CHAPITRE m
QUESNAY ET GOURNAY — LES PHYSIOCRATES — DOCTRINE ÉCONOMIQUE DE TURGOT — ESSAI SUR LA FORMATION ET LA DISTRIBUTION DES RICHESSES — ELOGE DE GOURNAY
Turgot ne séparait pas les lois économiques des autres lois morales, et il en poursuivait simultanément l'étude, avec le même enthousiasme.
Les hommes formaient pour lui une société naturelle et ne lui paraissaient pouvoir atteindre le degré de prospérité dont ils sont susceptibles, que dans des conditions dont il leur est impossible de s'affranchir. Ces conditions forment des lois qui ne sont pas semblables aux lois positives, et qui ne trouvent pas, comme elles, de sanction dans des peines pécuniaires ou corporelles, mais qu'il est pourtant impossible d'enfreindre sans un réel dommage. Si l'humanité cherche à s'y soustraire; si elle y désobéit, elle fait elle-même obstacle à ses propres progrès et ne réalise pas le degré de bien-être et de richesse qu'elle aurait pu, en les respectant, procurer aux individus qui la composent. Telle est l'idée générale
que se faisait Turgot des rapports du droit naturel avec réconomie politique.
Quesnay était alors dans tout l'éclat de sa gloire ; il avait publié ses maximes et son tableau économique. Ses disciples étaient comme des initiés et traitaient le maître comme une sorte de Dieu. Ils s'appelaient les Economistes et formaient en réalité une secte. Turgot n'aimait pas l'esprit de secte. Dans une de ses lettres sur la liberté du commerce des grains, on lit ce passage : « Je sais bien que ceux qui depuis quelque temps parlent ou écrivent contre la liberté du commerce des grains, affectent de ne regarder cette opinion que comme celle de quelques écrivains, qui se sont donné le nom d'Economistes, et qui ont pu prévenir contre eux une partie du public par l'air de secte qu'ils ont pris assez maladroitement et par un ton d'enthousiasme qui déplaît toujours à ceux qui ne le partagent pas. »
Quoique professant l'admiration la plus sincère pour Quesnay, Turgot préférait l'intimité de Gournay à celle de l'auteur du Tableau économique, Gournay, son second maître et peut-être celui des deux qu'il aimait le plus, avait, il est vrai, adopté les idées de Quesnay; mais il travaillait dans ce qu'on pourrait appeler un autre champ de ce domaine qu'ils avaient créé ensemble et dont ils avaient enrichi le monde.
Dupont de Nemours se donne beaucoup de peine pour établir l'identité de vues de ces deux hommes remarquables et il a imaginé, pour la science dont ils s'occupaient, tous les deux à la même époque.
le nom de « physiocratie ». Gournay était pour lui un physiocrate comme Quesnay.
L'idée principale de Quesnay était de porter l'agriculture au plus haut degré possible de prospérité. Il considérait comme dépendant du travail de la terre toutes les autres occupations du monde, et s'il réclamait la liberté pour l'industrie et le commerce, c'était afin que la liberté du commerce, en facilitant la mise en œuvre et le commerce des produits agricoles, assurât à l'agriculture les moyens de se développer davantage. « Pauvres paysans, disait-il, pauvre royaume; pauvre royaume, pauvre souverain. »
Gournay, tout en reconnaissant que l'intérêt agricole devait être le principal souci des hommes d'Etat, s'attachait surtout à éclairer les questions économiques nées de l'industrie et du commerce. Il avait remarqué que la concurrence était le plus puissant aiguillon du travail et que chacun de nous savait mieux que son gouvernement ce qui était le plus favorable à son propre intérêt. Il avait pris pour maxime cette parole : « Laissez faire, laissez passer. »
Les idées propres de Gournay, développées et appliquées par Turgot, sont devenues l'économie politique moderne, l'économie politique d'Adam Smith et de Jean-Baptiste Say.
Les doctrines économiques de Turgot sont résumées dans deux écrits sortis de sa plume. Le premier est une étude sur Gournay, qu'il a envoyée en
1752 à Marmontel pour l'aider à composer Téloge de leur ami commun.
Le second, intitulé Essai sur la formation et la distribution des richesses, est un tableau de l'économie politique, remis par Turgot à deux jeunes Chinois venus en France pour faire leurs études et qui étaient sur le point de retourner dans l'Extrême Orient.
