‹ TurgotChapitre 37 sur 79 · I IO · texte numérisé non relu

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Et il expliqua, d’après Quesnay, qu’il fallait distinguer deux prix : le prix courant , qui s’établit par le rapport de l’offre et de la demande, et le prix fondamental qui, pour une marchandise, est ce que la chose coûte à l’ouvrier; nous dirions aujourd’hui la valeur et les frais de production.

Ainsi que l’a constaté Léon Say1, Turgot « ne fut pas converti par Hume, son siège était fait; il était physiocrate et resta physiocrate ».

Hume s’en affligea et le i5 mai 1769, écrivit à Morellet :

« Je me demande ce qui a pu engager votre «ami M. Turgot à se mettre dans le troupeau « des économistes... »

Le prix du concours avait été donné à Guérineau de Saint-Péravy. auteur de poésies légères assez agréables, mais économiste peu profond, qui n’avait fait dans son mémoire que répéter ce qu’avaient dit avant lui Quesnay et le marquis de Mirabeau.

Une mention honorable avait été accordée à Graslin, receveur des fermes de Nantes, qui

lout au contraire, s’était prononcé contre 1 impôt unique et en faveur de limpôt indirect. Versé dans la pratique fiscale, il avait compris et il a expliqué que la distinction entre I impôt direct et 1 impôt indirect est factice ou plus exactement accidentelle, attendu que 1 incidence, quelle qu’elle soit, tombe tantôt sur une personne et tantôt sur une autre.

Pour le surplus, son mémoire est faible. Il a combattu les théories générales de Quesnay par un sophisme, en jouant sur le singulier et sur le pluriel du mot richesse, et en acceptant, sans les discuter, les préjugés protectionnistes.

Les observations que fit Turgot sur les travaux des concurrents sont autrement intéressantes. Il écarta tout d’abord comme ne reposant sur aucune base, l’opinion que l impôt indirect coûterait aux propriétaires le double de l’impôt direct.

Il contesta ensuite les idées de Saint Péravy, c’est-à-dire de Quesnay, sur l’épargne, sur les emprunts publics, sur les financiers qui, d’après le docteur, empêchaient les capitaux d’aller à l’agriculture. « Laissons là les fermiers généraux, dit Turgot; les réserves cl amas qu’ils font ne sont pas un mal; les profits excessifs

sont un mal et c’est un mal qu’ils se dépensent à Paris. » Il fit observer aussi que les prêts contre effets publics étant dans la nature des choses, il n’y avait pas lieu de déclamer contre eux; qu’en outre aucune industrie ne peut exister sans avances, c'est-à-dire sans capitaux et aucun capital ne peut être constitué sans épargne.

La conclusion logique des observations de Turgot était que les revenus de la nation ne peuvent en totalité être reversés dans la circulation pour aller à la terre, comme le demandait Quesnay, mais lintendant de Limoges n’alla pas si loin. Le désaccord entre le disciple et le maître n’en était pas moins de conséquence ; il touchait à la base du système du Tableau économique et ce n’était pas Graslin, ce n’était pas Hume, qui avaient éclairé l’intendant de Limoges; c’étaient ses recherches personnelles; car il avait écrit précédemment pour deux Chinois qui avaient été élevés en France et qui retournaient dans leur pays ses Réflexions sur la Formation des Richesses où se trouvent des idées identiques.

On lit dans une lettre de Turgot à Du Pont du j) décembre 1766 :

a J ai barbouillé beaucoup clc papier depuis (( que je vous ai vu; indépendamment d’une « explication de la grande et de la petite culture « que j avais laite pour un mémoire sur les (( impositions du Limousin. .. j’ai fait des ques- « tions pour les deux Chinois dont je vous ai «parlé et, pour en faire voir l’objet et le sens, «je les ai fait précéder par une espèce d’esquisse « de l'analyse des travaux de la société et de la « distribution des richesses. Je n’y ai pas mis « d algèbre et il n’y a du Tableau économique que «la partie métaphysique; encore ai-je laissé « bien des questions à l’écart qu’il faudrait « traiter pour rendre l’ouvrage complet, mais « j ai traité à fond ce qui concerne la formation «et la marche des capitaux, l’intérêt de Carte gent, etc. ; c’est un canevas... »

