CHAPITRE PREMIER
Il n'y avait pas encore un an que Turgot était chargé de gouverner le Limousin, lorsqu'il obtint du roi une déclaration destinée à porter un premier remède à un mal fort compliqué , qui ne pouvait être guéri que lentement et par des mesures successives de plus en plus appropriées^à la situation qu'elles devaient changer. C'est surtout dans la lettre circulaire aux commissaires des tailles , qui devait leur servir d'instruction pour l'application de la déclaration de 1761 qu'elle accompagne, qu'on peut voir toute la sollicitude de Turgot sur le point capital de la répartition des impôts.
Il s'agit , avant tout , de savoir quels sont les avantages et les inconvénients de la taille tarifée en usage dans la généralité de Limoges. Cette taille, destin née à remédier aux inconvénients de la taille arbitraire, et déjà bien préférable à la forme ancienne, était eacore susceptible de gi^andes amélioratiras. Il
s'agissait donc et de maintenir le tarif d'après lequel devait se faire la répartition, et de perfectionner toul ce qui se rapportait à cette double opération : Testi* mation des fonds, et le tarif qui en était la conséquence. A cet efifet, a vos réflexions, dit la circulaire, peuvent rouler sur trois objets, qui doivent être considérés séparément :
1"* L'opération de la confection des rôles;
2'' Les règles du tarif d'après lesquelles se fait la répartition, et qui sont détaillées dans les mandements et dans les préambules des rôles;
3*" Les estimations des fonds qui servent de base à la répartition. »
Toutes ces instructions, quoique adaptées à un autre système d'impôts, ont encore cette utilité au moins, qu'elles servent à faire connaître une partk de l'histoire de nos finances, et les efforts de l'ua des hommes les plus intelligents et les plus dévoués, poui apporter un peu de lumière, d'ordre et de justice daai une opération gouvernementale de la plus haute iiz^ portance. Quel que soit, d'ailleurs, le système d'iQ^ pôt, il ne peut différer à tel point de tout autre qu'il n'y ait quelque utilité à les comparer.
La déclaration de 1761 nous apprend que la forme de la taille, alors usitée dans la généralité, y avait été introduite par ordre du roi en 1738; qu'une instruction réglait la proportion suivant laquelle dévaluât être imposées les différentes natures de biens et d'exploitations , et les différentes classes d'industrie ; que les paroisses traitées d'après les déclarations des pro—
priétaires s'appelaient en conséquence paroisses tarifées; que d'autres paroisses arpentées et estimées par experts prenaient le nom fiscal commun de paroisses abonnées.
Cette dernière ^pèce de taille est celle que décrit déjà l'ancien praticien Masuer (1), dans son latin de praticien, du reste fort intelligible, quoique passablement barbare.: « Talliae imponuntur per parochias, ita quod quœlibet parochia habet portionem suam ta*xatam pier illos qui sunt ad hoc deputati. Et demum aiiqui de parochia, ad id electi vel commissi dividunt eas super singulos de parochia, secundum cujusque facultates. Le fort portant le faible, id est pro solido et libra. »
Une des premières questions adressées par Turgot à ses commissaires, est celle de savoir lequel des deux modes, par tarif ou par abonnement, est préférable. «Au premier coup d'œil, dit-il, l'opération des paroisses tarifées paraît moins simple, puisqu'on est obligé de faire une première et une seconde répartition. Cependant, je sais que plusieurs de MM. les commissaires la regardent comme plus facile et moins compliquée que celle qui est en usage dans les rôles par abonnement... Je ne vois dans la manière d'opérer les rôles par abonnement qu'un avantage bien décidé, c'est que les industries sont imposées dans ces f^es à un taux fixe qui ne peut être ni augmenté ni ^nainué; il en est de même des bestiaux. Et comme
(') iVaWgue. Tit. 39, n. i.
ces deux objets doivent être extrêmeaient ménagé» pour 1 utilité même de ceux qui possèdent les fonds de terre, cette différence me parait être un inconvénient des rôles par tarif. » Sans se prononcer pour Tune de ces formes à Fexclusion de l'autre, Turgot désire qu'après avoir bien pesé les avantages et les in<^ convénients de chacune d'elles, on donne la préfér* rence exclusive à lune des deux, afin d'avoir tout h la fois l'uniformité et la plus grande somme d'avantages possibles.