Les réflexions sur la formation et la distribution des richesses forment un opuscule divisé en cent paragraphes. Les sept premiers sont consacrés à établir que le travail de la terre est la source unique de la richesse. C'est la pure doctrine de Quesnay. Toutes les choses qui servent à l'homme sont des produits de la terre. Toutes les préparations que l«ur fait subir l'industrie, tous les changements de lieux auxquels les soumet le commerce, sont des opérations qui n'ajoutent aucun produit nouveau à ceux qui sont sortis de la terre cultivée. Le travail agricole est le seul au moyen duquel on puisse accroître la richesse d'une nation. La terre paye immédiatement au cultivateur le prix de son travail, mais ce qu'elle lui donne vaut plus que la peine qu'il a prise. C'est un résultat physique de la fertilité du sol qui dépasse toujours la somme de travail par lequel on a sollicité cette fertilité. Le superflu que la nature accorde ainsi, en pur don, aux cultivateurs au delà du salaire de leurs peines leur permet d'acheter le travail des autres membres de la société, et ceux-ci, en vendant leur travail aux culti-
valeurs, gagnent simplement ce qui leur est nécessaire pour s'alimenter et pour vivre. Le propriétaire cultivateur, dont le superflu fait travailler les autres, est donc, pour Turgot, le seul producteur des richesses, richesses qui, par leur circulation, animent tous les travaux de la société.
La société est ainsi partagée en deux classes, toutes deux laborieuses, dont la première tire de la terre des richesses continuellement renaissantes, et dont la seconde, occupée à préparer les matières produites, ne reçoit, en échange de son travail^ que sa subsistance. La première peut s'appeler la classe productrice, la seconde la classe stipendiée.
Après ce préambule, Turgot énumère dans les paragraphes suivants les différentes manières de faire valoir les terres, et cherche à démontrer par de nouveaux arguments ce qu'il a déjà énoncé dans la première partie de son essai : que la terre seule peut fournir un produit net, c'est-à-dire quelque chose en sus des frais de culture et de l'intérêt des capitaux.
Les autres paragraphes, jusqu'au cinquante et unième, sont consacrés à la question des capitaux, à celles de la monnaie, du commerce et de la circulation de l'argent. Avant que l'or et l'argent fussent devenus le gage représentatif de toute espèce de richesses, les échanges, selon Turgot, se faisaient en nature. On donnait alors des boisseaux de blé contre des pintes de vin. La concurrence entre ceux qui avaient plus ou moins besoin de telle ou telle marchandise, déterminait une valeur courante pour
chacune d'elles, relativement à toutes les autres. Toute marchandise a pu devenir ainsi l'équivalent de toutes les autres et servir de mesure commune pour comparer la valeur des autres marchandises entre elles. La même quantité de blé, qui valait dixhuit pintes de vin, valait également un mouton, ou une pièce de cuir préparé, ou une certaine quantité de fer, et toutes ces choses avaient ainsi, dans le commerce, une même valeur. Mais toutes les pintes de vin n'ont pas la même valeur, et si dix-huit pintes de vin d'Anjou valent un mouton, dix-huit pintes de vin du Cap en valent un bien plus grand nombre. On a été obligé, pour éviter les équivoques qui résultaient de ce que la même expression s'appliquait à des objets de qualités variables, de choisir, comme mesure de la valeur des autres marchandises, une marchandise qui fût toujours identique à elle-même, qui fût en outre facile à transporter et qui pût être conservée sans s'altérer. L'or et l'argent réunissaient toutes ces qualités à un degré supérieur, et ils sont devenus, par la nature des choses, la monnaie universelle.
Les cinquante derniers paragraphes de l'ouvrage de Turgot traitent de la formation des capitaux et des emplois divers qu'on peut en faire, soit en achetant un fonds de terre, soit en les employant dans une exploitation agricole, dans une entreprise industrielle ou dans une opération commerciale, soit enfin en les prêtant, moyennant intérêt, à ceux qui ont besoin d'argent.
