Correspondance du Margrave de Bade
rains s’étaient laits, avec plus ou moins de sincérité, philosophes ou économistes : le Grand Frédéric, le Margrave de Bade, Poniatowski, Roi de Pologne, Gustave III, roi de Suède, l'Empereur Joseph 11, Léopold, roi de Toscane, même Catherine II. Le paternalisme réglementaire, issu du régime féodal et à son apogée au temps de Louis XIV, était attaqué de toute part. En France, l’inutilité de la noblesse avait apparu ; les privilèges étaient devenus insupportables; la monarchie était ébranlée par un règne de plus en plus méprisable.
Turgot était venu à Pai'is à la fin de janvier 1777 et ne désirait point retourner à Limoges. Quand il y rentrait, la tristesse le prenait : « J’étais triste en quittant Paris et « je le suis encore, lit-on dans une de ses lettres « à Condorcet; je n’ai pointa craindre les cha- « grins de l’ambition... Lorsque je quitte mes « amis, je suis aussi triste qu’un ministre « exilé. » Il se demandait parfois s’il ne ferait pas mieux de se livrer tout entier à l’économie politique. Un bon livre lui semblait plus utile, au temps où il vivait, que des tentatives administratives presque toujours
entravées par les intérêts et par les préjugés. Sa santé était médiocre ; il avait de violents accès de goutte ou de rhumatisme et il venait de souffrir de ce qu'il appelait une colique d’estomac, plus exactement d'une colique hépatique, car c’est de calculs au foie qu il mom rut.
Lors de l’avènement de Louis XYI, il se reposait en confectionnant des vers métriques et en disputant sur les opéras de Gluck. Mais sa candidature au Contrôle général fut aussitôt posée par ses amis; le 5 juin, Baudeau notait dans sa Chronique ;
« Les fripons de Cour qui craignent le Turgot lui ont jeté bien des chats dans les jambes. Entre autres, on l’accuse d’être dissimulé et jésuite... » ; et le 8 juin : « On dit qu’il est Encyclopédiste ; c’est une hérésie abominable à la Cour. » Louis XYI, en effet, se croyait obligé de haïr les Encyclopédistes.
Le renom d'économiste était moins fâcheux; il indiquait, pour les ignorants, un homme versé dans les finances et les finances passaient à leurs yeux pour une science mystérieuse. Les mesures prises au sujet des approvisionnements de blé sous le dernier ministère avaient d’ailleurs
ramené beaucoup d’esprits du côté de l’économie politique libérale, et les bruits qui couraient avaient effrayé Louis XVI, trop honnête pour vouloir être soupçonné, comme son grand-père, de faire le monopole.
On disait surtout de Turgot qu'il était un homme à système, sans se douter que vingtcinq ans auparavant il avait répondu, en parlant de Gournay : « Ce nom d’homme à système est devenu une espèce d’arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelque abus et contre ceux qui proposent des changements de quelque sorte que ce soit... il est cependant vrai que tout homme qui pense a un système, et qu’un homme qui n’aurait aucun système ou aucun enchaînement dans les idées ne pourl'ait être qu’un imbécile ou un fou. »
Cependant Marie-Antoinette, renseignée sur le compte de l intendant de Limoges, soit par son lecteur l’abbé de Vermond, soit par le protégé de sa mère, Blondel, soit autrement, ne lui était pas défavorable ; Maurepas l’appuyait, poussé qu'il était par sa femme, par l’abbé de Véry, par la duchesse d’Enville, et sans doute aussi par le désir de contenter l’opinion pu-
Schelle. — Turgot.
blique, en plaçant au contrôle général un homme qui y ferait tout le contraire de ce qu y avait fait l’impopulaire abbé Terray. Mais Louis XVI, avec son indécision native, recula le renvoi de ce ministre, en la probité duquel il n’avait pourtant aucune confiance.
Au lieu d’être fait Contrôleur général, Turgot fut mis à la Marine ; il y entra le 1 4 juillet 1 77/L Il s’occupa aussitôt du budget de ce département, constata que, bien loin d’y pouvoir faire des économies, il fallait en augmenter les crédits; il mit de l’ordre dans les paiements; il fit décider par le Roi qu'il n’y aurait plus désormais de Compagnies de commerce privilégiées, ce qui empêcha la reconstitution de la Compagnie des Indes et la création d’une compagnie nouvelle, dans laquelle Monsieur, frère du Roi, devait être intéressé. Entreautres mesures, il commanda la traduction des ouvrages d’Euler sur la science navale et régla la situation de Poivre, intendant des Iles de France et de Bourbon qui, ainsi qu’il arrivait presque toujours, avait eu des démêlés graves avec le gouverneur de ces Iles, le Chevalier Des Roches, et avait été accusé faussement de prévarication.
