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Correspondance cle Du Pont et du margrave de Bade

par Poissy, où des bateaux de grains furent saccagés, puis par Saint-Germain pour arriver à Versailles le Ier mai.

La ville avait pour gouverneur un jeune officier, le prince de Poix, fds du maréchal de Mouchy, qui crut faire merveille en obligeant les boulangers à vendre le pain à deux sols la livre, très au-dessous du cours. C’était donner raison à l’émeute. Elle se porta au Palais où Louis XVI essaya inutilement de haranguer la foule qui réclamait bruyamment du pain ; il avait déjà pris le matin, avec le ministre de le guerre et avec le maréchal de Beauvau, des mesures pour protéger les arrivages. Par deux lettres de sa main, en un style plus ferme que correct, il mit Turgot, qui était à Paris, au courant de la situation.

« Pour d’ici, dit-il dans une de ces lettres, nous sommes absolument tranquilles ; l’émeute commençait à être assez vive; les troupes qui y ont été les ont apaisés; ils se sont tenus tranquilles devant eux. M. de Beauvau, qui y a été, les a interrogés;... la généralité disait qu’ils n’avaient pas de pain et montraient du pain d’orge fort mauvais qu’ils disaient avoir acheté deux sols et qu'on ne voulait leur donner

que celui-là. La plus grande faute qu'il y ait eu c’est que le marché n’avait pas été ouvert. . . J’ai recommandé à M. l’Intendant de tâcher de trouver ceux qui payaient que je regarde comme la meilleure capture... M. de Beauvau m’interrompt pour me dire une sotte manœuvre qu’on a faite, qui est de leur laisser le pain à deux sols h.. »

Turgot fit le soir même rapporter la « sotte manœuvre » ; il avait déjà, pour rassurer le commerce, fait annoncer que les négociants qui auraient à souffrir de dommages sur les voies publiques seraient dédommagés. Le propriétaire d'un des bateaux pillés reçut 5o.ooo francs.

Le gouvernement était averti que l’émeute irait à Paris ; Turgot s’était entretenu par avance avec le lieutenant de police Lenoir et avec le maréchal de Biron des mesures d’ordre à prendre.

Dans la nuit du 2 au 3, bien que des patrouilles eussent parcouru la campagne, quatre à cinq cents individus entrèrent à Paris par plusieurs portes et commencèrent le pillage des boulangeries ; ils continuèrent leurs opérations jusque dansl’après-midi, sans que ni la

1. Archives du château de Lantheuil. — Dubois de l’Eslang:, Turc/ot et la famille royale.

police, ni latroupe, fissent rien pour les contenir.

Turgot arriva de Versailles à dix heures; des mutins étaient dans le voisinage du Contrôle général ; Du Pont et quelques autres personnes de 1 entourage du ministre les chassèrent facilement ; pendant ce temps, les gardes françaises assistaient à une cérémonie de bénédiction de drapeaux à Notre-Dame, que Biron n’avaitpas décommandée pour ne pas effrayer le public, et ne manquèrent pas une oraison. Des mousquetaires prirent sur eux d’enfermer dans une cave une dizaine d’émeutiers ; la police les délivra, en déclarant que l’ordre était de disperser et non d’arrêter.

Alors Turg ot laissa prendre copie des lettres du Roi et Biron, éclairé sur les véritables intentions de Louis XVI, se mit à agir1.

Ma is Maurepas, qui avait encouragé l'inaction du Maréchal, continua à affecter l’indifférence et se rendit le soir à l’Opéra. Une main inconnue lui glissa cette épigramme :

M. le Comte, on vous demande.

Si vous n’y metlez le holà,

Le peuple se révoltera.

— Dites au peuple qu’il attende ;

11 faut que j’aille à l’Opéra.

i . Correspondance de Du Pont et du margrave de Bade.

Un conseil extraordinaire fut convoqué dans la nuit; sans avoir consulté le Marquis au préalable, sans avoir non plus prévenu Sartines, ami de Lenoir, Turgot proposa la révocation de ce dernier, ainsi que celle du commandant du guet Le Laboureur. Lenoir devait être remplacé par l’intendant du commerce D’Albert qui, on l’a vu, avait les affaires de blés dans ses attributions.

