‹ Turgot, sa vie, son administration, ses ouvragesChapitre 11 sur 41 · DISGRACE DE TURGOT · texte numérisé non relu

DISGRACE DE TURGOT

On est peu surpris qu'une sorte de culte se soit mâle quelquefois aux sentiments qu'il inspirait : c'est l'effet ordinaire de la supériorité, toutes les fois que Testimé reste possible, à plus forte raison si elle est commandée. Mais on s'étonne davantage qu'avec un cœur aussi taidre, des idées si saines et si avantageuses sur la famille et la vie domestique, des mœurs aussi pures, des goûts si paisibles, Turgot ne se fût pas choisi une compagne digne de lui. C'est sans doute la raison pour laquelle il n'était pas entré dans les ordres : il connaissait et respectait trop les devoirs attachés à cet état. Absorbé dans sa jeunesse par des études très sérieuses et très variées, entièrement dévoué plus tard au bien public, il n'eut sans doute pas le temps d'aimer ni de chercher dans une femme un autre lui-même. Il déplorait hautement la manière dont on se mariait déjà de son temps dans un certain monde, et il n'était pas homme à le faire ainsi. Il avait cependant pour lui tous les avantages extérieurs, et son commerce était si agréable, qu'un grand nombre de femmes étaient de- ^nues ses amies. Mais son respect pour elles était inséré par un tout autre sentiment que celui d'une coupable galanterie. Son langage et ses manières, sans cesser d'être aimables, étaient toujours d'une parfaite réserve.

Voici le portrait qu'en donne, sous ce rapport, Dupont de Nemours : « Sa figure était belle ; sa taille haute et proportionnée. Ennemi de toute affectation. Une se tenait pas fort droit. Ses yeux d'un brun clair, exprimaient parfaitement le mélange de fermeté et de douceur qui faisait son caractère. Son front était ar-

rondi , élevé , ouvert , noble et serein ; ses traits prononcés ; sa bouche vermeille et naïve ; ses dents Manches et bien rangées. Il avait eu, surtout dans sa jeunesse, un demi-sourire qui lui a fait tort, parce que les gens'qui ne le connaissaient pas y croyaient presque toujours voir Texpression du dédain, quoiqu'il ne fût, le plus souvent, queTeffet de la naïveté et d'un peu d'embarras. Il s'en était corrigé par degré en vivant dans le monde. Ses cheveux étaient bruns, abondants, parfaitement beaux, il les avait tous conservés, et lorsqu'il était vêtu en magistrat, sa manière depbrtep la tête les répandait sur ses épaules avec une sorte de grâce naturelle et négligée. Il avait la couleur assez vive sur un teint fort blanc, et qui trahissait les moindres mouvements de son âme. Jamais homme n'a été, au physique et au moral, moins propre à dissimuler. Il rougissait avec une facilité trop grande et de toute espèce d'émotion, soit d'impatience ou de sensibilité. )^ Ceux qui lui reprochaient de ne pas assez connaUre les hommes, de compter trop peu avec leurs préjugés et leurs passions, de s'exagérer l'influence de la raison et l'empire de la justice, d'avoir procédé trop rapidement dans ses réformes, n'auraient pu , sans injustice, contester la justesse et la supériorité de ses vues, l'excellence de ses intentions et l'élévation de ses sentiments. Un homme d'un caractère élevé, et qui sut mériter une belle part dans l'affection de Turgot^ Oondorcet , résume les qualités morales de son ami d'une manière si heureuse et si vraie, que nous ne croyons pas pouvoir mieux finir cette notice qu'eare-

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produisant ces ligues tracées par une maiu aussi sûre; eest le portrait moral : « Cet accord constant entre sa conduite et ses principes, ses sentiments et sa raison, cette réunion d'une justice inébranlable à la plus douce humanité, des vertus les plus fortes aux qualités les plus aimables, de la sensibilité à la fermeté du caractère, de la justesse d'esprit à la subtilité, de la méthode dans les raisonnements à la hardiesse dans les idées, d'une analyse fine à des vues vastes, de la profondeur à l'exactitude dans les détails ; ce mérite si rare d'avoir tout embrassé dans ses connaissances, et le mérite plus rare encore d'avoir porté dans ce vaste ensemble tant de netteté et de justesse ; cette constance inébranlable dans ses opinions sans les exagérer jamais ; toutes ces qualités formaient un ensemble unique peut-être dans l'histoire des hommes, et qui ne pouvait se montrer que chez une nation paisible et cultivée, que dans un siècle éclairé* Quelques hommes ont exercé de grandes vertus avec plus d'éclat, ont eu des qualités plus brillantes, ont montré dans quelques genres un plus grand génie, mais peutêtre jamais aucun homme n'a-t-il offert à l'admiration ua tout plus parfait et plus imposant. 11 semblait que sa sagesse et sa force d'âme, en secondant les dons heureux de la nature, ne lui avaient laissé d'ignorance, de faiblesse et de défaut, que ce qu'il est impossible à un être borné de n'en pas conserver ; c'est dans cette réunion si extraordinaire que l'on doit chercher la cause et dû peu de justice qu'on lui a rendue, et delà haine qu'il a excitée. (( Là postérité, plus équitable, lui

rendra le témoignage d'avoir agi et pensé en homm< de bien et de génie. Cette noble existence, pressée d faire le bien , parce que , disait-elle , on ne vivait pa au-delà de cinquante ans dans sa famille, s'éteignit l 20 mars 1781 , apr^ une durée de cinquante-quatr ans.

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