Archives de Lantheuil
Voltaire, il perdit peu à peu la foi. Etant prieur de la Sorbonne, il avait vingt-trois ans, mais il était resté jeune; son écriture était celle d’un enfant. 11 dut hésiter à révéler ses troubles de conscience à ses parents . qu oique ni leur sévérité , ni leur piété ne fussent farouches. Il a pu écrire à son père pour n'avoir pas à lui parler, il a pu ne se décider que le plus tard possible pour ne pas déplaire à sa mère. Ce sont là des hésitations que connaissent les cœurs sensibles. Mais il n’a pas dû rencontrer dans sa famille de fortes résistances. Peut-être même ne s’est-il prononcé qu’après la mort de son père, c’est-à-dire après le Ier février 1761 l, quand ce malheur l'obligea à se diriger désormais lui-même P Peut-être enfin un innocent roman, dont je puis dire quelquechose puisque beaucoup d’autres avant moi en ont parlé, a-t-il influé sur sa détermination P
1 . Des pièces relatives à la succession de son père lui donnent encore le titre d’abbé de Brucourt. On a vu d’ailleurs que, d’après Du Pont, Turgot quitta la soutane « au commencement de 1751 ». Dupuy, dans un passage peu clair de son Éloge, semble dire aussi que la résolution de Turgot ne fut définitive qu’à la mort du Prévôt.
Étant encore à la Sorbonne, Brucoart s’était fait présenter à Mme Graffigny, dont les Lettres d'une Péruvienne ' , parues en 1747, avaient fait la réputation et chez qui fréquentaient quelques jeunes gens, apprentis philosophes, tels que Morellet et le Baron de Gleichen. Le succès de la comédie de Génie ayant accru celui de La Péruvienne, Mme Graffigny eut à préparer une seconde édition de son joli conte. Elle voulut y ajouter de nouvelles lettres, et consulta Turgot à qui elle avait déjà demandé des avis littéraires avant de livrer Génie à l’impression 2.
x . Tel est le titre du livre. On lui a donné le nom de Lettres Péruviennes, après y avoir ajouté les Lettres d’Aza qui ne sont pas de Mme de Graffigny et qui sont fort médiocres.
3. Turgot écrivait à son frère le Chevalier le 3i juillet 1760
Il lui répondit par une belle épître, que l’on trouve dans ses Œuvres et où on lit :
« Madame, je ferai donc encore une fois auprès de vous le donneur de conseils; ce n’est pas sans rire un peu de moi-même; mais vous le voulez et le plaisir de vous obéir passe de beaucoup le ridicule de vous conseiller. J’ai relu la Péruvienne : Zélia est une bien digne sœur de Cénie... je commence par vous communiquer les additions que j'imagine qu’on pourrait faire à l’ouvrage. Vous m’avez paru goûter la principale qui est de montrer Zélia française après nous l’avoir fait voir péruvienne... »
Selon la mode du temps, Turgot n’apercevait dans un roman qu’un cadre à dissertations pliilosophico-morales. Il en inséra dans son épître, — et elles sont dignes d’attention, — sur les inégalités sociales, sur la contrainte dans l’éducation des enfants, enfin sur le mariage; celles-ci, avec un accent qui détonne dans sa bouche d’adolescent :
« Il y a longtemps, dit-il, que je pense que notre nation a besoin qu’on lui prêche le ma-
que cette pièce était admirable. Archives du château de Lantheuil.
riage et le bon mariage; nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d’ambition ou d'intérêt. . . On les fait sans que les époux qu’on engage se connaissent, uniquement sur l’autorité des parents qui ne se déterminent que par la fortune d’argent ou de rang que l’on espère bien qui se traduira un jour en argent. Au point qu'un propos se tient tous les jours : il a fait une sottise, un mariage d’inclination. »
Quant à l’action du conte, Turgot imagina que la Péruvienne repoussait 1 amour d’un Français pour réserver son cœur et sa main à un Péruvien, compagnon de ses infortunes, etquele chevaleresque Français, trouvant « dans sa vertu, la récompense d’avoir sacrifié un amour que la vertu même rendait sans espérance », devenait l’ami des deux époux. Cette conception simpliste ne serait pas à rappeler si au mois d’août 1701, à une date peu éloignée du moment où Turgot exaltait le désintéressement dans l'amour et de celui où il avait quitté l’Église, Anne-Catherine de Ligniville, l’une des nièces de Mm0 de Graffigny, celle qu’on appelait Minette dans l’intimité, n’avait épousé Helvétius.
On connaît la scène charmante, crayonnée
par Morellet, où Turgot réservé, d’une gaieté et d’une simplicité d’enfant, abandonne le cercle des gens sérieux qui discourent chez la tante pour aller, en soutane, jouer au volant avec la nièce.
Morellet s’étonna que de cette familiarité entre deux jeunes gens ne fut pas née une véritable passion. « Il resta de cette liaison, dit-il, une amitié tendre entre l’un et l’autre. »
Aux yeux de Morellet, Minette était « une belle fdle de vingt-deux à vingt-trois ans » ; en fait, elle en avait trente-deux, étant née en 1719. Turgot n’avait pas encore vingt-quatre ans, n’avait pas de situation, n’était pas riche, bien qu’il eut hérité de son père, et n’était pas appelé à le devenir; Minette était pauvre. Cependant, d’après une tradition qui s’est transmise dans la famille de Roucher et qu’a recueillie M. Guillois, petit-fils du poète des Mois1, Turgot demanda la main de Mlle de Ligniville.
Helvétius avait trente-six ans ; une belle intelligence et une fortune considérable ; l’une
1. Le Salon de Mme Helvétius ; cette tradition avait déjà été acceptée par l’auteur de l’article Helvétius, dans la bibliographie Michaud.
des sœurs de Minette venait d’épouser un fermier général : on comprend qu’Helvétius ait ete preiere,
Turgot, repoussé, pensa à mettre en vers le récit de son infortune1; ce qui, affirme-t-on, n'est pas un geste de désespoir. Mais il n’eut pas peut-être autant de désintéressement qu’il en avait rêvé chez l’amant français de la Péruvienne.
Entre Helvétius, voluptueux, cynique en ses écrits, philosophe autoritaire, soutenant que par l’éducation on pétrit les hommes à souhait, avançant qu’avec des décrets on conduit le peuple au bonheur et Turgot, irréprochable en ses mœurs, sérieux en ses propos, comptant sur les hommes mêmes pour arriver au bien social, il ne pouvait y avoir d’attachement réel.
Mais les critiques que Turgot a faites du livre de V Esprit, en 1773, deux ans après la mort de l’auteur, sont empreintes d'une amertume que ne s’expliquait pas Condorcet, à qui il les adressait, et que ne suffisent peut-être pas à expliquer des dissentiments purement philosophiques :