Tout en comparant les deux tailles par rapport aux objets divers auxquels elles s'appliquent, l'intendant ne laisse pas de s'élever à des considérations plus générales , qui tiennent plus à l'assiette de l'impôt qu'à sa répartition. On retrouve ici les conséquences de théories que nous ferons connaître pius tard : « Au lieu , dit-il , de discuter comment il faut taxer l'industrie, ne faudrait-il pas plutôt examiner si l'on doit taxer l'industrie?.... La taxe de l'industrie est de sa nature, arbitraire, car il est impossible de connaître exactement le profit qu'un homme fait avec ses bras, celui qu'il tire de sa profession, de son commerce...» Et cependant l'industrie est imposée, et il s'agit de taxer ceux qui l'exercent. Gomment donc faire? a Pour rendre cet inconvénient moins sensible, il n'y a d'autre moyen que de taxer l'industrie à un taux û faible que l'inégalité de la répartition ne mérite pres^ que aucune considération. » Ainsi, ne pouvant extirper le mal, du moins on l'atténuera. Puis, revenant à des idées que nous apprécierons ailleurs, il ^oute :
«L'iioinine industrieux n'a d'autres profits que le sahke de eon travail; il nQoit ce salaire du propriétaire de terre, et lui rend par ses consommations la plus grande partie d& ce qu'il en a reçu par son travail. S'il est forcé d'abandonner une partie de son profit , ou il fera payer plus cher son travail, ou il consommera moins: dans les deux cas le propriétaire de la terre perdra peut -être plus qu'il n'a gagné, en rejetant sur l'homme industrieux une partie du fardeau de l'imposition. »
Mais les bestiaux, ne doit- on pas les taxer? Ne sont-ils pas des produits ^ricoles? a Encore bien des raisons de douter. . . 11 serait plus naturel de chercher à encourager leur multiplication que d'en faire un objet d'imposition.. 4 II est plus simple de ne poiut taxer le^ bestiaux et d'imposer la terre dans sa juste I»t)portion« »
U proscrit avec plus d'apparence de raison, du moins dans son système de Timpôt unique et foncier, la taxe sur les loyers des locataires, taxe qui était de deux sous pour livres : « Une maison , pour un locataire, est une dépense et non un revenu, et le bail d'une maison n'a rien de commun avec le bail d'une ferme, sur laquelle le fermier gagne. » C'est vrai; mais aussi ce n'est point le propriétaire d'un immeuble qu'on veut atteindre par la taxe du bail , c'est le rentier. Reste à savoir si le rentier doit contribuer aux dépenses publiques j qui tournent aussi à son avantage.
U y a bien d'autres difficultés, même en limitant
l'impôt à la propriété foncière. Car alors encore la taille était ou personnelle, suivant qu'elle s'attachait au propriétaire à l'occasion de ses fonds, ou réelle suivant qu'elle s'attachait aux fonds eux-mêmes. Ces deux points de vue , qui semblent ne différer que par une distinction purement nominale, formaient, en réalité, deux systèmes dont les conséquences pou** valent être fort difTérentes.
Quelques explications historiques feront mieux comprendre celles qui doivent suivre. C'était une maxime de notre droit coutumier, que les tailles étaient personnelles et s'imposaient au lieu du domicile. C'était du moins l'usage en langue d'oui; l'usage contraire régnait en langue (foc, en Provence, etc. Nous n'en* trerons pas dans la distinction des tailles personnelles franches ou serves, et autres reconnues dans le droit féodal. 11 nous suffit de la grande distinction que nous venons d'établir. Or, puisque les tailles personnelles suivent la personne, et s'imposent au lieu du domicile, et que, d'un autre côté, le domicile s'acquérait par an et jour, et se prenait au lieu où l'on couchait et se levait le jour de la Saint-Remi, il pouvait en résulter des erreurs et des complications considérables, des abus même dans les rôles et les perceptions des tailles. Aussi la déclaration du 16 avril 1643, art. 26, avait-elle décidé que le taillable du roi, qui transférait son domicile dans une ville abonnée, paierait la taille pendant cinq années dans la paroisse qu'il avait quittée, et que s'il allait demeurer dans une ville franche, comme Paris, il devait,
pendant dix années de mite, être imposé d'après l'article 27 de la même déclaration (i).