A quelque temps de là Du Pont devint directeur des Ephémérides et fut en outre chargé de rédi ger des réponses aux attaques furieuses des Parlements de Paris et de Rouen contre la liberté du commerce des grains ou plus exactement contre le ministère et l’administration à propos des opérations sur les blés. Turgot, qui soutenait son jeune ami de toutes ses forces, alla jusqu’à faire imprimer et cacher à Limoges

Sciillle. — Turgot. 8

les placards et brochures que Du Pont avait préparés. Le Gouvernement n'osa se défendre ; le journaliste courut inutilement des risques. Turgot, admirant son courage, lui témoigna une amitié plus grande et, pour l’obliger, parce que la copie manquait aux Éphémérides, lui envoya le manuscrit des Réflexions. Elles furent publiées en trois morceaux, en novembre 1 769, en décembre 1 7G9 et en janvier 1770, sous la signature de M. X. ; la lettre G qui avait précédemment désigné Turgot ne le cachait plus suffisamment.

Du Pont mit en tête du premier morceau un avertissement où on lit :

« Il y a très longtemps que nous sollicitons l’auteur de l’ouvrage suivant pour qu il permette que nous en enrichissions notre ouvrage périodique. Il n’avait jamais voulu y consentir « parce qu’il n’a pas mis la dernière main à « l’exposition de ses Réflexions ; parce que les « ayant jetées sur le papier il y a trois ans, fort « à la hâte et dans des vues particulières, il « n’entre pas en matière d’une façon qui lui « paraisse assez directe ; parce qu’il en est résulté « qu’il a été obligé de revenir quelquefois sur ses « pas, et qu’il semble par là donner prise à des

« objections qu il aurait été facile de prévenir en « présentant les objets d’une manière plus déve- (( loppée1. » C’est lui-même qui a si sévèremen t critiqué son travail toutes les fois que nous lui en avons parlé.. Comme ses occupations importantes et indispensables lui laissent trop peu de loisirs pour qu'on puisse répondre du temps où il serait parvenu à se satisfaire luimême et que. dans l’état où sont ses Réflexions, elles nous paraissent encore former un ouvrage très intéressant, très riche et très digne de l’objet important qu elles traitent, nous avons insisté pour obtenir la permission de les placer dans notre recueil, et il vient d’accorder à l’amitié ce sacrifice qu’il avait refusé à nos raisons. »

Du Pont s’efforcait de mettre de l’unité dans les doctrines physiocratiques ; il trouva que son ami avait commis des erreurs et le corrigea sans le prévenir. Turgot se fâcha, exigea que le troisième morceau, qui n’avait pas encore paru, fut publié sans changements, sauf à Du Pont à rectifier l’auteur dans des notes, et lui enjoignit de rétablir le texte primi-

i. Les phrases entre guillemets sont visiblement extraites d’une lettre de Turgot.

tir de tout l'ouvrage dans un tirage à part.

C’est ce qui l'ut fait. Grâce au tirage à part et aux notes du rédacteur des Ephémérides sur la troisième partie des Eéflexions, on peut déterminer exactement les points où Turgot se séparait de l'école de Quesnay l.

Du Pont avait accepté sans protester deux modifications :

En premier lieu, la substitution, peu importante au fond, des mots : Classe stipendiée , aux mots : Classe stérile, que Quesnay avait maladroitement adoptés dans le Tableau Economique pour désigner le groupe de population formé par les non-propriétaires et les non-cultivateurs, mots qui, détournés de leur sens, avaient soulevé les colères des commerçants et des industriels;

En second lieu, la substitution, très importante au contraire, de la liberté à la réglementation pour le commerce de 1 argent, réglementation que Quesnay avait autrefois soutenue et que Turgot condamna avec des arguments

i. Dans son édition des OEuvres de Turgot, Du Pont, par une erreur singulière, a inséré non le texte d’un tirage à part, mais celui des Ephémérides. Voir mon article du Journal des Economistes de juillet 1888.

irréfutables. Sur ce, il y avait accord préalable; Du Pont de Nemours n’avait pas inséré dans la Physiocratic l’article de Quesnay où il avait exposé ses premières vues à ce sujet. La réglementation ne faisait plus partie des doctrines de l’école.

Du Pont n'avait pas élevé d’objections non plus au sujet de la fameuse proposition : « En tout genre de travail, le salaire de l’ouvrier est borné par la concurrence à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. » Cette proposition, qui a donné lieu à tant de discussions de notre temps parce qu’on a négligé de s’entendre sur le sens à donner au mot : Subsistance, était conforme aux idées de Quesnay. Il ne faut pas oublier que la condition des salariés du xvin0 siècle était autrement pénible que celle des salariés d’aujourd’hui.