En analysant ces cinq manières de placer les capitaux, Turgot fait remarquer, et il le prouve, que les avances, c'est-à-dire les capitaux préalables, sont toujours nécessaires à quiconque veut faire une entreprise, quelle qu'en soit la nature. Les entreprises agricoles ne peuvent pas s'en passer plus que les autres. Il en tire cette conséquence que la culture a, comme l'industrie, ses entrepreneurs et ses ouvriers. Les entrepreneurs fournissent le capital, et les ouvriers, la main-d'œuvre. Les simples ouvriers de la culture, comme les simples artisans de l'industrie, n'ont d'autre bien que leurs bras et n'ont d'autre profit que leur salaire. Sans capitaliste, c'est-à-dire sans capitaux, il ne peut y avoir de grande culture, et la grande culture est nécessaire au progrès, car la terre ne peut, que par la grande culture, rendre tout ce qu'elle est capable de donner.
La culture des terres, les industries de tout genre, roulent donc sur une masse de capitaux ou de richesses mobilières accumulées, qui rentrent chaque année dans les mains de ceux auxquels elles appartiennent pour être reversées et avancées de nouveau l'année suivante et permettre aux mêmes entreprises de se continuer.
Revenant, à la fin, sur la théorie chère à Quesnay, Turgot conclut à exonérer de toute contribution aux dépenses publiques le produit des capitaux, parce que c'est un produit prélevé sur celui des terres. Seul le revenu des propriétaires peut être considéré comme libre, parce qu'il constitue une richesse
disponible, et seule la richesse disponible peut être employée aux dépenses de l'Etat.
Tel est le célèbre opuscule de Turgot. Il renferme, sur les capitaux, la monnaie et la concurrence, les vérités les plus précieuses et les plus nouvelles pour l'époque où elles ont été produites. Il devait être et il a été nécessairement et incessamment présent à l'esprit d'Adam Smith, quand l'auteur de la Théorie des sentiments moraux écrivait, neuf ans plus tard, sa Richesse des nations.
Mais on est bien obligé de reconnaître que, s'il est plein de vérités, il abonde aussi en erreurs; qu'il est comme imprégné de la pensée de Quesnay sur le produit net, affirmant sans cesse que la terre doit être considérée comme la source unique de la richesse.
Tout en regrettant les erreurs qui ont séduit Turgot, on ne peut s'empêcher de lui rendre hommage, ainsi qu'aux autres physiocrates. Il faut les honorer, même pour leurs erreurs, car s'ils les ont commises, ce n'est que pour avoir fait une fausse application de lois éternellement vraies, lois que Quesnay a eu l'honneur de découvrir. La fausse application que Turgot en a faite a donné un tel retentissement à ces lois, que tous les penseurs les ont connues et les ont acceptées comme vraies.
Les physiocrates ont affirmé en premier lieu qu'il y avait une loi naturelle de la formation des richesses, et que, pour permettre à cette loi de produire tous ses effets et à l'humanité de s'enrichir, il
fallait laisser aux hommes réunis en société et constitués en nations, d'abord la liberté de produire, ensuite la liberté d'acheter, de vendre et de transporter les produits de la culture, de l'industrie et du commerce; enfin la liberté d'accumuler des capitaux, de les faire circuler, de les prêter, de les employer au développement de la richesse générale. C'est la première et la plus haute des vérités qu'on leur doit.
Une autre vérité qu'ils ont enseignée au monde, c'est que les impôts sont soumis à une loi naturelle d'incidence. L'Etat peut forcer une classe de citoyens à payer des impôts, mais il ne peut pas empêcher ceux qui ont fourni les espèces, de s'en faire rembourser par d'autres si la loi économique naturelle le permet ou le prescrit.
Les physiocrates ont établi victorieusement que les contribuables ne sont, dans bien des cas, que des intermédiaires, dont la fonction est de payer les impôts pour ceux qui doivent les acquitter en dernière analyse, faisant ainsi de leurs deniers, aux véritables débiteurs de l'Etat, des avances recouvrables, dans un délai plus ou moins long, avec plus ou moins de difficultés.
Ils ont conclu de cette observation que les hommes qui ne possèdent que leurs bras, et dont le travail seul assure la subsistance, ne doivent pas être frappés de ces sortes d^impôts qui, par leur nature, se répercutent, car on obligerait les pauvres, si on les forçait de payer dans ces conditions,
à faire des avances à de plus riches qu'eux. D'où ils ont tiré cette autre vérité, non moins évidente que la précédente, qu'il faut asseoir autant que possible les impôts sur la fortune et le revenu de ceux qui, en fin de compte, sont appelés à les supporter.