Cette déclaration ou n'était pas suffisante pour pré- Ymir le mal, ou n'était pas exécutée en 1 761 , ou bien die rétait fort mal. Car, Tu rgot, parlant de cette différence entre la taille personnelle et la taille réelle, dit que « la taille personnelle entraînait une très grande inégalité dans les taxes suivant les paroisses, et par conséquent suivant les domiciles; qu elle ne donnait droit à aucun d^rèvement pour cause de grêle, si la propriété qui avait souffert du fléau appartenait à un autre territmre que celui de la paroisse oii le propriétaire était domicilié ; que la répartition s'en trouvait ^ciée, puisqu'un propriétaire de parcelles ou de domaines situés dans des paroisses différemment taxées était atteint d'un impôt uniforme, qui était ou plus faible on plus fort que de droit; enfin, que des propriétaires qui allaient établir leur domicile dans des villes, dont la taille était fixée, échappaient par le fait au tiers de leurs impôts. Double malheur pour les eampagnes : les propriétaires absents dépensent leurs revenus ailleurs qu'aux champs, et ceux qui restent dans, leurs terres supportent un fardeau plus lourd. Ainsi les campagnes se dépeuplent , les ressources diminuent, les charges augmentent, les cultivateurs s'appauvrissent, l'agriculture s'énerve, et les propriétaires qui voient de jour en jour leurs domaines dépérir paient bien cher leur prétendu privilège. » Il
(\) L018BL1 IwHt. cmtwn., VI, 6,^ et 3.
est facile de conclure : « Le seul remède à cet inooiir dénient serait sans doute de taxer tous les fonda dans les paroisses oti ils sont situés. » Le moment de le faire n'était pas arrivé; mais Turgot devait le hâter. « Je sais, dit-il, que les r^lements s'y opposent , parca que, la taille étant dans Torigine une imposition per^ sonnelle, chaque contribuable ne peut être taxé qu'au lieu de son domicile. — Il faudrait les changer. »
Une autre question, d'un iiltérêt constant, mais alors plus compliquée qu'aujourd'hui, est celle de savoir quel parti est préférable, de faire acquitta la taxe ou par le propriétaire, ou par le fermier. «U importe à la prospérité de l'agriculture, répond Tur-i got, qu'elle sdit acquittée par le propriétaire et non par le colon. Le recouvrement de l'impôt en sera aussi plus facile et moins coûteux... Le privilège dea nobles se concilierait aisément avec cette innovation* 11 serait également facile ou de diminuer du tiers la cote des nobles, comme on l'a fait jusqu'ici en supprimant leur taxe de propriété, ou d'appliquer leurs privilèges à certains fonds, comme on l'a fait dans les pays de taille réelle... » On conçoit, du reste, que suivant que la taxe est acquittée par le propriétaire ou par le colon, le prix du bail doit en subir une modification.
