LA GUERRE DES FARINES
Ces préjugés étaient tels que tout administrateur avait à compter avec des mouvements séditieux en cas de renchérissement du prix du pain. Etant intendant de Limoges, Turgot avait écrit le i5 février 1766, aux officiers de police de sa Généralité :
(( Si les esprits commencent à fermenter, le magistrat ne doit rester ni dans l’indifférence, ni dans l'inaction; il doit employer tous les moyens qu’une prudence éclairée suggère pour calmer l’émotion ou plutôt pour l’empêcher de naître... L’attroupement séditieux est un crime trop destructeur de l’ordre public pour qu’il puisse demeurer impuni. Le Gouvernement est obligé, malgré lui-même, d’armer la juste sévérité des lois et les coupables expient
dans les supplices le crime où les a entraînés une impétuosité aveugle qui n'a pas été réprimée à temps. »
Quelques mois après avoir fait enregistrer sa loi sur les grains, Turgot eut à appliquer comme ministre les principes qu’il avait exposés à ses subordonnés comme intendant. C’est, en effet, au printemps de 1770 qu’éclatèrent les émeutes auxquelles on a donné le nom de Guerre des Farines et dont l’histoire se serait à peine occupée sans l'obscurité de leur origine etl’importance de leurs conséquences politiques.
On possède assez de renseignements aujourd’hui sur cet événement pour pouvoir en parler avec quelque précision.
Dans sa lettre publique à Louis XYI, du a4 août 1774, Turgot avait signalé l’insuffisance de la récolte ;
« J’entre en place dans une conjoncture fâcheuse par les inquiétudes répandues sur les subsistances, inquiétudes fortifiées par la fermentation des esprits depuis quelques années, par la variation dans les principes des administrateurs, par quelques opérations imprudentes, et surtout par une récolte qui paraît avoir été médiocre. »
L’année 1770 s’annonça meilleure ; mais les importations de grains étrangers étaient faibles ; la elierté était générale en Europe et le commerce intérieur était libre en France depuis trop peu de temps pour être fortement organisé. Bien qu'il n’y eut pas de disette réelle, il se manifesta1 en quelques endroits des alarmes que des magistrats locaux entretinrent en rendant des ordonnances contraires à la liberté ; Turgot fit casser ces ordonnances par arrêt du Conseil du 7 avril.
Quelques jours plus tard, un mouvement populaire avec pillage de grains et démolition d'un moulin, troubla Dijon ; le gouverneur fut menacé de mort. Grâce à l’intervention habile de l'évêque, le désordre n’eut pas de durée. Turgot fit susprendre, par arrêt du 22, les droits d’octrois sur les blés à Dijon, à Saint- Jean-de-Losne et à Montbard ; le 2 4 * il accorda, en conformité de l’arrêt du i3 septembre, une prime du 18 sols par quintal aux importateurs étrangers.
Des fermentations furent encore constatées dans d’autres localités; elles n’eurent rien