Mais, à ces grandes vérités découvertes par Quesnay et si bien mises en lumière par Turgot, combien d'erreurs ne se sont-elles pas mêlées? Est-il possible de croire, avec Quesnay et avec Turgot, que la terre soit la source unique des richesses, des richesses renaissantes, pour employer l'expression même dont se sert Turgot? Nous savons aujourd'hui que tous les capitaux indistinctement, quelle que soit la forme qu'ils affectent, quel que soit l'emploi auquel on les destine et l'usage qu'on en fait, pourvu que ce soit un emploi et un usage productifs, ont, comme la terre, la faculté de faire renaître incessamment de nouvelles richesses dont ils sont la source. Adam Smith et Jean-Baptiste Say en ont donné des preuves qui ont clos le débat.
N'est-elle pas également contraire à la vérité cette théorie des impôts qui ne reconnaît d'autre ressource légitime au budget des dépenses publiques que ce qu'il est possible de prélever sur le produit net de la nation, comme si l'Etat ne pouvait faire face à ses dépenses annuelles qu'au moyen des richesses nouvelles créées chaque année.
Si cette opinion était fondée, un peuple stationnaire, c'est-à-dire une nation dont la richesse cesserait de croître et qui vivrait simplement d'un tra-
vail alimenlé par les anciennes accumulations de capitaux, n'aurait aucun droit de demander à ses nationaux les moyens de subvenir aux dépenses publiques. Il est pourtant impossible de nier qu'un peuple, à quelque degré de richesse qu'il soit parvenu, ou à quelque degré de pauvreté qu'il ait été réduit, ne soit toujours obligé de pourvoir en commun à certains services généraux et de transformer, quoi qu'il arrive, quelques-unes de ses dépenses privées en dépenses publiques.
La vérité est que l'impôt doit être, pour tout le monde, une augmentation d'effort ou une diminution de jouissance, et que l'épargne annuelle du pays, si elle peut concourir à la dépense, ne doit pas faire le fond unique, ni même le fond principal des ressources budgétaires.
Une seconde erreur vient s'ajouter à la première. Non seulement Turgot croit que le Trésor ne peut être alimenté que par le produit net de la nation, mais il estime qu'il n'y a, dans la nation, d'autre produit net que celui des propriétaires; d'où il conclut que les capitalistes, les industriels et les commerçants doivent être exonérés de tout impôt, leur part dans les contributions publiques étant payée par les propriétaires, et ceux-ci s'en faisant rembourser en leur vendant plus cher tout ce qui fait l'objet de leur commerce ou de leur industrie. Dans une lettre datée de 1766 et conservée aux archives de Lantheuil, David Hume, écrivant à Turgot, réfute avec beaucoup de force, après l'avoir exposée avec
beaucoup de clarté, cette doctrine erronée. La première partie de la lettre avait été consacrée par Hume à raconter à son ami, dans les plus grands détails, les incidents de sa querelle avec J.-J. Rousseau, a Mais j'ai le cœur fatigué de ce sujet, comme vous pouvez le croire, et je vais en prendre congé, j'espère bien, pour toujours. Quoique ma lettre ait dû vous fatiguer aussi, je suis tenté de dire un mot de la question politique qui a été souvent agitée entre nous, c'est-à-dire de la méthode qui convient pour asseoir les impôts. Vaut-il mieux les asseoir sur les propriétés foncières, ou sur les consommations? Vous avouerez que, les ressources publiques devant être employées à la défense de la communauté tout entière, il est plus équitable de les tirer de tout le monde; mais vous dites que c*est impraticable et que le poids en tombera sur la terre en fin de compte et qu'il vaut mieux imposer la terre directement. Vous supposez donc que les travailleurs se font toujours payer le prix de leur travail en raison des impôts? Mais c'est contraire à l'expérience. La main-d'œuvre est plus chère à Neufchâtel et dans les autres parties de la Suisse où il n'y a pas d'impôts, que dans les provinces limitrophes de la France, où il y en a beaucoup. Il n'y a presque pas d'impôts dans les colonies anglaises, et la main-d'œuvre y est trois fois plus chère que dans aucun pays d'Europe. Il y a de lourdes taxes sur les consommations en Hollande, et la République ne possède pas de terres sur lesquelles elles puissent tomber. Le prix de la main-*