Personne dans le Conseil n’osa émettre un avis, sauf Louis XVI, qui approuva les propositions du Contrôleur général L

Le lendemain 4, l’ordre fut complètement rétabli. Seul, le Parlement s’agita. Dès le premier jour, Turgot l’avait fait inviter par son Président à se tenir tranquille et avait fait confirmer l’invitation par le Roi. Il avait ensuite fait porter àlaCour des lettres patentes qui attribuaient à la Tournelle la connaissance des faits relatifs à la sédition. La Cour en avait refusé l’enregistrement, en les déclarant vicieuses en la forme et au fond.

Elles furent remplacées par un édit qui saisit la justice prévôtale au détriment de la

i. Même Correspondance .

magistrature. Le Parlement répondit en rendant, dans la soirée du 5, un arrêt sur les attroupements par lequel il suppliait le Roi « de prendre de plus en plus les mesures qui lui inspireraient sa prudence et son amour pour ses sujets pour faire baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple ».

Turgot tenta d’empêcber la publication de ce dangereux arrêt; n’y pouvant parvenir, il partit pour Versailles, arriva au Palais au milieu de la nuit, fit réveiller le Roi et le détermina à tenir le matin un lit de justice.

Quelques heures plus tard, les planches de l’arrêt étaient brisées chez l’imprimeur ; les exemplaires déjà affichés étaient recouverts d'un placard défendant les attroupements et interdisant d’exiger des grains au-dessous des cours; chaque conseiller recevaitla visite d’un mousquetaire avec l’ordre d’être à Versailles à huit heures, en robes noires, pour un lit de justice.

Louis XVI ouvrit la séance par un discours où « d’une voix peu agréable et peu sonore, mais avec noblesse et sans colère, » il expliqua que les circonstances l’obligeaient à donner

une extension extraordinaire à la justice prévôtale et qu’il s’occupait de la subsistance de Paris et du Royaume. « La mémoire a pensé me manquer, écrivit-il dans la journée à Turgot, mais j'ai suppléé comme j’ai pu sans me déconcerter1. »

Miroménil, garde des Sceaux, justifia l’édit en disant : « La marche des brigands semble combinée ; leurs approches sont annoncées ; des bruits publics indiquent le jour, 1 heure, les lieux où ils doivent commettre leurs violences. Il semblerait qu il y eût un plan formé pour désoler les campagnes, pour intercepter la navigation, pour empêcher le transport des blés sur les grands chemins, afin de parvenir à affamer les grandes villes et surtout la Ville de Paris. »

La Cour avait « beaucoup rabaissé de son impertinence de la veille » ; il y eut des avis modérés. Seul entre les grands, le prince de Conti exprima son opinion.

Louis XVI, en clôturant la séance, interdit toutes Remontrances. Le Parlement dut se borner à insérer dans son arrêt sur les attrou-

x. Dubois de l'Estang, Turcjot et la famille Royale.

pements quelques phrases sur la misère du peuple; à deux heures, les conseillers étaient rentrés chez eux, le cœur ulcéré du coup porté à leur autorité.

La répression de la sédition fut sévère. Deux des mutins, un ouvrier en gaze et un perruquier furent pendus : on prétend qu’en allant au supplice, ils crièrent qu’ils mouraient pour le peuple. Beaucoup de personnes furent arrêtées ; une trentaine fut menée à la Bastille; s'v trouvaient l’avocat du Roi à Pontoise, le maire de Beaumont-sur-Oise, deux agents du service des approvisionnements sous l abbé Terray, Doumerc et Sorin de Bonne 1 , le curé de Gournay-sur-Marne, qui avait déclamé en chaire contre les ministres, l’abbé Sauri, professeur de philosophie à Montpellier, qui avait écrit sur le commerce des grains 2, d’autres ecclésiastiques 3.

Au contraire, un curé, celui de Méry-sur- Oise, qui avait résisté à 1 émeute et empêché

1. On a raconté qu’ils avaient été mis à la Bastille parce qu’on avait trouvé dans la Seine une liasse de papiers compromettants. Ils n’entrèrent à la Bastille que les 5 et G mai 1775 et à l’occasion de la guerre des farines.

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