Mais quelque système qu'on adopte à cet égard et à d'autres, il y a une opération préalable à effectuer^ afin d'opérer la répartition avec plus de certitude et de justesse, c'est l'estimation des fonds ou le tarif en matière de taille. Or, cette opération en suppose une
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autre, odle du cadastre. Celle-ci nest qu'une aSSodre de géométrie, affîûre très importante assurément; mais l'autre, celle de Testimation, est beaucoup plus dtiicato, et jdus en danger d'être frauduleusement ndée. De là l'intérêt extrême de bien choisir les experts. Au surplus, il s'agissait moins dans une paroisse, sinon d'une paroisse à une autre, d'obtenir la yaleur absolue des héritages que leur valeur relar tiire. Pour a^oir des estimations sincères, il fallait ga^er la confiance du peuple des campagnes , et par conséquent la mériter, et prouver qu'on la méritait. Aussi l'intendant termine-t*il son instruction par ces paroles, qui n'étaient pas seulement chez lui le calcul du gouverneur judicieux , mais encore les sentiments de l'homme plein de bienveillance pour le peuple : « Je ne puis trop vous prier de travailler de concert a?ec moi à inspirer la confiance au peuple, non seulemait en rendant une exacte justice dans l'exercice de vos fonctions, mais encore en traitant les paysans avec douceur, en vous occupant de leurs intérêts et de leurs besoins, et en me mettant à portée de les soulager. »
On verra par ce qui suit combien ces sentiments étaient véritables et profonds, combien cet administrateur était tourmenté de la passion de bien faire : il appelait l'attention de tous ses subordonnés sur tout ce qui pouvait lui fournir une occasion de corriger quelque abus, de soulager une infortune, de re* dresser une injustice, de réaliser quelque bien phy* aique ou morat, d'assooier à son œuvre générale 46
bienfaisance des conseils et des auxiliaires nombreux et influents , d'utiliser en tout et partout les lumières, la droiture et la bonne volonté- Quel dommage que toute une collection de lettres circulaires, analogues à celle que nous menons d'ana* lyser, adressées à ses subdélégués, aux commissaires des tailles, aux officiers de police et aux curés de la généralité de Limoges, soit perdue sans retour! Mais ce qui nous en reste fait suffisamment connaître et apprécier la sollicitude aussi ardente que sage de cet administrateur incomparable.
Il ayait pour ainsi dire épousé sa généralité, comme un évêque doit épouser son église; et plus il y voyait de bien à faire, plus il s'y attachait. De là ces retûb successifs, qui peuvent paraître sublimes aux cœurs vulgaires, des intendances de Rouen, de Lyon, de Bordeaux , quoique beaucoup plus avantageuses que celle de Limoges. Nous ne possédons qu'une seule des trois lettres par lesquelles il refusait ces offres d'avancement. Nous l'avons citée. Rien n'est tout à la fois plus. simple et plus sublime. C'est l'aisance de la vertu consommée. 11 faut dire, toutefois, qu'en demandant à rester dans le Limousin pour y mener à bonne fin les améliorations qu'il y avait commencées ou qu'il se proposait d'y entreprendre par la suite, il demanda en même temps qu'on affectât pendant trois ans vingt mille écus par an à prendre sur les fonds de la capitation , pour terminer l'arpentage de la province, et rectifier ce qui en avait été fait jusque là. On applaudit à son désintéressement, on promit; mais b
promesse était encore à Tenir quand il fut appelé au ministère.
On peut dire que le zèle, avec lequel l'intendant du Limousin faisait valoir les droits de cette province, en soutenait les intérêts , en soulageait les infortunes et les souffrances, tenait d'un dévoûment infatigable et sans mesure. Suppression de l'impôt par tête de bête à laine; exemption de certains impôts aux septuagénaires d's^rès une ancienne loi presque oubliée ; dégrèvements annuels demandés et toujours obtenus, au moins en partie, pour toute la province ou pour quelques-unes des élections qui la composaient; réclamations incessantes, obstinées d'une réduction proportionnelle des charges publiques, en comparaison avec d'autres provinces limitrophes; demandes de secours ou d'allégements en cas d'épizootie, de gelée, de grêle, d'inondation, d'incendie, de sécheresse, de pluies successives; correspondance avec d'autres intendants ses voisins, à l'effet de remédier aux doubles emplois qui avaient lieu dans Tassiette des tailles sur les propriétaires domiciliés dans l'une des gteéralités voisines, et qui avaient une partie des terres d'un même domaine dans l'autre; perfectionnement apporté au tableau des rôles, etc. : rien n'échappait à ses soins assidus. Ses avis annuels au roi sont des chefs-d'œuvre de diligence, de probité et de sollicitude administrative. Les tableaux qu'il y fait de l'état de souffrance et de misère de sa généralité sont parfois d'une éloquence attendrissante. C'est la vérité dans toute sa simplicité, mais aussi dans
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(1) V. 1. 1, p. 558, 559 et 610, des ouv. de Turg., ëdit. 1844. « Je vous Tai dit; la cherté des grains ne peut être proûtable dans cette province qu'aux nobles et aux ecclésiastiques propriétaires de rentes seigneuriales, et qui ne contribuent presque en rien à Timpôt. »
toute sa force. Il est si touché des maux dont il est témoin , il est si pénétré du rôle de protection qu'il croit inséparable de celui de gouyemeur, il a épousé avec tant de chaleur les intérêts de Tune des proviotces les plus pauvres de la France; il s'est appliqué avec tant d'ardeur à y apporter quelque remède, que cet état même d'infortune a été pour lui une raison déterminante de ne point quitter un poste où il y avait tant de bien à faire et tant de difficultés à surmonter.