Au sujet de l’épargne, Du Pont avait essayé d’expliquer, dans une note, que la divergence de vues entre le maître et le disciple était plus apparente que réelle.

Quant aux corrections qu’il avait faites aux deux premières parties de l’ouvrage, elles portaient principalement sur deux passages,

l’un concernant la rente (le la terre, l’autre concernant l’esclavage.

Les Physiocrates regardaient la rente comme le prix des avances successivement faites au sol par les propriétaires. Turgot, qui faisait sortir la propriété principalement de l’occupation, voyait dans la rente un pur don de la terre au delà des avances du cultivateur et du prix de ses peines 1 .

Pour l’esclavage, Turgot s’était borné à flétrir cette institution en quelques mots. Du Pont avait voulu démontrer que l’esclavage est contraire aux lois de l’ordre — selon le langage dont les Physiocrates se servaient après Le Mercier de la Rivière — et qu'il était de plus inutile, ne profitant pas même aux maîtres.

Turgot lui écrivit : « Si j'avais un peu de

i. Turgot écrivit à Du Pont le 20 février 1770 :

« Quoique les avances que vous appelez foncières contri- « buent pour leur part à la production des récoltes, ce « que j’aurais dit si mon objet avait été de développer les « principes du Tableau Economique , il est cependant faux que « les avances foncières soient le principe de la propriété. « Ainsi, en croyant me corriger, c’est vous qui m’avez prêté « une grosse erreur, mais c’est bien pour vous le prouver « qu’il faudrait faire un gros livre, et je n’en ai nulle envie. « C’est cette correction qui m’a le plus fâché. »

(( loisir, je ferais aussi de mon côté un gros « livre pour vous prouver qu'il ne fallait pas « me corriger. Je me contenterai de vous « dire sommairement : qu’on ne pouvait nul- « lement induire de ce que j’avais dit que « l esclavage fut bon à aucune société, même « dans l’ enfance. Quant aux particuliers qui « ont des esclaves, c’est autre chose. Je voûte drais fort que vous eussiez raison de soute- « nir que l’esclavage n’est bon à personne, car « c’est une abominable et barbare injustice, « mais j’ai bien peur que vous ayez tort, et « que cette injustice ne soit quelquefois utile « à celui qui la commet. Le genre humain « n’est pas assez heureux pour que l’injustice « soit toujours punie sur-le-champ. 11 y en a « d’énormes et qui certainement ont procuré « à ceux qui les ont faites de très grandes satis- « factions. Quelquefois le remords peut être « une compensation de ces satisfactions qui « sont le fruit de l’injustice, mais lorsque l’in- « justice n’est point reconnue par l’opinion, « elle n’excite point de remords. Croyez-vous « que Philippe en ait eu d’avoir soumis la « Grèce, et Alexandre d’avoir conquis le « Royaume de Darius? César en a peut-être

(( eu d’avoir usurpé la puissance suprême de « Rome, mais il n’en a sûrement pas eu d'avoir « conquis les Gaules. Je ne crois pas non plus « que chez les peuples où l’esclavage est établi , « les maîtres aient aucun scrupule d’avoir des « esclaves. Il est donc incontestable que l’in- « justice est souvent utile à celui qui la « commet et celle de l’esclavage l’est tout « comme une autre... 1 »

Turgot ne voulut jamais accepter les théories morales et politiques qui avaient conduit Le Mercier de la Rivière, le M‘sde Mirabeau, Baudeau, Du Pont même, au Despotisme légal ; mais son aversion pour cette partie de la doctrine des Physiocrates ne l’empêchait pas d’être fortement attaché aux conclusions individualistes de Quesnay qu'il ne tirait pas toutefois des mêmes origines. R disait :

« Le principe de la concurrence et de la liberté du commerce, conséquence immédiate du droit de propriété a conduit M. de Gournay, parti du comptoir, à tous les mêmes résultats pratiques auquel est parti notre docteur en parlant de la charrue. . .

i. Lettres à Du Pont de Nemours.

« On oublie que la société est laite par les particuliers, qu elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous en assurant l'accomplissement de tous les devoirs mutuels...