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d'œuvre dépendra toujours de la quantité du travail et de la quantité de la demande d'ouvrage, et non pas des impôts. Les marchands qui fabriquent le drap qu'on exporte, ne peuvent élever le prix de leur main-d'œuvre, parce que, s'ils le faisaient, le drap serait trop cher pour être vendu sur les marchés étrangers; et ceux qui travaillent pour la consommation du drap à l'intérieur, ne peuvent pas non plus élever leur prix, car il n'y a pas deux prix pour la même espèce de main-d'œuvre. Cela est vrai de tous les produits dont il est exporté quelque quantité, c'est-à-dire de tous les produits ; et même s'il y avait quelque produit dont aucune quantité ne serait exportée, le prix de la main-d'œuvre qui y est employée ne pourrait s'élever, car l'élévation du prix attirerait tant de travailleurs dans cette nature d'industrie, qu'il en résulterait immédiatement une baisse dans le prix de la main-d'œuvre. Il me semble que, lorsqu'une taxe est mise sur la consommation, ou les travailleurs consomment moins, ou ils travaillent davantage. L'homme n'acquiert pas plus de puissance productive, mais il peut ajouter quelques heures de plus à son travail de la semaine. Il est rare qu'il soit si pauvre qu'il ne puisse retrancher quelque chose de sa dépense. Qu'arrive-t-il quand le blé monte de prix? Le pauvre n'a-t-il pas une vie plus dure et un travail plus grand? Une taxe produit le même effet. Je vous prie aussi de considérer que, en sus des propriétaires de terres et des pauvres travailleurs, il y a toujours un nombre consi-
dérable de gens très opulents qui emploient leurs fonds dans le commerce et qui jouissent d'un large revenu en donnant du travail aux pauvres. Je suis persuadé qu*en France et en Angleterre les revenus de cette nature sont beaucoup plus grands que ceux qu'on tire de la terre. Car, outre les marchands proprement dits, je comprends dans cette classe tous les boutiquiers et tous les maîtres marchands de tous genres, et je trouve très juste que ceux-là payent pour les besoins de la communauté; ce qui ne peut avoir lieu que si on met les taxes sur les consommations. Il me semble qu'il n'y a pas moyen de dire que cet ordre de citoyens reporte nécessairement ses taxes sur les propriétaires de la terre, puisque ses profits et revenus peuvent sûrement subir des réductions. » Voilà une bien bonne leçon d'économie politique donnée à Turgot une année avant qu'il ait produit son Essai sur la formation et la dis^ trihution des richesses et neuf ans avant la Richesse des nations d'Adam Smith. Turgot répondit, et sa réponse, qui nous a été conservée par Hill Burton, porte la date du 25 mars 1767. Il reconnaît que la loi de l'offre et de la demande détermine le prix du travail, a Vous observez avec raison, dit-il, que ce ne sont point les taxes plus ou moins fortes qui déterminent le prix des salaires, mais uniquement le rapport de l'offre à la demande. Ce principe n'a jamais été contesté; c'est Tunique principe qui fixe immédiatement le prix de toutes les choses qui ont une valeur dans le commerce. » Et pour expliquer
la contradiction qui paraît en résulter avec la doctrine de Quesnay, il distingue deux prix, « le prix courant, qui s'établit par le rapport de l'offre et de la demande, et le prix fondamental, qui, pour une marchandise, est ce que la chose coûte à l'ouvrier ». C'est dans cette distinction que Turgot aurait trouvé la réponse qu'il eut faite à ses détracteurs, quand ils l'ont accusé, comme ils l'en accusent encore, d'avoir condamné l'ouvrier à une misère éternelle, par la loi d'airain du salaire.
