut les affermir dans leur résolution, mais qu’en 1744, Turgot prit le parti d’écrire à son père pour lui faire part de

sa répugnance et que celui-ci l’exhorta à (( ne pas prendre un parti définitif avant d’y avoir préparé sa mère et, en attendant, de poursuivre ses études ». Il y a là quelque confusion, puisque Turgot -n’entra au Séminaire qu’en 17/18.

On lit d’ailleurs dans une lettre du Prévôt, datée du 24 janvier 1749, adressée à son fds le Chevalier : cc Votre frère s’accommode fort bien de la vie de séminaire \ »

Condorcet a écrit : « Il ne déclara à ses parents sa résolution qu’au moment de prendre un engagement définitif et adressa une lettre motivée à son père, qui donna son consentement. »

Etant donné ce que l’on sait de la famille de Turgot et de son propre caractère, dont la simplicité fut un des traits, les choses ont dû se passer sans le moindre aspect théâtral.

Elevé par des parents religieux, Turgot accepta très probablement sans répugnance la carrière qu ils avaient choisie pour lui, quand à seize ans il commença ses éludes de théologie. Grand travailleur, grand liseur, admirateur de

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