Quand on le voit si appliqué à consulter les faits de toute nature qui touchent à la richesse publique, se renseigner de tous les points de sa généralité, comparer les £aits et les chifiTres de généralités diverses, rapprêcher soigneusement une année d'une autre ^ supputer le rendement probable des récoltes pendantes, le rapprocher de celui des années antérieures , se rendre compte du genre de culture usité dans le pays, du revenu de la terre, des divers produits du sol, de leur importance relative , des denrées destinées à la vente ou à la nourriture des hommes et des animaujc, des plantes potagères ou autres qu'on pourrait introduire utilement dans le pays, etc., etc.; en vérité, on comprend mal le reproche de spéculation vaine ou fausse que lui ont adressé des courtisais ennemis ou des écrivains abusés.
En lisant cette suite de lamentations où Turgot, pareil au père.d'une nombreuse famille, vient chaque année implorer la pitié du prince, l'inviter à jeter un r^rd de compassion et de miséricorde sur des souf-
fmoces nombrenses, profondes, qu'une bonté sou^enine peut seule cahner , on se reporte ini^olontaîrement à la pensée d'un tableau tout contraire, celui de remploi si «ouvent abusif des deniers publics. On se demande si les réwlutions n'ont pas quelquefois leur trop juste raison d'être, si les peuples n'ont pas d'excdlents motifs de vouloir juger des besoins à satis* f»re ou des avantages à procurer par les sacrifices tfkûs ÎGDt à la chose publique, et s'ils n'ont pas le droit d'indiquer et de contrôler souverainement l'emploi des contributions de toute nature qui peuvent peser sur eux.
En présence de la dilapidation des revenus publics par les traitants; en présence des magnificences, des SMnptuositâs, des fantaisies et des plaisirs désordonnés éb la Cour et des courtisans ; en présence des guerres injustes entreprises par un prince absolu, enivré de sa graadeur, dominé par l'orgueil , la volupté et la paresse; en présence d une aristocratie nobiliaire et décale privilégiée et bien dotée, dont les revenus, comme propriétaires fonciers, sont en raison même de la disette publique (i) ; à côté de tant d'abus invétérés, places le tableau suivant de la misère du peuple, et comprenez. Il s'agit ici, non pas d'une amplification oratoire, mais de simples faits dits simplement; il s'agit de la subsistance du peuple qui porte le poids
(<) V. 1. 1, p. 5B8, 589 et 610, des ouv. de Turg., édit. 1844. « Je vous Tai dit; la cherté des grains ne peut être proûtable dans cette proYince qu'aux nobles et aux ecclésiastiques propriétaires de rentes ^euTÎales, et qni ne contribuent presque en rien à Timpôt. »
du jour et qui paie, du peuple soumis à la taille et à la corvée, du peuple de 1770 : « Dans les deux tiers de la généralité , et malheureusement dans la partie la plus pauvre et la moins à portée de tirer des secours du dehors, la récolte des seigles n a pas été meilleure en 1770 qu en 1769; ce qu'on a recueilli de plus en châtaignes et en blé noir ne suffit pas pour remplacer le vide absolu de toutes réserves sur les années antérieures, puisque ces réserves sont épuisées au point que non seulement on a commencé à manger la moisson actuelle au moment où on la coupait, c'est-à-dire trois mois plus tôt qu a l'ordinaire, mais encore que la faim a engagé à couper des blés verts pour en faire sécher les grains au four. Ce n'est pas tout, il faut compter que le quart de la généralité n'a pas même cette faible ressource. La production des grains y a été du tiers à la moitié de celle de 1 769 ; et dans la plus grande partie de ce canton l'on n'y a pas recueilli la semence.