Il aurait fallu à Turgot du temps pour faire dans l’administration de la marine, qu'il ne connaissait pas, une œuvre vraiment utile.
Au contraire, lorsqu'il fut nommé Contrôleur général, le a4 août, il montra immédiatement ce qu’il était et ce qu'il serait. Quant il avait été appelé par ie Roi, il lui avait demandé la permission de mettre par écrit ses vues générales, ses conditions, sur la manière dont Louis XYI devait « le seconder dans l’administration des finances, qui le faisait tremblert par la connaissance superficielle qu’il en avait )).
« Ce n’est pas au Roi que je me donne, ajouta-t-il avec émotion, c'est à l’honnête homme. » Louis XYI lui répondit en lui prenant les mains : « Je vous donne ma parole d’honneur d’entrer dans vos vues et de vous soutenir dans les partis courageux que vous avez à prendre. »
Le lendemain, Turgot présenta à Louis XYI l’admirable lettre publique où sont ces phrases caractéristiques :
« En recevant la place de Contrôleur général, j’ai prévu que je serais le seul à combattre les abus de tout genre. .. J’aurai à lutter même
contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont chères. » 11 avait d’abord écrit : « de la... » (de la reine sans doute) et s’était repris. « Je serai craint, haï même d’une grande partie de la Cour, de tout ce qui sollicite des grâces. On m’imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur... Ce peuple, auquel je me serai sacrifié, est si aisé à tromper que peut-être j encourrai sa haine... Je serai calomnié. . . »
Puis, soulignant un engagement qu’il avait fait prendre verbalement par Louis XVI, il inséra dans sa lettre les mots célèbres : « Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts. » C’était dire qu'il ne comptait que sur les économies, c’est-à-dire sur la suppression des abus, pour mettre de l ordre dans les finances.
Aucun ministre n’eut peut-être un début s’annonçant aussi heureusement.
Il avait la confiance de Maurepas, il avait celle du Roi et celle de la Reine : Marie-Antoinette écrivait à sa mère : « J’ai dit à ma chère maman que M. Turgot était très honnête homme. » Et Mercy disait à Marie-Thérèse :
« Le Contrôleur général qui, soit du côté du caractère, soit du côté des talents, l’emporte visiblement sur ses collègues, est très décidé à s'attachera la Reine. »
Le premier soin de Turgot fut de rassurer les créanciers directs de l’Etat, qu’avait traités durement l’abbé Terrav. et les créanciers indi-
rects qui pouvaient se croire menacés par les réformes de l’organisation financière. Non seulement il publia sa lettre au Roi, mais il adressa au Syndic des notaires une lettre qui fut également publiée et dont voici le texte :
« Nous devez vous souvenir de ce que je « vous ai dit au sujet du bail des fermes géné- « raies. Rien n est plus important que de dé- « truire les opinions contraires qui pourraient « alarmer les prêteurs de fonds des fermiers géné- « raux. Je ne puis donc que vous rassurer sur « toutes les craintes qu’ils pourraient avoir et je « suis pour cela fondé sur ce que je connais delà « volonté ferme du Roi de regarder toujours « ces fonds comme un dépôt entre ses mains. « Quant à moi je n’aurai rien tant à cœur, pence dant tout le temps que Sa Majesté daignera me « laisser l’administration de ses finances, que de « coopérer à faire connaître ses sentiments
« d’attachement invariable à ses engagements « et c’est le plus inaltérable des principes qui « régleront ma conduite1. »
Dans un rapport qu’il remit en même temps au Roi, le Contrôleur général fit un exposé de l’organisation de la ferme2. Il montra que le recrutement des fermiers généraux et de leurs adjoints était détestable, mais qu’en raison des contrats existants il n'était pas possible d’exiger de changements; il signala les abus auxquels la conclusion de ces contrats avait donné lieu et fit décider qu’il ne serait plus accordé de croupes.
Mais, malgré son respect pour les engagements, Turgot ne se croyait pas tenu de conserver intactes les conditions onéreuses qu’avait consenties le Gouvernement précédent pour la perception des impôts et pour les besoins delà trésorerie; il ne perdit jamais l’espoir de briser le bail de la ferme générale. En attendant, il exigea des croupiers le versement de leurs fonds aux dates fixées et fit supprimer le banquier de la Cour. 11 rompit