Le Salon de Mmc Helvétius. Roucher el Cabanis, tous
Du Pont demanda un jour à Turgot, vertueux, sensible, affectueux, pourquoi il ne ne s’était pas marié. « J’ai toujours regardé le mariage comme le plus grand bien de la vie », lui fut-il répondu, « mais ma manière de vivre m’a mis dans l’impossibilité de faire un choix. »
Turgot allait peu dans le monde ; soit par goût, soit par raison de santé, il ne soupait point; il ne jouait jamais et, au xvm* siècle, il n’y avait guère de réunions sans jeu.
Des biographes ont eu la curiosité de vou loir pénétrer plus avant encore dans la vie intime de Turgot ; parmi les plus indiscrets fut Monthyon, qui n’aimait pas son ancien collègue d’intendance, mais qui le connaissait bien, étant le beau-frère de Bouvard de Fourqueux; je laisse donc sur un sujet aussi délicat la parole au créateur des prix de vertu :
« M. Turgot, qui n'était gêné ni par son état, ni par les liens du mariage, a toujours eu une conduite décente. Il y a lieu de croire qu’il n’a pas été sans penchant et sans attachement pour le sexe; mais les objets de ses
deux les protégés de Turgot, avaient été accueillis maternellement par Mmc Helvétius.
liaisons n'ont jamais été que soupçonnés. »
Cette régularité de mœurs a provoqué des moqueries ; un faux catalogue de livres répandu en 1776 a attribué à Turgot un Antigunaika. Bien loin d'avoir été un ennemi des femmes, Turgot eut presque autant d’amies que d’amis ; mais, dit Du Pont, « son respect pour elles était celui de l’honnêteté dont l’aspect diffère un peu de celui de la galanterie » .
Au nombre de ces amies, fut MHo de Lespinasse. Le « salon » de Mmo de Graffigny 11’était pas le seul qu’avait fréquenté Turgot dans sa jeunesse. Il était allé chez Mme Du Deffand, dont son condisciple Loménie de Brienne était le parent assez proche ; c’est là qu’il connut la spirituelle « Eliza ». En 1764, lorsqu’elle ouvrit à son tour un « salon » rue de Bellechasse, il fut un de ceux qui s’y rendirent, rarement toutefois, car il était alors intendant de Limoges. MIU de Lespinasse lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à Paris ; plus tard, quand il fut ministre, elle fut presque sa confidente; mais elle avait en politique des connaissances médiocres et déjà la maladie la minait; elle mourut le 2 3 mai 1776, quelques jours après la disgrâce de son ami.
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Elle était un peu plus jeune que lui. La duchesse d Enville, née de La Rochefoucauld, qui fut liée plus encore avec Turgot était, au contraire, son ainée d unexlizaine d années. Admiratrice de Voltaire qu’elle alla visiter en 1762 et bienfaitrice de la famille Callas, la duchesse était regardée comme la protectrice des philosophes; elle en recevait beaucoup chez elle, mais elle recevait aussi des hommes très religieux, tels que le comte de Muy et elle savait reprocher à Condorcet son intolérance. En réalité, tout ce que le xviii0 siècle compta d'hommes distingués alla dans son château de la Roche-Guyon dont Arthur \ oung a comparé la belle hospitalité à celle que donnaient les pairs d'Angleterre. C'est dans cet asile que Turgot alla prendre du repos lorsqu’il fut chassé du ministère; c’est là qu’il passa ses derniers automnes.
L’amitié de Mrae d’Enville pour le ministre était ancienne. La Rochefoucauld étant situé dans la généralité de Limoges, 011 a raconté que pour faire plaisir à la duchesse, il avait détourné la route de Limoges à Angoulême. C’est de Guibert, l’ami de Mlle de Lespinasse et l’un des hôtes de la Roclie-Guyon qui, sous le premier
Empire, a lancé cette calomnie en ajoutant hypocritement : « J’aime à voir quelquefois l'austère vertu séduite par l'amitié. » Du Pont de Nemours n'eut pas de peine à démontrer que l’intendant de Limoges n’avait obligé personne aux dépens de ses administrés1.
Le jour de la mort de Turgot, la Duchesse était à son chevet avec Mme Blondel qui, de toutes les amies du ministre, était la préférée2.
On lit dans une lettre de Turgot à Du Pont du 2 4 octobre 1773 :
« Vous laites injure à Mme Blondel, en la comparant à cette pédante de Julie. Savez-vous que pour s’en former une idée exacte, il faut réunir l’honnêteté profonde de Clarisse, la sensibilité pénétrante de la Fanny de Cleveland. la bonté de tous les bergers de Gessner et un naturel dans l’esprit et le caractère dont elle seule peut donner 1 idée... »
Du Pont plaisanta Turgot au sujet de ce langage enflammé.
« Je vous veux du mal d’un jugement fort
1. La méchanceté s'ôtait déjà attachée à \Imc d’Enville; pendant le ministère de Turgot, une caricature l’avait représentée tombant d’un cabriolet que menait le Contrôleur Général et que tiraient les Economistes.
2. Il y avait, paraît-il, entre elle et lui un lien de parenté.
téméraire que vous portez à la fin de votre lettre, lui fut-il répondu. Ce n’est réellement pas bien à vous1. »
Et quelques jours plus tard : « Je crois Mme Blondel à Malesherbes. Elle est souvent renfermée sans voir personne que sa famille et ses intimes amis. Vous avez raison de penser que je lui ai gardé le secret de vos sottises2. »
La malice amicale de Du Pont pourrait faire supposer que les louanges de Turgot dépassaient la mesure ; mais Boissy d'Anglas3 qui a connu Mme Blondel a laissé d’elle ce portrait :
e Elle était douée d’un esprit supérieur et avait une grande habitude du monde où elle occupait un rang distingué par ses relations et ses qualités personnelles, joignant à beaucoup d’instruction une imagination vive et brillante, une conception rapide et un tact infaillible et prompt. »
Turgot avait autant de confiance dans le goût et les connaissances littéraires de son amie que dans la bonté de son cœur. Quand il tenta d’introduire dans la langue française la prosodie