« On ne peut penser sans frémir au sort qui menace les habitants de cette partie de la province déjà si cruellement épuisés par les malheurs de l'année dernière. De quoi vivront des bourgeois et des paysans qui ont vendu leurs meubles, leurs b^tiaux, leurs vêtements pour subsister? Avec quoi les secourront, avec quoi subsisteront eux-mêmes des propriétaires qui n'ont rien recueilli, qui ont même pour la plupart acheté de quoi semer, et qui, l'année précédente, ont consommé au-delà de leur revenu pour nourrir leurs familles, leurs colons et leurs pau-
?res? On assure que plusieurs domaines dans ce canton désolé n'ont point été ensemencés faute de moy^s.
« Gomment les habitants de ces malheureuses pa* roisses pourront -- ils payer des impôts? Comment pourront^lfr ne pas mourir de faim? Telle est pourtant leur situation sans exagération aucune... Nous nous bornons à mettre sous les yeux du roi l'état, nous osons dire désespéré, d'une partie de ses enfants, et le calcul non pas de leurs besoins, mais de ce dont il parait nécessairement indispensable de les soulager.
a Ce calcul, que nous croyons avoir fait en foute
rigueur, monte à 900,000 livres Le reste du
Limousin est lui-même dans la disette, et paie les sub^stances à nn prix exorbitant. Ce prix sera encore augmenté par les frais de transport pour arriver à ce canton montagneux, enfoncé dans les tenues, et où, pendant l'hiver, la neige met encore un obstacle invincible aux communications, déjà difficiles par ellesmêmes.
« Et comment pourront payer des grains à ce prix excessif de malheureux habitants privés pendant deux ans de récolte, à qui des propriétaires épuisés par la nécessité d'acheter des subsistances au plus haut prix pour nourrir eux et leurs familles, leurs domestiques, leurs colons, les pauvres de leurs paroisses, ne peuvent plus donner ni secours ni salaires? De quelque côté qu'on tourne les yeux, on ne voit aucune ressource pour la subsistance de ces malheureux. )>
A ces cris de détresse, poussés chaque année, et qui devenaient de plus en plus lamentables , que répon* dait le contrôleur général? Turgot nous l'apprendra par sa lettre de 1771 à Tabbé Terray : « Je a au rais jamais pensé qu'après vous avoir mis sous les yeux des raisons aussi fortes vous eussiez laissé subsister sur les contribuables une charge de 60,000 fr« plus forte qu'en 1769. »
Dans son avis sur l'imposition de la taille pour 1 772, mêmes doléances : « L'année dernière nous avions exposé les faits, calculé les besoins de la province, en observant que nos calculs n'étaient point des de-r mandes. Nous sentions combien le résultat en était effrayant et peu proportionné aux besoins actuels de l'État, puisque ce résultat montait à 900,000 livres» Nous ne demandions ni n'espérions même pas ce secours; mais nous avons été vivement affligé de n'obtenir que 270,000 livres... En 1770 nous avions du moins obtenu un moins imposé de 450,000 livres, et toute la province s'en était ressentie. »
Dans son avis pour 1773, il se montre encore plus pressant et plus désespéré : « Le mal est connu ; il est temps de songer au remède : si l'on ne se hâte de soulager des malheureux courbés sous le faix, il ne sera plus temps d'aller à leur secours quand ils auront succombé à l'excès de leurs maux; quand la dépopulation, les émigrations, la mort des cultivateurs, l'abandon des domaines et des villages entiers, auront achevé de changer en désert le quart de la province... Nous ne pouvons former aucune demande précise. Comment
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mettre des bornes à nos demandes lorsque les besoins n'en ont point? Il suffit de les mettre sous les yeux du roi, et de réclamer ses bontés pour tant de malheureux qui n'ont d'autre espérance. 700,000 fr. de sarchai^e ancienne, relativement à la proportion générale des impôts dans le royaume ; un retard ancien de 2,600,000 livres sur le paiement des impositions; 2 autres millions 700,000 livres d'arrérages nouveaux, accumulés en peu d'années ; 4 millions d'argent sorti de la province pour la subsistance des habitants, pendant une disette de trois ans ; tous les pauvres artisans, tous 1^ cultivateurs, une gi^nde partie des propriétaires épuisés de toutes leurs ressources, ayant vendu leurs Ineubles, leurs bestiaux, leurs bardes, ayant engagé leurs fonds pour subsister pendant cette cruelle disette; de nouveaux accidents à la suite de tant d'autres; des paroisses entières privées de leur récolte par la gelée ou la grêle; la perte d'une grande partie des fourrages; des maladies et des mortalités sur les bestiaux; la diminution de leur valeur, enlevant aux habitants du Limousin la dernière espérance qui pourrait leur rester : voilà exactement la position de la province au moment où nous écrivons. »
En résumant les demandes faites en dégrèvement ou en secours, pendant les treize années de 1762 à 4774 de l'intendance de Turgot, on trouve qu'elles sélèvent à 6,250,000 francs, non compris celle de 1774, dont le chiffre ne nous a pas été conservé. Les dégrèvements ou secours obtenus pendant le même espace de temps , à l'exception de la somme affectée à
Tannée 1767, qui n*est pas relatée, sont de 3|28i>357 francs (1).