Turgot divisait avec Quesnay l'humanité en deux classes, la productrice et la stipendiée, la productive et la stérile. L'ouvrier ne concourt pas à former un produit net ; il ne peut y prendre aucune part, et son salaire ne lui assure que le strict nécessaire de la vie, sa subsistance. « En tout genre de travail, a dit Turgot, dans VEssai sur la formation et la distrihii" tlon des richesses, « il doit arriver et il arrive » que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance. »
Louis Blanc s'élève contre cette théorie : « Le principe auquel on a trouvé de nos jours, dit-il, cette lâche et cruelle formule : chacun pour soi, chacun chez soi, Turgot a eu le malheur de l'adopter, et, le principe une fois admis, si les conséquences sont funestes, qu'y faire? Cela doit arriver. Oui sans doute, il doit arriver que l'ouvrier soit réduit au strict nécessaire, quand on a pris pour point de départ le droit individuel ; mais en serait-il de même dans un régime de fraternelle association? »
Turgot a déposé le germe de sa défense dans sa lettre du 25 mars 1767. La loi d' airain , aurait-il répliqué, détermine le prix fondamental du travail, la loi de Toffre et de la demande en détermine le prix courant. « Quoique le prix fondamental ne soit pas, dit-il, le principe immédiat de la valeur courante, il est cependant un minimum au-dessous duquel elle ne peut baisser : car si un marchand perd sur sa marchandise, il cesse de vendre ou de fabriquer; si un ouvrier ne peut vivre de son travail, il devient mendiant ou s'expatrie. Ce n'est pas tout, il faut que l'ouvrier trouve un certain profit, pour subvenir aux accidents, pour élever sa famille.... L'ouvrier, comme vous le dites, s'ingénie pour travailler plus ou consommer moins, mais tout cela n'est que passager. Il n'est sans doute aucun homme qui travaille autant qu'il pourrait travailler. Mais il n'est pas non plus dans la nature que les hommes travaillent autant qu'ils pourraient travailler, comme il ne l'est pas qu'une corde soit tendue autant qu'elle peut l'être. Il y a un degré de relâchement nécessaire dans toute machine, sans lequel elle courrait
risque de se briser à tout moment Cette espèce
de superflu sur lequel on peut à toute rigueur se retrancher, est encore un élément nécessaire dans la subsistance usuelle des ouvriers et de leurs familles. »
Turgot considérait les Anglais comme peu propres à comprendre Quesnay. « Nos philosophes économiques, écrivait-il à Hume le 23 juillet 1766,
sectateurs de Quesnay, soutiendront fortement le système de leur maître. C'est un système dont les écrivains anglais sont fort éloignés quant à présent; et il est trop difficile d'en concilier les principes avec l'ambition de monopoliser le commerce de l'univers , pour espérer qu'ils l'adoptent d'ici à longtemps. » i
Il ne fut pas converti par la correspondance de son ami : son siège était fait ; il était physiocrate et il resta physiocrate. David Hume ne put que s'en affliger, car s'il aimait Turgot, il n'aimait guère la secte des économistes, témoin cette boutade qu'il écrivait à l'abbé Morellet, le 15 mai 1769 :
« Je vois par votre prospectus (le prospectus d'un nouveau Dictionnaire du commerce) que vous prenez garde de ne pas désobliger vos économistes par une profession de foi quelconque de vos sentiments; en quoi je loue votre prudence. Mais j'espère que, dans l'ouvrage, vous les foudroierez, vous les écraserez, vous les broierez et les réduirez en poussière et en cendre. C'est en vérité la poignée d'hommes la plus chimérique et la plus arrogante qui existe depuis que la Sorbonne n'est plus rien. Excusez-moi de vous parler ainsi, à vous qui appartenez à ce corps vénérable. Je me demande ce qui a pu engager votre ami M. Turgot à se mettre dans leur troupeau, je veux dire dans celui des économistes, quoiqu'il ait été aussi, je crois, un Sorbonnien. »
Turgot a toujours été fidèle à la doctrine de Quesnay ; il l'a toujours affirmée avec une conviction
profonde. On peut même dire qu'il se Test rendue, pour ainsi dire, personnelle par la force avec laquelle il Ta exposée. Il ne faut pas oublier cepen-
dant qu'il n'était pas de la petite Eglise, que personne — lui-même aurait protesté autant et plus que les autres — ne le reconnaissait comme l'interprète attitré, officiel, du Maître, et qu'il lui répugnait d'attribuer aux maximes de Quesnay cette valeur dogmatique que les initiés ont de tout temps attachée aux idées des fondateurs de leur secte.
En dehors de Técole proprement dite des économistes, il avait des amis et même dès maîtres. Il professait pour Gournay un respect égal à celui qu'il avait pour Quesnay. Il vivait avec lui dans les termes d'une intimité plus familière.
Pour comprendre sa doctrine, il ne faut donc pas se borner à en chercher le sens dans V Essai sur la formation et la distribution des richesses ; il faut encore en suivre le développement dans ses entretiens avec Gournay.