« La justice envers tous est [ intérêt de tous ; elle est l’intérêt de chaque individu comme celui des sociétés. L’intérêt des nations n est autre que l’intérêt même des individus qui les composent... »

Dans son Mémoire sur les Mines et Carrières , il a mieux encore précisé sa pensée : « Toute loi inutile est un mal par cela seul qu’elle est une restriction à la liberté, qui par elle-même est un bien. Tout ce que les lois positives ont à faire sur la matière de l’exploitation des mines pour assurer le plus grand avantage de l’Etat se réduit à ne rien retrancher et à ne rien ajouter à ce qu'établit la seule équité naturelle. On ose prédire que, sur quelque matière que ce soit, l’étude approfondie des vrais principes de la législation et de l’intérêt public bien entendu conduira précisémentau même résultat. »

Malgré les quelques divergences de vues que j’ai signalées, Turgot restait h tous égards le disciple de Ouesnay.

Les réformes dont il a poursuivi la réalisation

dans son intendance d’abord, au ministère ensuite, sont pour la plupart celles que le médecin de Mm0 de Pompadour et ses amis avaient préconisées, en vue de débarrasser la production agricole de toute entrave et de détruire les privilèges : la réforme de 1 impôt, l’abolition des corvées, la réforme de la milice, la liberté du commerce en général et du commerce des grains en particulier.

A ce programme, développé sous toutes les formes depuis 1756 par les disciples de Quesnay, Turgot ajouta la liberté du commerce de l’argent, qu’il fut l’un des premiers à justifier par des considérations précises1, et la liberté du travail que Gournay avait défendue

1. Gournay en était partisan. Montesquieu, dans l'Esprit des Lois, avait parlé de l’intérêt de l’argent dans un sens assez libéral, mais il <( n'avait voulu être ni casuiste, ni canoniste, ni théologien ». Turgot a examiné la question à tous les points de vue. Il avait commencé son travail à ce sujet en 1766 et l’avait inséré dans ses Réflexions sur les Richesses; lorsque survinrent à Angoulème les incidents dont il sera parlé plus loin, il l’en détacha. On lit dans une lettre de lui à Du Pont du 12 janvier 1770:

« A propos du denier de la veuve, je vous prie, s’il en est « temps, de retrancher (du tirage à part des Réflexions ) la « partie théologique du morceau sur l’usure. J’en ai fait « usage dans un mémoire ex professa sur cette matière à « querelle... s'il n’était plus temps de l'oter, je n’en serai « pas bien fâché... »

dans les Conseils gouvernementaux. 11 y a joint aussi les principales réformes cpie demandaient les philosophes, la liberté religieuse et l’accession du peupleaux affaires publiques, mais en donnant à celle-ci le moins d étendue possible.

L’influence que Hume et les écrivains anglais contemporains ont pu exercer sur lui n’est pas bien visible; rien ne prouve non plus qu'il ait fourni une contribution de quelque importance à Adam Smith pour la composition de la Richesse des Nations, quoique cet ouvrage soit de quelques années postérieur aux Réflexions sur les richesses ; ce qui est seulement certain c’est que tous deux se virent vers 1 70^ dans la société du duc de La Rochefoucauld, d’Helvétius et aussi de Ouesnay, lorsque Smith vint en France avec le jeune Duc de Buccleugh, que tous deux restèrent en correspondance et furent des partisans résolus de la liberté commerciale, « Du Pont de Nemours m’a dit, a raconté J. -B. Say, s’être rencontré avec Adam Smith dans cette société et il y était regardé comme « un homme judicieux et simple, mais qui n’avait point encore fait ses preuves 1 ». Un pas-

1. J. -B. Say, Cours complet d’économie politique, t. II, p. 562.

sage cle la belle lettre qu’écrivit Turgot au docteur Price en 1778, trois ans après la publication de l’ouvrage du grand économiste anglais, montre ce que l’ancien intendant de Limoges pensait de l’économie politique chez nos voisins : « Il y a beaucoup plus de lumières en « France qu’on ne le croit généralement chez « vous et il est peut-être plus aisé que chez <x vous-même de ramener le public à des idées « raisonnables. J’en juge d’après l’infatuation « de votre nation sur ce projet absurde de sub- « juguer l’Amérique... J’en juge par le sys- « tème de monopole et d’exclusion qui règne « chez tous vos écrivains politiques sur le a commerce; j’excepte M. Adam Smith et le « doyen Tucker... »

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