Vignon, ouvrage cité
2. Voir mon livre sur Vincent de Gournay et Du Pont de Nemours et l’Ecole Physiocratique.
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correspondance avec le dernier, Turgot se montre en déshabillé, grave ordinairement, et même un peu grondeur, comme son père, mais parfois plus enjoué qu’on ne pourrait le supposer et toujours modeste, toujours bon, généreux sans ostentation, indulgent pour les autres, caressant pour ceux qu’il aimait. ((C’est, leur disait-il, par les choses qui affectent le coeur, par les choses qui font le bonheur et le malheur, que les hommes se reconnaissent les uns les autres pour hommes et pour frères. »
Les gens mal disposés à son égard n’ont voulu voir en lui qu’un grand et gros homme aux cheveux longs, poli, mais gauche, embarrassé, froid à glacer. S’il s’animait dans la discussion, ils trouvaient qu’il mettait de l’aigreur dans ses répliques ; s’il gardait le silence, ils lui reprochaient un demi-sourire qui leur semblait un signe de dédain.
Ce reproche était en partie fondé. Du Pont de Nemours parle du fâcheux demi-sourire, mais affirme que vers la lin de son ministère, Turgot était parvenu à mieux se maîtriser ; un autre intime a noté au contraire en janvier 177G : « Sa physionomie porte, sans qu’il
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le sache, un air de dédain envers ceux qui lui paraissent avoir tort. »
Lorsque l’on considère le portrait de Turgot par Ducreux, ou son buste par Houdon, tous deux au château de Lantheuil, on est frappé de la noblesse des traits du ministre, encadrés par une belle chevelure qui retombe avec grâce sur les épaules ; on est attiré par la profondeur du regard, par le mélange de douceur mélancolique et d’énergie qui distinguent cette intéressante figure ; mais on découvre aussi dans les plis de la bouche un peu du sourire dédaigneux dont je viens de parler ; et l’on n’en est point étonné quand on connaît la vie de Turgot : il était railleur et, dans sa jeunesse, il fut même quelque peu frondeur.
En 1759, malgré la leçon qu’il aurait pu tirer de l'affaire de l’abbé Bon, il composa et répandit une épigramme où il reprocha, plus cruellement quejustemen t, à Bernis les désastres qui avaient été la suite du traité de Versailles :
... Trois cent mille hommes égorgés !
Bernis est-ce assez de victimes ?
Et les mépris d’un roi pour vos petites rimes
Vous semblent-ils assez vengés ! 1
Il fit, de sa pièce deux copies en lettres moulées, les mit sous enveloppe à l’adresse de deux personnes, puis, dissimulé sous un manteau, alla les jeter à la poste.
En la circonstance, le patriotisme 1 aArait entraîné. Il mania l’ironie pour des sujets moins graves.
Dans une brochure1 assez piquante, il ridiculisa la décision de la Sorbonne par laquelle avait été condamné 1 e Bélisaire de Marmontel; il fit, eu vers léonins , une épigramme — inédite — sur l’adversaire des économistes For¬
fait beaucoup, mais tous ne sont pas heureux. On trouve par exemple, ceux-ci dans sa traduction des Géorgiques :
La nuit on coupe mieux les chaumes attendris...
Laboureurs, demandez un hiver sec aux Dieux...
Que vos filets du Cerf embarrassent les pas...
Sa prose est très supérieure à sa poésie. Mais on y rencontre des fautes d'inattention telles que les suivantes : « les dons qu'il a donnés... », « les maisons sont des richesses mobiliaires... ».
Turgot se croyait pourtant minutieux; j'aime l’exactitude, disait-il, quoiqu’elle soit le sublime des sots.
i. Les trente-sept vérités opposées aux trente-sept vérités de Bélisaire, censurées par la Sorbonne, par un bachelier ubiquiste (c'est-à-dire n’appartenant ni aux moines ni aux collèges de Navarre et de la Sorbonne). Cette brochure a été reproduite par Du Pont dans les OEuvres cle Turgot, mais ne l’a pas été — on ne sait pourquoi — dans l’édition de Daire et Dussard.
bonnais. Enfin, étant depuis longtemps intendant de Limoges, il installa, sur une des portes de son cabinet, une fausse bibliothèque, avec des dos de livres imaginaires, où non seulement il parodia les écrits réactionnaires de l'époque, principalement ceux de Linguet, et se moqua des Bœufs-Tigres , autrement dit des Parlementaires 1 , mais où il tourna en dérision les prétentions littéraires de ses administrés. On voit, en effet, dans cette bibliothèque, une Grammaire de la langue limousine et une Histoire littéraire du Limousin 2. Les adversaires de Turgot ont retourné ses plaisanteries contre lui en fabricant, eux aussi, sous son ministère, un catalogue de faux livres ; j en ai donné plus haut l’échantillon le moins méchant3.