Ce n'est pas à dire que Turgot ait modifié, dans les études qu'il a poursuivies avec Gournay, les idées fondamentales sur le rôle de la terre dans la production de la richesse, qu'il avait puisées auprès de Quesnay, ni qu'il ait reconnu, à la suite de ses entretiens avec Gournay, des erreurs dans lesquelles il serait tombé précédemment.
Yt' Essai sur la formation et la distribution des richesses est postérieur à la mort de Gournay ; mais la théorie de la liberté du travail, du commerce et
de l'industrie, qui constituait, à proprement parler, toute l'économie politique de Gournay, a reçu de Turgot un tel éclat par les applications qu'il en a faites et par les admirables preuves qu'il a données des résultats heureux qui pouvaient en sortir, qu'elle a fait oublier les erreurs du produit net et de la prédominance exclusive de la terre sur les capitaux mobiliers.
La recherche du produit net qui doit fournir la substance de l'impôt, et la théorie foncière qui voit dans la terre la source unique de toute richesse, sont devenues simplement des hypothèses qui ont expliqué la grande loi de l'incidence naturelle des impôts et qui ont mis en lumière l'admirable maxime
qu'il n'y a pas d'Etat riche là où le peuple est pauvre, d'où l'on a tiré cette autre conséquence d'une vérité non moins incontestable, que l'Etat ne peut pas s'enrichir quand il ruine les contribuables. Si l'on considère certains prolégomènes économiques comme des hypothèses, on peut dire que les théories de Quesnay ont été aussi Utiles au progrès des sciences économiques que d'autres hypothèses aujourd'hui abandonnées sur l'émission de la lumière et sur la nature de l'électricité l'ont été au progrès des sciences physiques. Turgot s'en est servi à l'exemple des hommes les plus éminents de son siècle, mais c'est en dehors de ces hypothèses et en affirmant la liberté du travail et du commerce, c'est en fondant la doctrine de la liberté du travail sur des bases inébranlables, qu'il a été le précurseur d'Adam
Smith, peut-être son maître, et qu'il mérite d'être considéré comme le véritable chef de l'école économique moderne.
Gournay, dont le vrai nom était Vincent, est né à Saint-Malo en 1712. A dix-sept ans il fut envoyé à Cadix par ses parents pour apprendre le commerce; il y réussit. En 1744 ses affaires le ramenèrent en France et le mirent en relation avec Maurepas, qui apprécia son mérite. Deux ans plus tard, son associé, M. Jametz de Villebarre, lui laissa sa fortune et, dans cette fortune, la terre de Gournay dont il prit dès lors le nom. Il avait étudié en détail l'Angleterre et la Hollande, qu'il avait visitées, et lisait avec beaucoup d'ardeur les livres qui avaient pour objet la science du commerce. Les traités de Josias Child et les mémoires de Jean de Witt furent les ouvrages dans lesquels il puisa les premiers éléments de ses connaissances économiques. Il se retira des affaires en 1748 et vint habiter Paris. M. de Maurepas l'engagea à chercher une place d'intendant du commerce et il la lui fit obtenir en 1751. C'est à cette époque qu'il entra en relation avec les économistes.
Dupont de Nemours, qui tient beaucoup à l'unité de l'école économique, prétend que Gournay et Quesnay sont arrivés par des côtés différents aux mêmes résultats, qu'ils s'y rencontrèrent, s'en félicitèrent mutuellement^ s'applaudirent tous deux en voyant avec quelle exactitude leurs principes divers, mais également vrais, conduisaient à des consé-
quences absolument semblables. Cependant il admet que les deux aspects sous lesquels ils ont considéré « les principes de l'administration politique » avaient formé deux écoles; la première est celle de Quesnay, qui a eu pour principaux membres le marquis de Mirabeau, Abeille, Fourqueux, Bertin, Dupont de Nemours, l'abbé Roubaud, Le Trosne. Mercier de la Rivière et l'abbé Bandeau ont fait dans l'école, comme dit Dupont de Nemours, une branche particulière. Ils jugeaient qu'il serait plus aisé de persuader un prince qu'une nation, et qu'on établirait plus vite la liberté du commerce et du travail ainsi que les vrais principes des contributions publiques par l'autorité des souverains que par les progrès de la raison. Quoique cette manière de voir ne fût pas partagée par tous les économistes, il y en a beaucoup qui se laissèrent aller sur cette pente, et nous avons vu qu'on a pu reprocher, non sans raison, à Turgot de n'avoir pas attaché une importance suffisante au rôle des libertés politiques dans une nation.