Si Ton fait attention au fâcheux état des finances à cette époque, où l'asile infâme du Parc-aux-Cerfs était alimenté, entretenu et doté sur une partie très considérable de la fortune publique; si Ton réfléchit que Louis XY, plutôt que de réduire en nen les conditions pécuniaires de ses dérèglements et des prodigalité!» qui en étaient la conséquence, se joignit au contraire àceux qui s enrichissaient en spéculant sur la faim du peuple (2); si Ton tient compte enfin de Timpuissance, de rimpéritie, de l'audace, peut-être de Timprobité des contrôleurs généraux; et, pour tout dire, de l'état déplorable où les finances avaient été réduites par les
(1) En voici l'état :
1762. — • 400,000 fr. demandés, 190,000 obtenus.
1768. — 600,000 — 220,000 — 4769, — 300,000 — 280,000 — 1770.-500,000 — 450,000 — Plus 300,000, ar- 1771.-900,000 .-- 340,000 — gent donné par
1772. — 700,000 — 270,000 — le Trésor.
(2) Ce fait est contesté aujourd'hui par quelques historiens : nons voudrions que la fausseté pût en être établie.
fautes et les malheurs du règne précédent; des calamités résultant d une sérte d'années stériles qui étaient venues Ta^graTer, et qui pesai^it sur tout le royaume, on s'étomiera bien plutôt de voir un int^idant émoa* voir les entrailles du fisc , en obtenir, par remises ou pardons, la somme énorme de plus de 3,000,000 sur 27,340,922 demandés par l'État, c'est-à-dire près du neuvième, que de la modicité du résultat. C'est un triomphe qui ne s'explique que par la persévérance des plus grands efforts, secondés de toute l'autorité, d'une capacité, d'une probité et d'une humanité reconnues et admirées de ceux-là mêmes qui n'étaient ni aussi capables ni aussi dignes.
Comment, si le contrôleur général savait que, dans l'année si calamiteuse de 1770, l'intendant du Limousin avait consacré au soulagement de ses malheureux administrés toutes ses économies, en y ajoutant 20,000 fr. d'emprunt sur ses biens-fonds; comment eût-il pu rester sourd à des supplications accompagnées d'actes si touchants et si persuasifs ! Et quoique l'intendant comprît trop bien toute la délicatesse, toute la pudeur inséparable de la bienfaisance dans une âme vraiment généreuse, il était cependant difficile que des actes de dévoûment qui devaient profiter à tant d'infortunes ne fussent pas révélés et portés à la connaissance d'un pouvoir dont on attendait plus encore.
Mais ces démarches de Turgot auprès du gouvernement et ses propres largesses en faveur de sa généralité sont loin de donner une idée complète
de Tactivité qu'il déploya dans ces années 4e mal* heur. Il nous reste à parler d un certain nombre de mesures intérieures destinées à subvenir à des nécessités pressantes ou à Tamélioration des usages et des lois.