La seconde école est celle de Gournay; elle comprenait Malesherbes, l'abbé Morellet, Trudaine de Montigny, le cardinal de Boisgelin, l'abbé de Gicé, et en général les amis particuliers de Turgot, et Turgot lui-même.
C'est pendant que Gournay était intendant du commerce qu'il entretint avec Turgot les rapports les plus intimes. Condorcet parle des conférences que Turgot eut avec lui. « Turgot en retira, dit-il.
une très grande utilité; il apprit de M. de Gournay à connaître dans les détails tous les avantages de la liberté du commerce, tous les inconvénients des prohibitions. » De 1753 à 1756 Gournay fit, à titre officiel, une série de tournées dans les provinces pour y juger par lui-même de l'état des fabriques et du commerce. Il visita successivement la Bourgogne, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, le haut et le bas Languedoc et plus tard le Maine, TAnjou, la Bretagne, et emmena Turgot avec lui.
Au retour du voyage de 1756 il tomba malade, languit quelques années et mourut le 27 juin 1759. Marmontel eut la pensée d'écrire son éloge; il en parla à Turgot et lui demanda des notes. Quelques jours plus tard il recevait de l'ami de Gournay un travail qui contenait une exposition très fidèle et très claire de ses doctrines.
Ce travail a été publié par Dupont de Nemours sous le titre d'Éloge de Gournay, Il complète V Essai sur la formation des richesses et forme avec cet Essai la partie doctrinale de l'œuvre de Turgot.
Gournay ne croyait pas qu'il appartînt au gouvernement de régler le cours des denrées, de proscrire un genre d'industrie pour en faire fleurir un autre. Il disait que, depuis un siècle, toutes les personnes instruites en Hollande et en Angleterre regardaient les abus qui subsistaient encore en France, comme des restes de barbarie, comme la marque de l'ignorance et de la faiblesse de ceux qui avaient gouverné la France jusqu'ici, sans avoir reconnu l'importance
de la liberté ou sans avoir su la protéger, s*ils rayaient reconnue, contre Tesprit de monopole.
La liberté générale d'acheter et de vendre lui paraissait le seul moyen d'assurer , d'un côté aux vendeurs un prix de vente assez élevé pour encourager la production, de l'autre aux consommateurs le prix d'achat le plus bas possible pour la meilleure marchandise. Il reconnaissait qu'il y avait des marchands fripons et des consommateurs dupes, mais il disait que c'était aux particuliers à faire leur police et qu'on ne devait pas fournir des bourrelets à tous les enfants sous prétexte que les enfants peuvent tomber et se faire du mal en tombant.
Turgot résume dans les trois propositions suivantes la doctrine de Gournay dont il a fait la sienne propre.
Premièrement : « Rendre à toutes les branches du commerce cette liberté précieuse que les préjugés des siècles d'ignorance, la facilité du gouvernement à se prêter à des intérêts particuliers, le désir d'une perfection mal entendue, leur ont fait perdre. »
Deuxièmement : a Faciliter le travail à tous les membres de l'Etat, afin d'exciter la plus grande concurrence dans la vente, d'où résultera nécessairement la plus grande perfection dans la fabrication, et le prix le plus avantageux pour l'acheteur. »
Troisièmement : « Donner à l'acheteur le plus grand nombre de concurrents possible, en ouvrant aux vendeurs tous les débouchés de sa denrée, ce qui est le seul moyen d'assurer au travail sa récom-
pense et de perpétuer la production, qui n'a d'autre objet que cette récompense. »
Tel était le système de Gournay, adopté et expliqué par Turgot, système, puisque c'est ainsi qu'on l'a qualifié, qui reposait sur cette maxime, que a tout homme connaît mieux son propre intérêt qu'un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent ».
Ceux qui combattaient les opinions de Gournay le représentaient comme un enthousiaste, comme un homme à système, « Ce nom d'homme à système, dit Turgot, est devenu une espèce d'arme dans la bouche de toutes les personnes prévenues ou intéressées à maintenir quelques abus, et contre tous ceux qui proposent des changements, dans quelque ordre que ce soit. »